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Rencontre en pays tératologique

J’avais reçu une laconique missive que j’ai depuis perdue mais qui se tournait à peu près ainsi : « Il me serait agréable de vous rencontrer. Du 37 dépend votre venue. » Suivi d’une adresse et accompagné d‘une photographie manifestement ancienne, dont les tonalités sépia et les craquelures manifestaient l‘authenticité. Je ne suis pas le genre d’homme à donner suite à ce genre de péremptoire et désinvolte invitation mais l’évocation du nombre 37 et cette image confondit mes habitudes.

L'image 37

La mystérieuse image 37 bien connue de quelques initiés

« Pourquoi m'avoir contacté ? Qui vous a communiqué mes coordonnées ? M’impatientai-je alors que l’homme aux manières nerveuses m’ignorait après m’avoir fait entrer dans cette vieille demeure.
- Je connais votre passion pour les choses étranges, c’est pourquoi j’ai décidé de vous contacter. Il n’est guère dans mes habitudes d’importuner autrui, et encore moins m’ennuyer moi-même de visites à mon domicile mais j’ai perdu le goût du dehors, de la réalité, du présent. Nous avons un ami commun, J.D., le libraire. C’est lui qui m’a communiqué vos coordonnées. J’espère que vous lui n’en voudrez pas ?
- Pas du tout, en quoi puis-je vous aider ?
- Il y a quelques mois, j’ai hérité de cette maison à la mort de mon grand oncle. Comme vous pouvez le constater, elle est dans un état de délabrement assez avancé, hormis quelques pièces à vivre et ce fumoir où nous nous trouvons, le reste est en bien piteux état. Pourtant… »

Il s’avança telle une araignée vers un énorme secrétaire de style empire. Son doigt pressa l’une des rosaces du meuble, un léger clic métallique suivi du lancinant et grinçant bruit d‘un antique mécanisme. Une cache se dévoila, révélant une partie creuse d’assez grande dimension. Il s’empara d’une boite noire ornée d’un crâne hydrocéphale sur le dessus.

« Voici ce que les ouvriers ont découvert dans l’un des murs de la demeure, un paquet de photos et de lettres. Sur le moment, je n’y prêtai guère attention : sans doute des souvenirs de mon grand oncle, me dis-je alors. »
Je ne voyais guère où il voulait en venir avec son paquet de vieux papier, il ne cessait de tourner autour de la chaise où j’étais assis, cela m’agaçait au plus haut point. Un parfum de poussière agrémenté d’une fragrance fébrile restait dans son sillage et me communiquait par un étrange effet une agitation et une inquiétude dont mon stoïcisme naturel est peu coutumier.

« Imaginez ma surprise quand je découvris ces étranges photographies …
- Je présume que celle que vous m’avez envoyée provient aussi de cette boite.
- Parfaitement ! Quelles ont été vos premières impressions à la vue de cette abomination ? Dit-il en souriant
- Une grande curiosité … Elle semble authentique, sans doute le dernier témoignage d’une pratique quelque peu spécial.
- Saviez vous que Joseph Merrick avait été fiancé avant son assassinat, à une dénommée Elysabeth Wooderstone? Rétorqua-t-il en me coupant presque la parole, continuant probablement un soliloque silencieux sans rapport apparent avec nos propos.
Lorsqu’il découvrit le sourire sarcastique qui s’était dessiné sur mon visage à la suite de son assertion sa réponse fut des plus brutales. Il frappa si férocement son bureau du plat de sa main que le lustre et le parquet vibrèrent, et il fit habilement voltiger une lame imprimée jusqu’à moi. Je restai sans voix à sa vue.
La photo représentait une jeune fille au visage serein, posant avec Joseph Merrick.


Elephant Man

Joseph Merrick et Elysabeth Wooderstone

« Si elle est véritable, cela s’avère une découverte formidable, mais pourquoi parler d’assassinat ?
- Sa fiancée décrit dans une lettre la mise à mort ce pauvre Merrick, tout simplement. Elle fait partie des papiers que contenait la boite.
- Puis-je la voir ? Demandai-je
- Ce n’est pas d’actualité pour le moment, si je vous ai fait venir, c’est pour un tout autre propos! Je souhaiterais éditer quelques documents, voyez-vous, des documents découverts de la même manière que ces clichés photographiques et ces lots de lettres.
- Mais je ne suis pas éditeur, répondis-je
- Je le sais bien, dit-il d’un air agacé. Je ne connais que très peu J.D., à vrai dire il me connaît plus que je ne le connais, puisqu’il me fournit en littératures, il connaît mes goûts. Lorsqu'il m'a fait part de l’idée d’une nouvelle collection aux éditions qu’il dirige, les éditions de l’antre, j’ai évoqué mes découvertes, le club de Curiosités.
- Le club de curiosités ? Qu’est ce donc ?
D’un geste sec, il éluda ma question
- J.D. m’a donc conseillé de vous contacter. Il m’a confié l’essentiel sur vous, et à vrai dire il n’a eu qu’à évoquer votre participation au choix des textes de l’une de ses dernières publications (Le Bureau des rêves perdus) pour que je sois positivement encouragé à solliciter votre concours.
- Je vous remercie de votre intérêt pour mon travail et de votre confiance en mes qualités de… »
Mais je ne finis pas de parler qu’il prit ses tempes entre ses doigts et les pressa tant que je m’apprêtais à les voir rompre à tout instant. Son visage avait pris une mine tout à fait lugubre en quelques instants, et son dos s’était dangereusement voûté. Ce ne fut que bien plus tard que j’appris qu’il était en proie à de violentes et fulgurantes crises de migraines d’origines inconnues et souffrait de problèmes vertébraux.
Il me congédia sans un mot, éteint toutes les lumières avant même que je n’eus franchis le seuil et s’allongea où il se trouvait, à même le sol, me laissant dans l’humide obscurité de la nuit qui était tombée trouver mon chemin dans le véritable dédale qu’était son jardin.

