Pierre de Lancre
Notice historique : Le contexte des grandes chasses aux sorcières en Europe
La traque menée par Pierre de Lancre au Pays basque français s'inscrit dans un mouvement européen plus vaste de panique morale et religieuse, marqué par les guerres de Religion et la volonté de moralisation tridentine. Entre la fin du XVIe siècle et le milieu du XVIIe siècle, les tribunaux laïcs et ecclésiastiques ont jugé des milliers de prétendus sorciers, instrumentalisant la peur du sabbat et du pacte démoniaque pour asseoir l'ordre social et politique.
En 1484, la bulle pontificale Summis Desiderantes Affectibus désigna deux inquisiteurs pour enquêter sur la sorcellerie et rétablir l'ordre. En 1489, Heinrich Kramer et Jacques Sprenger publièrent le Malleus Maleficarum — le Marteau des sorciers —, un traité fondamental qui devint le code absolu de la répression.
À partir de cette époque, les juges ecclésiastiques et laïques se mirent à l'œuvre : les bûchers s'allumèrent pour purger le royaume des prétendus serviteurs de Satan. L'histoire ouvrait ainsi ses portes à l'abomination incarnée en un seul homme : Pierre de Lancre.
Né en 1553 d'une famille bourgeoise bordelaise et contemporain de Montaigne, il fut envoyé jeune en Italie pour étudier le droit à Turin. D'esprit curieux, il visita toute la péninsule. Devenu docteur en droit en 1579, il voyagea à travers Prague, la Provence et le Languedoc avant de rentrer à Bordeaux.
D'abord avocat, il devint conseiller au Parlement de Bordeaux le 3 août 1582.
En le choisissant pour mettre de l'ordre dans le Pays de Labourd en 1609, les autorités savaient qu'il était particulièrement passionné par le surnaturel. Durant ses études, on lui avait déjà révélé la puissance du démon en lui montrant, chez un apothicaire, une jeune fille prétendument possédée. En matière de sorcellerie, il croyait à tout. L'historien Robert Mandrou écrira plus tard de lui que sa bonne foi atteignait la naïveté et sa dévotion, l'illuminisme.
Lorsque Pierre de Lancre reçut sa mission, il avait cinquante-six ans : l'horreur pouvait commencer...
Dès son arrivée, de Lancre fut convaincu que la région du Pays de Labourd était entièrement sous l'emprise du démon ; à l'évidence, les sorciers pullulaient : « Il y a bien peu de familles qui ne touchent au sortilège par quelque bout. »
Dans un premier temps, il fit décerner des monitoires. Ces derniers consistaient en des mises en demeure, publiées dans les églises, enjoignant sous peine d'excommunication à quiconque pouvait fournir des renseignements de se porter dénonciateur.
L'arrestation d'un suspect s'effectuait avec une extrême précaution : la puissance maléfique tirant sa source de la terre — dont le centre abrite les flammes infernales —, on le saisissait par surprise en le soulevant de terre. On le plaçait ensuite dans un panier dont les anses étaient accrochées à un bâton, porté sur les épaules de deux hommes, afin de le conduire en prison sans contact direct.
Le premier procès fut instruit près d'Acqs contre quatre sorcières et un sorcier qui avaient avoué avoir jeté le mal de "Laya" — une forme magique d'épilepsie — à de nombreuses personnes. L'église d'Amou fut le théâtre d'une manifestation où quarante personnes se roulèrent à terre en aboyant.
La première sorcière appréhendée fut Françoise Broquerion, à qui il suffisait de s'approcher d'un maléficié pour le faire s'effondrer en crise.
Pour faciliter ses recherches, de Lancre s'était entouré de collaborateurs dévoués, dont un chirurgien de Bayonne spécialisé dans la recherche du Stigma Diaboli, la marque du Diable : un emplacement secret et insensible sur le corps où le Malin aurait posé son doigt lors du pacte. Pour la découvrir, le chirurgien rasait entièrement le corps des suspects avant d'y enfoncer des aiguilles de fer.
Une collaboratrice bien plus redoutable fut Mongui, une très jolie fille de dix-sept ans que de Lancre avait attachée à sa personne. Repentie, elle racontait avoir été conduite au Sabbat et était chargée de dépister la marque secrète sur le corps des jeunes femmes.
De fil en aiguille, à travers arrestations et interrogatoires sous la torture, une grande partie de la population finit par avouer sa participation au Démon. Du maître de Tartas — qui avait conduit ses six écoliers au Sabbat — au maître de cérémonies, un pauvre homme de soixante-treize ans, tous furent condamnés et brûlés.
De Lancre se déchaîna dans le prononcement de condamnations impitoyables. Où se tenait le Sabbat ? Les aveux jaillissaient, mêlés de cris et de sang. Le diable hantait chaque soir la lande, les femmes volaient et couraient échevelées, aperçues nues juchées sur un bâton ou portées sur un bouc.
Le conflit larvé entre les autorités religieuses locales et les exigences sanguinaires des juges finit par inquiéter le Conseil du Roi. Le 1er novembre 1609, la mission de de Lancre s'acheva abruptement : responsable de plus de cinq cents morts, il dut reprendre le chemin de Bordeaux.
