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Horreurs coloniales par Georges Clemenceau.

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L'illustration - 1891

 

Un " révérend Père " a visité en septembre dernier des villages de la rive droite de l'Oubanghi ( limite du Congo français ) et voici son récit de ce qu'il a vu :

On amène les esclaves sur le marché et celui qui ne peut pas se payer le luxe d'un esclave entier achète seulement un membre qu'il choisit à son goût. S'il choisit le bras, le client fait une marque longitudinale avec une sorte de craie blanche et le propriétaire attend qu'un autre client choisisse un autre bras et lui fasse la même marque. Chacun choisit ainsi les bras, les jambes, la poitrine etc..., et lorsque tous les membres ont été marqués, on coupe tout simplement la tête du pauvre esclave, qui est immédiatement dévoré sur place. Ces scènes sont atroces, mais s'expliquent après tout par la nécessité de satisfaire le plus respectable de tous les besoins : la faim.

Et puis, ce sont les moeurs des ancêtres. Quoi de plus vénérable que les traditions de famille ? Tous les jours dans les villages de cette immense Afrique noire, défendue contre la civilisation blanche par un soleil homicide, des scènes analogues se répètent depuis tant de milliers d'années qu'on n'en peut dire le nombre. Les autres continent de la planète, pendant cette interminable durée, ont offert des spectacles sans cesse renouvelés, qui n'ont guère différé que par la forme de ceux dont le récit nous paraît si choquant aujourd'hui.

Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que nous ayons attendu jusqu’à nos jours pour éprouver cette louable répugnance. Ce qui est surprenant encore, c'est que l'horreur de ces atrocités ne nous révolte vraiment que si nous y sommes étrangers. L'anthropophage a bien des excuses. Il est si loin des bouillons Duval et de la Maison d'Or ! Il fait - tout comme nous mêmes - ce qu'il a toujours vu faire. Et s'il avait des juges, il ferait sûrement condamner comme anarchistes ceux qui lui parlent de faire autre chose. C'est une partie qu'il joue contre la destinée, comme fait partout l'homme jaune ou blanc se débattant plus ou moins heureusement contre la souffrance qui est sa loi de la naissance à la mort.

Je conviens qu'elles doivent être lamentables les réflexions du pauvre nègre, délicatement palpé par un camarade aux yeux luisants, aux dents aiguës, qui conclut en lui dessinant à la craie sur la poitrine le carré de côtelettes qu'il se réserve dans la boucherie de tout à l'heure. Mais il y a pas longtemps qu'il en fait lui même tout autant à d'autres frères, et il n'est pas surpris de l'aventure qu'un d'entre nous apprenant qu'il est atteint de cancer, de phtisie, de fièvre jaune ou de choléra. Et puis la sensibilité varie avec les races . l'Annamite, sa natte mortuaire sous le bras, marche au lieu de l’exécution dans la plus complète indifférence, s'arrêtant à la porte de ses amis pour leur dire un tranquille adieu, s'agenouillant sans liens pour recevoir le coup fatal, mourant sans protestation, sans un geste de révolte. Le nègre congestionné par le soleil a certainement le système moins affiné que le blanc. Et même dans notre race, que d'êtres stupéfiés par le malheur s'abandonnent passivement au destin !

Ceci pour atténuer l'horreur de l'anthropophagie, qui se défend après tout par son but utilitaire. le pauvre cannibale marqué d'avance à son tour pour le prochain massacre, peut très bien être un rêveur, un être doux et bon, un altruiste attendri partageant avec un moins fortuné le morceau de filet humain qui est sa propriété légitime, risquant sa vie pour un compagnon de misère, dévoué, désintéressé, exquis. Quel droit aurions nous au monopole de ces sentiments, nous qui vivons sans relâche des " frères inférieurs ", pour nous repaître de leurs substance ? Souffrent ils moins que le nègre recevant le coup fatal ? Ce n'est pas sûr, ils se lamentent bruyamment. Pensent ils moins ? Que cette réflexion nous rende indulgents pour l'antique anthropophagie de nos pères, continuée de nécessité par nos frères noirs.

Quelles leçons leur donnons nous d'ailleurs qui nous permettent de le prendre de si haut avec eux ? Qui est allé chercher des hommes sur la côte d'Afrique pour les enchaîner à la file et les livrer - contre argent - au fouet des planteurs d'Amérique ? Quelle torture leur fut épargnée ? Lisez dans les journaux des Etats Unis, avant 1880, les avis descriptifs des esclaves en fuite. Ce ne sont que marques au fer rouge, mâchoires fracassées, yeux crevés, membres mutilés ou scies. N'est ce pas l'oeuvre des blancs, des civilisés, des chrétiens ? Qui donc a épouvanté l’Amérique du sud du raffinement des supplices, qui donc l'a noyée dans le sang, sinon le conquérant catholique ? J'ai sous les yeux cinq photographies accusatrices prises dans la brousse de Bakel aux frontières du Sénégal et du Soudan. L'une est une exposition de têtes coupées, sous la garde d'un jeune nègre. Les quatre autres représentent des cadavres noirs amoncelés, effroyablement raidis dans la convulsion suprême. On peut compter les blessures. Pourquoi certains corps sont ils criblés de coups de pointes ? Pourquoi ces cadavres mutilés, ces têtes coupées ? Pourquoi ces hommes tués avec les mains liés derrière le dos ? Qu'on réponde si l'on peut et qu'on ose dire l'histoire des massacres. On connaît bien ces photographies au ministère des colonies. L'Illustration les a reproduites en 1891. Leur authenticité ne peut être l'objet d'un doute.

Voilà l'enseignement des blancs, fils du Christ, aux païens noirs. C'est une leçon de choses qui révolterait sans doute de dégout et d'horreur les anthropophages de l'Oubanghi. Des deux boucheries humaines, la plus explicable est assurément celle de l'homme qui a faim. Nos cannibales pensifs ne comprendront jamais les 30 000 parisiens de la semaine de Mai abattus sans que Gallifet, lui même, y ait mis la dent. On aura beau dire que c'est pour le plaisir des yeux, pour la pure satisfaction des âmes chrétiennes, ils répondront, eux, les barbares, que c'est pure sauvagerie. Voyez comme il est difficiles de s'entendre. On va donc détruire prochainement la boucherie humaine de l'Oubanghi. les noirs, au lieu d'être mangés, seront bientôt étendus dans la brousse, les mains liés derrière le dos, pourrissant fraternellement à coté de ceux qui, sans cet accident, seraient occupés peut être à la dépecer. C'est l'homme blanc qui passe, marquant sa route d'inutiles charniers.

Qui fera le compte de la douleur humaine accumulée dans toute l'étendue de la terre depuis l'apparition de la vie ? Qui sondera l'inépuisable réserve de souffrances dont l'humanité se prépare à faire l'avenir ? Mangez vous les uns les autres, frères de l'Oubanghi ! Après vous il y aura encore des mangeurs et des mangés .

G.Clemenceau ( la mêlée sociale )

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