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Dans les caveaux d'insondable tristesse
Où le Destin m'a déjà relégué ; Où jamais n'entre un rayon rose et gai ; Où seul avec la Nuit, maussade hôtesse, Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur Condamne à peindre, hélas ! sur les ténèbres ; Où cuisinier aux appétits funèbres, Je fais bouillir et je mange mon cœur, Par instants brille, et s'allonge, et s'étale Un spectre fait de grâce et de splendeur. À sa rêveuse allure orientale, Quand il atteint sa totale grandeur, Je reconnais ma belle visiteuse : C'est Elle ! Noire et pourtant lumineuse. |
La Mort
Cruelle et omniprésente, nous sommes soumis comme des esclaves torturés à sa fantaisie mortelle. Fascinés par son mystère depuis l'aube des temps, nous essayons de l'apprivoiser afin de la pénétrer dans l'espoir de la vaincre. On peut retrouver de tout temps une touchante vénération des hommes pour les tombeaux ; le culte constant dont ils entourent la dépouille ou les cendres de leurs ancêtres est une preuve directe de la croyance générale à l'existence de l'âme. Quelques grains de poussière mériteraient-ils nos hommages ? Si nous respectons les cendres de nos morts, c'est parce qu'une voix intérieure nous dit que tout n'est pas éteint en eux, et c'est cet appel que consacre le culte funèbre dans toutes les nations de la terre, car toutes sont également persuadées que le sommeil n'est pas éternel, même au tombeau, et que la mort n'est qu'une transformation glorieuse. Il a toujours existé une croyance spiritualiste puissante qui estime les défunts plus influents que les hommes pleins de vie, et leur attribue dans l'existence de l'au-delà une vertu prestigieuse, grâce à une association, à un commerce mystérieux avec une Force divine.
De nombreuses tribus mangeaient soit tout, soit une partie de leurs défunts afin de s'approprier les qualités de leurs morts. Les Bactriens nourrissaient de grands chiens de leurs défunts. Ils se faisaient autant de gloire de les nourrir grassement que les autres peuples de se bâtir de superbes tombeaux. Un Bactrien faisait beaucoup d'estime du chien qui avait mangé son père.
L'espoir dans une vie future existe depuis l'origine des âges, il en est de même de la survie de l'âme après le décès. Ainsi, dans les plus anciennes sépultures explorées de la période paléolithique, on a retrouvé des corps dont les jambes étaient ramenées sur elles-mêmes, et les bras croisés par derrière servaient d'appui à la tête, comme dans le sommeil. Au moyen de ligatures encore reconnaissables, le corps se trouvait maintenu dans une position repliée afin d'être comprimé dans de grandes amphores de terre ou de pierre, recouvertes elles-mêmes d'un vase plus grand, le tout dans le but manifeste de conserver la dépouille du mort en vue d'une résurrection ultérieure.
Les premiers hommes détachaient la chair des squelettes et transportaient ensuite les ossements dans des grottes sépulcrales ou dans leur demeure. On disposait ensuite les os côte à côte. Les Indiens de la Caroline du Nord plaçaient le cadavre des chefs sur un large morceau d'écorce bien exposé au soleil et l'enduisaient avec une poudre rouge vermillon tirée d'une petite racine et mélangée à de la graisse d'ours. Le corps ainsi préparé était recouvert avec l'écorce d'un pin ou d'un cyprès pour le protéger de la pluie et abandonné sur place jusqu'à ce que les chairs s'amollissent suffisamment pour permettre de dégager les os. La chair était minutieusement enlevée et brûlée. Les os étaient enduits d'une substance oléagineuse et conservés dans une boîte en bois qui prenait place dans l'habitation familiale. Le crâne, qui faisait l'objet de soins particuliers, était enveloppé dans un tissu en poils d'opossum. En Inde, c'est la crémation qui est à l'honneur, le bûcher étant la purification nécessaire, tandis que les corps de ceux réputés saints sont jetés dans la rivière, « l'eau suffisant à laver les souillures légères ». La trépanation des crânes fut également une coutume assez courante et souvent observée ; la tête étant le réceptacle censé contenir l'âme, on découpait le plus souvent une rondelle osseuse de la taille d'une pièce. Dans certains cas, on pratiquait une incision : c'était par cet orifice que l'âme pouvait s'échapper de son enveloppe mortelle devenue inutile.
