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La Danse des Sorciers au Sabbat par Pierre De Lancre

 
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”Strozzi dit avoir vu autour d’un châtaignier [...] un cercle dont la terre était aussi aride que les sables de la Libye, parce que les sorciers y dansaient et y faisaient le sabbat.”

 Collin de Plancy, in Dict. Infernal (éd. 1863)

Les descriptions rapportées de sabbats sont formelles : la danse y tenait une place majeure. Néanmoins ce n’était point de danses telles qu’on les entend de nos jours, mais bien orgies et débauches, stupre et fanatisme envers le Blasphémateur. Ceci amena De Lancre à se pencher sur le sujet dans son Tableau de l’Inconstance des Mauvais Anges et Démons, auquel il consacra le discours IV du livre III, de façon approfondie et documentée, parfois cocasse. Le texte de l’édition princeps de 1612, sur lequel est basé la suite, est plus ou moins compréhensible mais cependant quelque peu ennuyeux à la lecture de part la non différenciation de certaines lettres notamment. Il a ainsi été “traduit”, adapté et annoté par mes soins. Cette version demeure donc la propriété exclusive du webmaster.

  • Que la danse a été tirée de la guerre (non traduit car inutile au présent texte)
  • Que la Sarabande est la danse la plus passionnée qui ait jamais été.
  • Que la danse des sorciers est une danse de furieux et de gens forcenés.
  • Que le Diable prend plaisir au sabbat de danser avec les plus belles.
  • Que le dire de Cicéron, Nemo fe re saltat sobrius, se trouve faux aux danses des sorcières au sabbat.
  • Jamais fille ne revint du Bal aussi chaste qu’elle y est allée.
  • La forme sous laquelle on danse au sabbat.
  • Que les boiteux, les décrépits et les estropiés dansent au sabbat plus légèrement que les autres.
  • La saltacione é soggetto di persone ignobili, dit l’Italien.

Que la Sarabande est la danse la plus passionnée qui ait jamais été

Ce ne sont point jeux et danses, ce sont incestes et autres crimes et forfaits, desquels nous pouvons dire en vérité être venus de ce mauvais et pernicieux voisinage qu’est l’Espagne, dont les Basques (1) et ceux du pays de Labourd sont voisins. Aussi n’ont-ils pas une danse noble comme ceux qui sont plus en avant dans la France : ainsi toutes les danses les plus maladroites, celles qui agitent et tourmentent le corps, qui le défigurent, et qui sont les plus indécentes sont venues de là. Toutes les Pirrhyques, les Morisques, les sauts périlleux, les danses sur les cordes, la Castaca (2) du haut des échelles, le vol avec du fausses ailes, les pirouettes, la danse sur les demi piques, l’Escarpolette, les rondades, les forces d’Hercule sur la femme renversée sans toucher le sol du dos, les Canaries des pieds et des mains, ces batelages sont presque tous venus d’Espagne. Et naguère elle nous a encore donné comme nouvelle invention la Chicona ou Sarabande (3), laquelle Clément Alexandrin appelle mutam turpitudinem, et un ancien père de dire que c’est fabella ventorum quibus incendium concupiscentiæ accidentur.

C’est la danse la plus lubrique et la plus effrontée qui se puisse voir, que des courtisanes Espagnoles devenues comédiennes ont tellement répandue sur nos théâtres que maintenant nos petites filles la danse parfaitement. D’ailleurs c’est la danse la plus violente, la plus animée, la plus passionnée, et dont les gestes, bien que muet, semblent plus que tout demander ce que l’homme lubrique désire de la femme. Car l’homme et la femme passant et repassant plusieurs fois à certains pas mesurés l’un près de l’autre, on dirait que chaque membre et petite partie du corps cherche et prend sa mesure pour se joindre et s’associer l’un l’autre en temps et en lieu. Seule la Bergamasque est venue d’Italie, et n’est aucunement accompagnée de gestes malhonnêtes, mais peu enclin au respect de l’autre.