Il y publia en 1612 son célèbre Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons. Au Pays de Labourd, on respira enfin, mais pour peu de temps : un peu plus tard, Louis XIII y envoya le sévère Laubardemont, qui eut un jour cette formule célèbre : « Donnez-moi deux lignes de l'écriture d'un homme, et je le ferai pendre... »
Quant à de Lancre, il vécut jusqu'à un âge avancé et mourut en 1631 à soixante-dix-huit ans.
« La contrée est si fertile en sorciers, qu'il ne s'en faut guères que le maître ne soit sorcier, le serviteur sorcier, le sujet sorcier, et qu'il n'y ait quelque contagion générale en toutes familles. »
— Pierre de Lancre, Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons (1612)
Conférences et Analyses Vidéo
Pour approfondir le contexte historique et l'impact de ces chasses aux sorcières, visionnez les analyses suivantes :
Définition d'après le Dictionnaire des sciences occultes :
1° L'Incrédulité et mécréance du sortilège pleinement convaincue, où il est amplement et curieusement traité de la vérité ou illusion du sortilège, de la fascination, de l'attouchement, du scopélisme, de la divination, de la ligature ou liaison magique, des apparitions et d'une infinité d'autres rares et nouveaux sujets, par P. de Lancre, conseiller du roi en son Conseil d'État. Paris, Nicolas Buon, 1612, in-4° de près de 900 pages, assez rare, dédié au roi Louis XIII, divisé en dix traités.
Dans le premier traité, l'auteur prouve que tout ce qu'on dit des sorciers est véritable. Le second, intitulé De la fascination, démontre que les sorcières ne fascinent, en ensorcelant, qu'au moyen du diable. Par le troisième traité, consacré à l'attouchement, on voit ce que peuvent faire les sorciers par le toucher, bien plus puissant que le regard. Le quatrième traité, où il s'agit du scopélisme, nous apprend que, par cette science secrète, on maléficie les gens en jetant simplement des pierres charmées dans leur jardin. Le traité suivant détaille toutes les divinations. Au sixième traité, on s'instruit de tout ce qui tient aux ligatures. Le septième roule sur les apparitions, l'auteur — qui ne doute jamais de rien — en rapportant abondamment. Il s'attaque dans le huitième traité aux juifs, aux apostats et aux athées, puis s'élève dans le neuvième contre les hérétiques. Enfin, il se récrie dans le dernier traité contre l'incrédulité et la mécréance des juges en matière de sorcellerie. Le tout est suivi d'un recueil d'arrêts notables contre les sorciers.
2° Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons, où il est amplement traité de la sorcellerie et des sorciers ; livre très curieux et très utile, avec un discours contenant la procédure faite par les inquisiteurs d'Espagne et de Navarre à cinquante-trois magiciens, apostats, juifs et sorciers, en la ville de Logroño en Castille, le 9 novembre 1610 ; en laquelle on voit combien l'exercice de la justice en France est plus juridiquement traité et avec de plus belles formes qu'en tous autres empires, royaumes, républiques et États, par P. de Lancre, conseiller du roi au Parlement de Bordeaux. Paris, Nicolas Buon, 1612, in-4° d'environ 800 pages, très recherché, surtout lorsqu'il est accompagné de l'estampe qui représente les cérémonies du sabbat.
Cet ouvrage est divisé en six livres : le premier contient trois discours sur l'inconstance des démons, le grand nombre des sorciers et le penchant des femmes du Pays de Labour pour la sorcellerie. Le second livre traite du sabbat en cinq discours. Le troisième roule sur la même matière et sur les pactes des sorciers avec le diable, pareillement en cinq discours. Le quatrième livre, qui contient quatre discours, est consacré aux loups-garous ; le cinquième, en trois discours, aux superstitions et apparitions ; et le sixième, aux prêtres sorciers, en cinq discours.
Citations et Poésie de Pierre de Lancre
Elles prennent plaisir d'écorcher des crapauds
De poudre d'araignées assaisonnent leurs peaux
Et, dans les eaux puantes
Du lac Tennarien détrempant leurs venins,
Ces marâtres méchantes
Font mourir les humains de leurs charmes malins.
— Pierre de Lancre
« Le crime de sorcellerie est le plus difficile à prouver, mais aussi le plus exécrable de tous, car le sorcier renonce à son Créateur pour s'allier au prince des ténèbres. »
— Jean Bodin, prédécesseur et influence majeure de de Lancre (De la Sermonomanie des sorciers)
Bibliographie et Sources
- De Lancre, Pierre. Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons. Paris, Nicolas Buon, 1612.
- De Lancre, Pierre. L'Incrédulité et mécréance du sortilège pleinement convaincue. Paris, 1622.
- Mandrou, Robert. Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle. Paris, Seuil, 1968.
- Crouzet, Nicole. La Chasse aux sorcières en Europe. Éditions Universitaires, 2002.
- Kramer, Heinrich & Sprenger, Jacob. Malleus Maleficarum (Le Marteau des Sorciers), 1486.