Conserver à l'âme son fragile support matériel, embellir les restes corporels en sauvegardant ou en transformant les apparences de la vie, telles sont les préoccupations de l'embaumement et de la momification, un art qui a fait naître les premières connaissances anatomiques et physiologiques. On retrouve de nombreuses momies de par le monde, principalement en Égypte, au Pérou, en Océanie et en Orient. L'Europe, par contre, n'a jamais excellé dans l'art de l'embaumement. Malgré la nature exceptionnelle de cet art en France, on retrouve dans La Chanson de Roland la façon dont on conservait les corps vers les Xe et XIe siècles.
Celui d'Olivier et de l'archevêque Turpin ;
Il les fait tous ouvrir devant lui.
On recueille leurs cœurs dans une pièce de soie,
Et on les enferme dans des cercueils de marbre blanc.
Puis on prend les corps des trois barons,
On les met dans des cuirs de cerf
Après les avoir frottés de piment et de vin.
De très bonne heure, l'homme a eu l'idée de perpétuer le souvenir de ses ancêtres en leur élevant des monuments dont la masse imposante pût braver l'effort du temps : les dolmens, menhirs ou cromlechs en Europe, les pyramides en Égypte et en Amérique du Sud.
Une pratique courante consistait également à sacrifier des animaux en l'honneur des morts ; des humains pouvaient aussi accompagner les défunts dans leur long voyage. Ainsi, en Égypte, on a découvert des tombeaux qui contenaient de nombreux squelettes, restes de serviteurs ensevelis en même temps que leurs maîtres. Dans certaines tribus indiennes, les veuves se précipitaient dans le bûcher de leur époux. En Afrique et en Asie, lors des funérailles d'un homme riche, certains peuples égorgeaient et enterraient avec lui cinq ou six de ses esclaves.
Les dieux des morts inventés par les anciens afin de préserver leur sépulture sont assez nombreux ; Hadès, Nergal, Anubis, pour ne citer qu'eux, reviennent fréquemment dans de nombreux écrits. Les morts et la Mort ont été de tous temps les personnages principaux de nombreuses légendes et histoires qui ont marqué nos esprits à tout jamais. En voici une très belle intitulée « Les Arbres qui sont des Damnés », écrite par Claude Seignolle dans Les Évangiles du Diable :
Les rites funéraires ont évolué au long de toutes ces époques, de même que la façon d'ensevelir les morts. Nos cimetières sont les meilleurs représentants de plusieurs siècles d'histoire, dernière demeure de tant de personnages prestigieux dont ils rappellent le souvenir, lieux de recueillement pour ceux qui veulent rendre hommage à leurs défunts. Ils sont, de par leur architecture, leur style et leur situation, un livre ouvert sur notre passé. L'image de la mort est elle aussi très variable selon les époques : on peut la découvrir sous la forme d'un squelette, d'une dame habillée de noir tenant une faux, d'un cadavre décharné ou d'une très jolie femme à l'allure angélique.
L'enveloppe humaine des morts, objets de frayeurs ou de désirs, est aussi sujette à de très nombreuses apparences suivant les époques : morts-vivants, goules, revenants de tout acabit, vampires, fantômes. Tous réveillent nos craintes ou nous font rêver, car tous symbolisent la vie éternelle. L'une des questions les plus préoccupantes se pose quant à l'esprit des morts : que devient-il ? Où va-t-il ? Rencontre-t-il d'autres esprits, et desquels s'agit-il (démons, anges) ? Pourrait-on éventuellement soumettre cet esprit à notre curiosité, ou espérer qu'il nous aide à pénétrer les secrets du royaume des ombres ?