Or toutes ces danses se font encore avec beaucoup de liberté et plus effrontément au sabbat, car les sages et modérées croient ne pas faillir en commettant l’inceste toute les nuits avec leur père, frère et autres plus proches, voire en présence de leur mari, et tiennent même à titre de royauté comme reine du sabbat, d’être connues publiquement devant tout le monde de ce malheureux démon, bien que son accouplement soit accompagné d’un merveilleux et horrible tourment, comme nous le dirons plus en avant dans le texte.

Il est bien certain que la plupart des peuples, autrefois, usaient et pratiquaient la danse durant leurs sacrifices, voire en toutes leurs fêtes les plus solennelles. Les filles en Perse, s’approchant de la coutume qui s’observe au sabbat, adoraient le soleil, dansant toutes nues au son de quelques instruments, comme font nos sorcières, qui dansent en ces maudites assemblées, parfois nues, parfois en chemise, un gros chat attaché à leur dos, comme nous l’ont dit plusieurs d’entre elles.

Que la danse des sorciers est une danse de furieux et de gens forcenés.

Mais les danses des sorciers sont d’autre sorte, car elles rendent presque tous les hommes furieux, et font le plus souvent avorter les femmes. Non pas que je sois de l’avis de Bodin (Démo. Livre 2, chap. 4), lequel dit que la volte, outre les mouvements violents et impudiques, a cela de mauvais qu’une infinité d’homicides et d’avortements en adviennent, a été porté en France par des sorciers Italiens, car la vérité est qu’il ne s’en danse en nul lieu d’Italie, sauf en Piedmont, fort peu en quelques coins de Lombardie, et l’ont emprunté du voisinage de nos Provençaux, et du temps où Nice était à nous (4), nous la leur avons apprise, ou bien lorsque nous avions tant de bonnes villes en Piedmont, et de fait par tout ce pays là, l’appellent la Nisarda et est la danse la plus commune au Piedmont qui se danse au bal, soit en ville, soit au fêtes des villages, si bien qu’on emploie la plus grande partie du temps que le bal se tient sans danser autre chose, tant cette grande agitation leur plaît. [...]

Je ne voudrais pas pour cela sauter à l’autre extrémité, et faire comme ceux de Genève, qui haïssent toute sorte de danse. Car le Diable leur en apprend parfois de plus rudes qu’aux autres, et les fait souvent danser avec le bâton, comme on fait avec les animaux.

Témoin de ce que dit Bodin, que Satan avait appris à une jeune fille de Genève à faire danser et sauter toute personne qu’elle touchait avec une verge de fer qu’il lui avait baillée, et se moquait des juges qui lui faisaient le procès disant qu’ils ne pourrait la faire mourir.

Je dirais donc volontiers et donnerait pour avis au sorciers ou sorcières, et surtout aux jeunes fillettes qui se laissent débaucher en ensorceler par ce vieux bouc de Satan, ce que très à propos disait Théocrite :

Vos vero capellæ, nolit saltare,
Ne forte in hircus incurrat.

Ne sautez point jeunes fillettes, et ne vous agitez point, afin que ce malheureux bouc ne coure après vous. Le Diable qui se représente en bouc au sabbat fait tous ses exercices sous la figure et la forme de cet animal, animal si désagréable, si immonde et si puant, qu’il n’en pouvait choisir aucun autre qui le fut tant que celui-là.

Que le Diable prend plaisir au sabbat de danser avec les plus belles



Le Sabbat des Sorciers, planche originale

Il est assis comme un bouc sur sa chaire dorée, il danse le sabbat avec les filles et les femmes, et avec les plus belles, menant la danse, se mettant à la main de celles qui lui sont le plus gré, et à s’accoupler sous cette forme avec elles. Et comme il a la faculté et la permission de Dieu, de se transformer en l’animal qu’il veut, il est en degré supérieur plus laid que le plus horrible bouc que la nature ait jamais produit. Tellement que je m’émerveille, qu’il se trouve femme quelconque si vilaine, qui veuille baiser cette animal en nulle partie du corps, à plus forte raison qui n’ait horreur de l’adorer et le baiser, aux plus sales et parfois plus vergogneuses parties de celui-ci.