Quelques jours plus tard je reçus une nouvelle missive, plus laconique encore que la précédente puisque m’étaient seulement signifié une date et une heure.
« Sont-ce là des fioles de laudanum ?
- Des fioles, oui, mais elles n’en contiennent pas toutes. Beaucoup sont vides désormais. »
Il dit cela avec une éloquente amertume.
« Je vois des ouvrages anciens. Je suis moi-même collectionneur et bibliophile.
- J’ai bien cru le comprendre. Ces livres ne l’étaient pas, anciens, lorsque son propriétaire les avait glissés dans la bibliothèque. Pour ma part je n’ai guère le goût des choses anciennes, probablement parce que pour moi ces livres ne sont pas à classer dans le passé.
- Puis-je? Demandai-je en prenant l’initiative de me lever et faire un pas vers le sujet de notre propos.

D’un geste il me donna son accord et se saisit de l’une de ses plumes pour noircir l’un de ces innombrables bouts de papiers qui jonchaient le bureau et une grande partie de la pièce. Je trouvai là du Maupassant, du Lautréamont, du Schopenhauer en première édition en français, du Conan Doyle, Stoker, Le Fanu, Poe, De Quincey ou encore Bierce en version originale, pour les plus connus. Mais aussi pus-je lire le nom de celui à qui ils avaient appartenu, ce nom que j’avais déjà découvert en parcourant les feuillets sur lesquels nous travaillions.
« Mais alors vous êtes le descendant de…
- En effet, me coupa-t-il en jetant plume et papier au hasard. C’est d’ailleurs ainsi que j’ai découvert tous les récits du Club, ainsi que toutes les photos. C’est de cette personne que j’ai hérité tout ceci, fit-il en embrassant la pièce et le jardin d’un grand geste des bras. « Là, m’indiqua-t-il d’un doigt inquiet, voilà le reste des dossiers qui renferment toutes les archives signées de Henry, et quelques photographies et gravures de certains phénomènes qui sont restés du Club. »

Alors que j’observais les plis indiqués, plus curieux que jamais, attendant en vain une invitation à les ouvrir pour les parcourir, F. Thievicz m’ignora à nouveau pour puiser une prise de tabac dans un bloc de quartz taillé faisant office de blague. Il roula sa cigarette avec une experte adresse et craqua une allumette qui, une fois utilisée, fut jetée encore allumée sur un carnet entier de papier d’Arménie qui se trouvait sur le rebord du bougeoir en laiton servant de cendrier.
La fumée et l’atmosphère irrespirable qui résultat de son geste m’obligea à me couvrir le visage et fermer les yeux. « Mais allez-y, mon cher, puisez donc un peu de tabac. Je vous sais amateur.
- À propos du Club de curiosités, lui dis-je afin de couper l’un de ses élans digressifs dont J.D. m’avait fait part, je pense qu’il ne serait pas une mauvaise idée de prendre le couvert de la fiction.
- Prendre le couvert de la fiction? Me répondit-il étonné. Et pourquoi donc ?
- Pour des raisons éditoriales assez simples : La classification sera plus simple ainsi, le lectorat ciblé est celui qui apprécie le fantastique, et personne ne croira à l’authenticité du Club. »

Il répéta mes arguments en fouillant dans sa barbe et ses cheveux emmêlés, et s’exclama :
« Mais pourquoi donc personne ne croirait à l’authenticité du Club? Il suffira de leur mettre sous le nez quelques fac-similés, des photographies, etc.
- Les propos recensés par Henry, celui qui a pris toutes ces notes, sont parfois peu naturels, pour ne pas dire surnaturels. Et d’autre part il est de nos jours très facile de créer des faux. Cela créerait un trouble chez le lecteur, un trouble qui ne serait pas pour servir l’ouvrage. Nous serons peu à savoir que tout cela est véridique, n’est-ce pas là le plus important ?
- Ah ! Ce J.D. a bien eu raison de me conseiller à vous. Ne nous reste plus qu’à espérer que ses éditions nous accordent une publication. Remettons-nous au travail et choisissons au mieux, ensuite restera à J.D. de refuser certains rapports du Club. Tout de même… qui donc va croire que le Club de curiosités est une invention ?

A suivre ...






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