Pour répondre à ces questions, une véritable science de l'art de faire parler les morts et de solliciter leurs conseils a vu le jour, donnant naissance à diverses méthodes. La pratique la plus répandue depuis des siècles est certainement la nécromancie. Cet art d'évoquer les morts a toujours été très critiqué et pouvait même se solder, pour toute personne soupçonnée de le pratiquer, par de lourdes peines. La raison principale de cette sévérité provenait du fait que l'on prétendait deviner le futur par l'inspection des cadavres : on déchirait des parties du mort, on lui arrachait des ongles, des cheveux, des lambeaux de vêtements, bref, un fragment de ce qui lui avait appartenu. Les méthodes préconisées pouvaient se révéler plus cruelles encore selon les régions ; ainsi, chez les Syriens, on tuait de jeunes enfants en leur tordant le cou, on leur coupait la tête que l'on salait pour l'embaumer, puis on gravait sur une lame d'or le nom de l'esprit malin invoqué, plaçant la tête par-dessus avant de l'entourer de cierges pour l'adorer comme une idole capable de délivrer des oracles. Au Moyen Âge, un procédé de nécromancie très répandu était l'épreuve du cercueil ou le jugement de Dieu : lorsqu'un assassin demeurait inconnu, on dépouillait entièrement le corps de la victime, on l'exposait sur un cercueil et tous les suspects étaient contraints de le toucher. Si l'on observait le moindre mouvement ou changement dans les yeux, la bouche ou toute autre partie du corps, celui qui touchait le cadavre à cet instant précis était désigné comme coupable. Depuis plus d'un siècle, la façon la plus répandue de communiquer avec nos défunts est le spiritisme, rendu populaire par Allan Kardec, une technique consistant à entrer en contact avec les esprits par l'intermédiaire d'un médium (tables tournantes, planchette Ouija, etc.).
La mort et l'amour, à la fois cruels et romantiques, muses de nombreux poètes et sources intarissables de fantasmes, peuvent parfois basculer dans la passion morbide. Nécrophilie et fétichisme macabre ont jalonné l'histoire humaine : Hérode coucha sept ans durant avec sa femme Mariamme après l'avoir tuée de ses propres mains ; le tyran Périandre vécut un an auprès du cadavre de sa femme Mélissa ; Charlemagne, dans ses vieux jours, ne put se résoudre à se séparer du corps embaumé de sa maîtresse allemande. Plus près de nous, les affaires du sergent Bertrand et d'Ardisson sont restées dans les mémoires. Le goût pour les décors funéraires s'est également manifesté de manière insolite ; au XIXe siècle, il arrivait que certaines maisons closes aménagent des chambres mortuaires pour les adeptes de ce type de marginalité. Léo Taxil rapporte ainsi que dans un décor lugubre simulant une chambre funéraire : « Un fou luxurieux qui a payé dix louis pour cette séance est introduit. Il y a un prie-dieu où il s'agenouille. Un harmonium, placé dans un cabinet, joue le Dies Irae ou le De Profondis. Alors, aux accords de cette musique de funérailles, cette personne se rue sur la fille qui simule la défunte et qui a ordre de ne pas faire un mouvement quoi qu'il advienne. » Nous ne croyons plus aujourd'hui au supplice des damnés, mais notre imaginaire se nourrit toujours de l'effroyable mystère du Shéol hébreu, de l'Hadès païen ou de l'Enfer chrétien. La mort reste et restera le plus grand et le plus redoutable des mystères.
Documents Vidéo & Enquêtes Historiques
Le livre de la mort d'Édouard Ganche
Plongée littéraire et macabre dans l'œuvre de jeunesse d'Édouard Ganche (1909), marquée par son expérience directe à la morgue de Paris de la Belle Époque. Une exploration saisissante entre autopsie clinique, commerce des corps et terreur psychologique.