Mais c’est merveille que pensant faire quelque grand horreur à des filles et à des femmes belles et jeunes, qui semblaient en apparence être très délicates et douillettes, je leur ai bien souvent demandé quel plaisir elle pouvait prendre au sabbat, vu qu’elles y étaient transportées en l’air avec violence et péril, et qu’elles y étaient forcées de renier le Sauveur, la Sainte Vierge, leurs pères et mères, les douceurs du ciel et de la terre, pour adorer un Diable en forme de bouc hideux, et le baiser encore et le caresser dans les plus sales parties, souffrir son accouplement avec douleur pareil à celui d’une femme qui est en mal d’enfant, garder, baiser et allaiter, écorcher et manger des crapauds, danser sur le derrière, si salement que les yeux en devraient tomber de honte aux plus effrontées, manger aux festins de la chair de pendus, charognes, cœurs d’enfants non baptisés, voir profaner les précieux Sacrements de l’Eglise, et autres exécrations abominables, que les ouïr seulement raconter fait dresser les cheveux, hérisser et frissonner toutes les parties du corps, et néanmoins elles disaient franchement qu’elles y allaient et voyaient toutes ces exécrations avec une volupté admirable, et un désire enrager d’y aller et d’y être, trouvant leurs jours trop reculés de la nuit pour faire le voyage si désiré, et le point ou les heures pour y aller trop lentes, et y étant, trop courtes pour un si agréable séjour et des amusements si délicieux. Que toutes ces abominations, toutes ces horreurs, ces ombres n’étaient que choses si soudaines, et qui s’évanouissaient si vite, que nulle douleur, ni déplaisir de pouvoir s’accrocher ni à leur corps ni à leur esprit, si bien qu’il leur restait que toute nouveauté, tout assouvissement entier et libre de leurs désirs, et amoureux et vindicatifs, qui sont délices de Dieux et non des hommes mortels.

Et par ce que de tous ces exercices qu’elles font au sabbat, il n’y en a pas un qui soit si approchant des exercices réglés et communs parmi les hommes , et moins en reproche que celui de la danse, elles ne s’excusent aucunement sur celui-là, et disent qu’elles ne sont allées au sabbat que pour danser, comme ils font perpétuellement en ce pays de Labourd, allant en ces lieux, comme dans une fête de paroisse.

Que le dire de Cicéron, Nemo fe re saltat sobrius, se trouve faux aux danses des sorcières au sabbat

Nemo fere saltat sobrius, dit quelqu’un. Mais il se trompe, on n’y mange rien que venin et poison : ainsi on y saute et danse bien sobre de bonnes viandes, mais on est rempli d’excécrables, et telles que le plus horrible animal de la terre et le plus vorace, aurait horreur de les flairer, à plus forte raison un chrétien. Jamais fille ne revint du Bal aussi chaste qu’elle y est allée.

Et s’il est vrai qu’on dit que jamais femme ni fille ne revint du bal aussi chaste qu’elle y est allée, combien immonde revient celle qui s’est abandonnée, et a pris ce malheureux dessein d’aller au bal des Démons et mauvais Esprits, qui a dansé à leur main , qui les a si salement baisés, qui s’est donné à eux en proie, les a adorés, et c’est même accouplée avec eux ? C’est être à bon escient inconstante (5) et voltage : c’est être non seulement impudique voire putain effrontée, mais également folle enragée indigne des grâces que Dieu lui avait fait et versé sur elle, lorsqu’il la mit au monde, et la fit naître Chrétienne.

La forme sous laquelle on danse au sabbat

Nous fîmes en plusieurs lieux danser les enfants et filles de la même façon qu’ils dansaient au sabbat, tant pour les déterrer d’une telle saleté, leur faisant reconnaître combien le plus modeste mouvement était sale, vilain et malsain à une honnête fille, qu’aussi parce qu’au confrontement, la plupart des sorcières accusées entre autres choses d’avoir dansé à la main du Diable, et parfois mené la danse, niaient tout, et disaient que les filles étaient abusées, et qu’elles n’eussent su exprimer les formes de danse qu’elles disaient avoir vu au sabbat.

C’était des enfants et des filles de bon âge, et qui étaient déjà en voie de salut avant notre commission. En vérité quelque unes en était dehors tout à fait, et n’allaient plus au sabbat depuis quelque temps : les autres étaient encore à se débattre sur la perche, et attachés par les pieds, dormaient dans les églises, se confessaient et communiaient pour s’ôter totalement des pattes de Satan. Or on dit qu’on y danse toujours le dos tourné au centre de la danse, ce qui fait que les filles sont accoutumées à porter les mains en arrière en cette danse ronde, qu’elles y traînent tout le corps, et lui donnent un pli courbé en arrière, ayant les bras à demi tournés, si bien que le plupart ont le ventre communément grand, enflé et avancé, et peu penchant sur le devant. Je ne sais si la danse leur cause cela, ou l’ordure et les mauvaises viandes qu’on leur fait manger. Au reste on y danse fort peu souvent un à un, c’est à dire un homme seul avec une femme ou une fille, comme nous faisons avec nos gaillardes. Ainsi elles nous ont dit et assuré, qu’on n’y dansait que trois sortes de choses, communément se tournant les épaules l’un l’autre, et le dos sur chacun visant dans le rond de la danse, et les visage en dehors.

La première, c’est la Bohémienne, car aussi les Bohèmes coureurs sont à demi diables : je dis que ces longs poils sans patrie, qui ne sont ni Égyptiens, ni du Royaume de Bohème, qui naissent ainsi partout en chemin, faisant et passant pays, dans les champs et sous les arbres, et font des danses et batelages à demi comme au sabbat. Ainsi sont ils fréquents au pays de Labourd, pour l’aisance du passage de Navarre et d’Espagne.

La seconde c’est à sauts, comme nos artisans font en villes et villages, par les rues et par les champs, et ces deux sont en rond.

La troisième est aussi le dos tourné, mais se tenant tous en long, sans se dépendre des mains, ils s’approchent de si près qu’ils se touchent et se rencontrent dos à dos, un homme avec une femme, et à une certaine cadence ils se choquent et frappent impudemment cul contre cul.

Mais aussi il nous fut dit que le Diable bizarre ne les faisait pas tous mettre rangément le dos tourné vers la couronne de la danse, comme communément dit tout le monde, ainsi l’un ayant le dos tourné et l’autre non, et ainsi tous à la suite jusqu’à la fin de la danse. De quoi aucun ne se sont essayés de vouloir rendre la raison et on dit que le Diable les dispose ainsi la face tournée, hors le rondeau, ou parfois l’un tourne et l’autre non, afin que ceux qui dansent ne se voient pas en face, et qu’ils n’aient loisir de se remarquer aisément l’un l’autre, et par ce moyen ne puissent s’entraccuser s’ils étaient pris par la justice : raison notoirement fausse, parce qu’ils se voit presque aussi bien, ou peu s’en faut, que face à face, car ce demi rond qu’il font ne les éloigne guère plus loin l’un de l‘autre que s’ils étaient la main dans la main lors d’une danse conforme. Mais c’est que le Diable, qui n’aime que désordre, veut que tout ce fasse à rebours, ne se souciant qu’ils se connaissent, pareillement lorsqu’il est assuré que l’accusation de l’un fera périr l’autre.

Or elles dansent au son du petit tambourin et de la flûte, et parfois avec ce long instrument (6) qu’ils posent sur le col, puis l’allongent jusqu’auprès de la ceinture, ils le battent avec un petit bâton, parfois avec un violon. Mais ce ne sont pas les seuls instruments du sabbat, car nous avons appris de plusieurs qu’on y ouit toute sorte d’instruments, avec une telle harmonie qu’il n’y a de concert au monde qui puisse les égaler.

Que les boiteux, les décrépits et les estropiés dansent au sabbat plus légèrement que les autres.

Quant aux boiteux, aux estropiés, aux vieux décrépits et caducs, ce sont souvent ceux qui dansent plus légèrement car se sont fêtes de désordre, où tout parait déréglé contre nature. Et est chose notable, que le lieu même et la terre sur laquelle ils tripudient, et trépignent ainsi des pieds, reçoit une telle malédiction, qu’il n’y peut croître ni herbe ni autre chose. Strozzi, auteur Italien, dit avoir vu dans un champ à Castelnovo près de Vincense (7), un cercle en rond autour d’un châtaignier, ou les sorcières étant au sabbat, avaient coutume de danser, si foulé, que jamais herbe n’y pouvait naître.

Après la danse ils se mettent parfois à sauter, et font entre eux un concours pour voir qui fera le saut le plus beau, jusqu’à en faire gageure. Marie de la Parque, habitante de Handaye âgée de 19 à 20 ans, et plusieurs autres déposent qu’étant une nuit au sabbat, elles virent que Domingina Maletena, sorcière, sur la montagne de la Rhune, si haute et le pied si large qu’elle voit et borne trois royaume, France, Espagne et Navarre, fit par émulation avec une autre de laquelle elles nous dirent aussi le nom, à qui ferait le plus beau saut, si bien qu’elle sauta du haut de ladite montagne jusque sur un sable qui est entre Handaye et Fontarrabie, qui est bien près de deux lieues, et que la seconde s’en approchant quelque peu, alla jusqu’à la porte d’un habitant de Handaye. Qu’elles le voyait clairement, et que la plupart du sabbat se retirant allèrent vers elles, et trouvèrent ladite Domingina qui les attendait pour recueillir le fruit de la victoire et le prix de la gageure.

Jeannette d’Abadie (8) dit avoir vu la Dame de Martiabalsarena danser au sabbat avec quatre crapauds, l’un vêtu de velours noir avec des sonnettes aux pieds, qu’elle portait sur l’épaule gauche, et l’autre sans sonnette sur l’épaule droite, et à chaque poing un autre comme un oiseau, ces trois derniers non vêtus et en leur naturel. Sur quoi il est remarquable, que plusieurs personnes nous ayant dit à la St Jean qu’un sorcier nommé Ansuperomin jouait de la flûte au sabbat, monté sur le diable en forme de bouc. Il nous dit que le Diable voit parfois danser simplement comme spectateur, parfois il mène la danse, changeant souvent de main et se mettant à la main de celles qui lui plaisent le plus. Qu’elle a vu une sorcière dont elle n’a su dire le nom, prisonnière à Bayonne, sonner le grand tambour au sabbat, et le petit aveugle de Siboro le petit tambourin et la flûte.

Celles-ci ne dansent donc pas à la française, ainsi étant Basques et en meilleure disposition, elles font des sauts plus grands et ont des mouvements et agitations plus violentes.

Ceux qui ont décrit celles qui dansent à la française disent que les sorcières de Logny (9) disaient en dansant : “Har Har, Diable Diable, saute ici, saute là, joue ici, joue là”, et les autres disaient : “Sabbat Sabbat”., c’est à dire la fête et le jour de repos, en haussant les mains garnies de balais, pour donner un certain témoignage d’allégresse, et que de bon cœur elles servent et adorent le Diable, et aussi pour imiter et contrefaire l’adoration que les chrétiens font à Dieu, étant bien certain que les anciens Hébreux portant leurs offrandes au temple, commençaient à danser dès qu’ils s’approchaient de l’autel.

Et David en signe d’allégresse disait en dansant : “Que Sion maintenant s’égaie en assurance, tonnent les tambourins, les chansons et la danse des filles de Judas.”

Et d’autres dois il sonnait de la harpe devant l’arche d’Alliance. Mais en cette dévote et mystérieuse danse, il n’y avait rien de violent, ni accompagné d’indécence, et le doux élancement du corps réjouissait l’âme, et élevait le cœur au ciel.

Aussi se faisaient les danses en lieux d’honneur, remplis de joie et de contentement, parmi des personnes honorables, où les rois chantant et sonnant faisaient danser le peuple de dieu, au lieu qu’aux sabbats, on n’y voit que Diables, Faunes, Satyres, boucs, dragons, tigres, lions, loups, ânes, chiens et chats, avec des sorcières enfumées, vieilles et défigurées, fournies de vipères, crapauds, poisons, qu’elles tiennent en délice au carrefours, et étant au sabbat le long des ruisseaux.

A quoi se rapporte le lieu d’Isaïe ch. 34 quand il dit que la ville de Babylone sera rasée, et que là danseront les fées, les luitons, les démons, les demi-hommes et demi-ânes.

Donc cet exercice qui se fait en ces lieux n’a été pour autre raison inventé de Satan, que pour faire injure à la Divinité. Aussi ressemble-t-il à ce sacrifice ancien du peuple d’Israël, quand il se fabriqua le veau d’or dans le désert, après lequel ils commencèrent à boire, à manger et festiner, et se levant de là ils se mirent à chanter et danser en rond.

La saltacione é soggetto di persone ignobili, dit l’Italien.

Enfin, l’Italien dit : La saltacione é soggeto di persone ignobili. Et la danse des sorciers é un cerchio ch’a il Diavolo per centro. (10)

Il faut donc fuir ces lieux, où Satan fait jouer les inconstances les plus préjudiciables, et les ennemis de notre salut, et où la seule abomination et horreur devrait retirer les misérables, quand leur malheureuse danse n’aurait d’autre suite que le seul exercice, et le plaisir et contentement que le corps prend à se mouvoir et sauter.



Frontispice du Tableau de l'Inconstance des Mauvais Anges et Démons de Pierre De Lancre, 1612

  • 1 - Le Tableau de l’Inconstance des Mauvais Anges et Démons concerne en effet le pays basque et les diableries qui s’y déroulent.
  • 2 - Mot italien signifiant “la chute”.
  • 3 - La sarabande apparut en effet en Espagne dans la deuxième moitié du XVIe siècle, ainsi que le note Cervantes dans son roman El celoso estremeño, dont l’action se passe à Séville à une date qui paraît pouvoir être placée aux environs de 1590 : “... El endemoniado son de la zarabanda, nuevo entonces en España”. Sur la chacone, que De Lancre appelle Chicona, ainsi que sur le sarabande, on trouvera des renseignements dans l’ouvrage de Rodriguez Marin : El Loayasa de “El Celoso estremeño” p. 280-283. Sur la chacone, on pourra consulter également la note 124 de l’édition due à Amezua de El Casamiento engañoso et de El coloquio de los perros de Cervantes. Lope de Vega, dans sa Gatomaquia, en une scène dont les acteurs sont des chats, mais qui est une parodie d’un bal, nous présente deux danseuses de chacone relevant gracieusement leurs tabliers. Dans son roman La ilustre fregona, Cervantes a introduit une pièce de vers relative à la chacone qui a pour refrain :
    El Baile de la chacona
    Encierra la vida bona.
  • 4 - Au moment où écrit P. De Lancre, Nice n’était plus rattachée à la France.
  • 5 - “Inconstance : terme fréquemment utilisé par le démonologue Pierre De Lancre pour stigmatiser tous ceux qui, par faiblesse ou par indifférence, laissent le Diable répandre ses doctrines, et finissent par assister aux horribles profanations du sabbat.” in Dictionnaire du Diable, de R. Villeneuve.
  • 6 - Il s’agit du tambourin de Gascogne.
  • 7 - Vincense - Il s’agit apparemment de Vicence, localité située à environ 80 km à l’ouest de Venise.
  • 8 - Voir le Dictionnaire Infernal de Collin de Plancy, à Abadie (Jeannette d’), p.1 (éd. 1863)
  • 9 - Il y a trois localités de ce nom dans la région de l’Aisne et des Ardennes. A la rigueur, il pourrait s’agir aussi de Loigny, dans l’actuel département d’Eure-et-Loir.
  • 10 - La saltatione é soggeto di persone ignobili - “La danse est affaire de personnes sans noblesse”. La transcription de cette citation en orthographe italienne moderne serait : La saltazione è soggetto di persone ignobili (soggeto est une faute pour soggetto, qui dans la reproduction de cette citation à la fin de l’en-tête du discours est écrit correctement). é un cerchio ch’a il diavolo per centro - “C’est un cercle qui a le diable pour centre”.

Rédaction et recherche : Kalonek

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