La Messe Noire
Francisco Goya — Le Sabbat des Sorcières (détail)
« Afin qu’Adam goûtât le fiel avant le miel,
Et le baiser du gouffre avant celui du ciel.
Eve était nue. Isis-Lilith était voilée.
Les corbeaux l’entouraient de leur fauve volée ;
Les hommes la nommaient Sort, Fortune, Ananké ;
Son temple était muré, son prêtre était masqué ;
Elle buvait du sang dans le bois solitaire ;
Elle avait des autels effrayants. Et la terre
Subissait cette abjecte et double obscurité :
En bas Idolâtrie, en haut Fatalité. »
— Victor Hugo, La Fin de Satan
Le culte du diable naquit dans les premiers jours de l’humanité : s’adjoindre l’aide des démons ou tenter de les dominer a de tout temps hanté l’esprit des hommes. Au cours des premiers siècles de notre ère, l’Église adopta vis-à-vis des sorciers une position de modération, ne punissant que par de très faibles sanctions ceux qui se laissaient tenter par la magie et la sorcellerie.
Notice historique : L'évolution de la répression ecclésiastique
Ce fut en 506, lors du concile d’Agde, que l’on décida d’excommunier les sorciers. En 589, au concile de Narbonne, on ajouta à cette peine les châtiments corporels. Mais c’est le pape Alexandre IV qui commit la décision décisive en 1257, en jetant officiellement l’anathème sur les sorciers, en les déclarant hérétiques et en habilitant l’Inquisition à les pourchasser impitoyablement.
La réaction à cet interdit ne se fit pas attendre. La magie et la sorcellerie, dont on parlait peu auparavant, commencèrent à déchaîner les passions et finirent par fasciner le peuple. Les sorciers, relativement rares à cette époque, se multiplièrent ; les supplices qu’on leur infligea publiquement n’eurent pas le but escompté et entretinrent au contraire un climat hautement favorable à l’expansion de l’ésotérisme occulte.
Les premiers écrits relatant les Messes Noires telles que nous les concevons aujourd’hui datent du Moyen Âge. En revanche, l’Antiquité nous a légué des récits similaires, comme les messes de sang célébrées par l’empereur romain Héliogabale (Élagabal) qui, accompagné de ses mages, immolait de jeunes enfants afin de glorifier les puissances infernales dans un rite de mort et de volupté.
Gravure ancienne illustrant un rituel occulte
Les archives des inquisiteurs constituent la source la plus importante concernant les rites de sorcellerie. Les premières descriptions de sabbats ne font pourtant pas de distinction nette avec la Messe Noire, qui peut se définir comme l’apogée paroxystique de cette cérémonie. Celle-ci éveilla l’imagination et suscita de nombreuses accusations parfois infondées, telles celles portées contre les Templiers qui, s’ils vénéraient la figure énigmatique de Baphomet, célébraient davantage un rite initiatique hétérodoxe qu'un culte démoniaque avéré.
« Le propre de la magie noire est de renverser l'ordre sacré pour y substituer le culte de la transgression, érigeant la nuit en absolu et la profanation en sacrement. »
— Jules Bois, Satanisme et Magie
La Messe Noire prend racine dans une vision théologique dualiste : elle constitue une parodie inversée de la messe catholique romaine. Bien qu’il existe de nombreuses variantes selon les époques et les milieux, le scénario de base demeure constant : le choix du célébrant se porte généralement sur un ecclésiastique défroqué ou réfractaire ; ses habits liturgiques sont macabres ou détournés ; les officiants se réunissent autour d’un autel vivant constitué par le corps d’une femme nue ; les ornements sacrés sont inversés et les hosties profanées. La cérémonie s'achève traditionnellement par des paroxysmes sensoriels ou, dans des cas d'une extrême rareté historique, par des sacrifices sanglants aujourd’hui totalement disparus.
Pratique transgressive ayant touché tous les milieux de l’Ancien Régime, la Messe Noire émaille l’histoire de France. Jean Bodin rapporte ainsi l’horrible stratagème employé par Catherine de Médicis pour préserver la santé de son fils Philippe : elle ordonna à un prêtre voué à ses ordres de célébrer une messe noire au cours de laquelle un jeune garçon fut immolé, son sang recueilli dans le calice tandis que l’hostie noire et l’hostie blanche scellaient le pacte occulte.
Représentation de Méphistophélès (cliquez pour agrandir)
L'affaire de la Voisin et la messe de l'Abbé Guibourg
L’épisode le plus notoire demeure sans conteste la « messe de la Voisin », célébrée en janvier 1678 sous les auspices de la célèbre empoisonneuse Catherine Monvoisin, dite La Voisin, et officiée par l’abbé Guibourg. La marquise de Montespan, craignant de perdre les faveurs du roi Louis XIV, n’hésita pas à recourir à ces sombres offices pour s'assurer l’amour éternel du monarque.
Notice historique : La maison de la rue de Beauregard
La Voisin avait aménagé une pièce secrète dans sa propriété de la rue de Beauregard à Paris : les murs y étaient tendus de noir, et l'on y trouvait un autel surmonté d'un tabernacle et de cierges de cire noire, dissimulant un matelas sur lequel s'allongeait la suppliante nue, les bras en croix.
Le rituel voulait que la femme commanditaire s’allonge sur l’autel, les bras en croix, une bougie noire dans chaque main. L'abbé Guibourg, vêtu d’une chasuble blanche brodée de pommes de pin noires, se tenait entre ses genoux et posait le calice directement sur son corps. Selon les témoignages recueillis lors de la terrible Chambre Ardente, un enfant nouveau-né était égorgé au moment de l’offrande, son sang mêlé au vin du calice et offert aux entités infernales Astaroth et Asmodée.
L’abbé Guibourg officiant aux rituels de la rue de Beauregard
Ces pratiques ténébreuses traversèrent les siècles pour influencer l’occultisme contemporain. Au XIXe siècle, J.-K. Huysmans immortalisera ces noirceurs dans son roman choc Là-Bas à travers la figure du satrape chanoine Docre. Plus tard, au XXe siècle, des figures sulfureuses comme Aleister Crowley perpétuèrent l’exploration des marges rituelles, s'attirant les foudres de la justice de leur temps.
Scène occulte et archives des procès de sorcellerie
Bibliographie
- BARNEY Francis : Prière à Satan – Éd. Grand Damier
- BODIN Jean : De la démonomanie des Sorciers – Paris, 1580
- BOIS Jules : Satanisme et Magie – Paris, 1895
- BOIS Jules : Petites Religions de Paris – Paris, 1894
- CASTIGLIONI A. : Incantations et Magie – Payot, 1951
- COLLIN DE PLANCY : Dictionnaire Infernal – Bruxelles, 1845
- CRISTIANI L. : Actualité de Satan – Éd. Centurion, 1952
- FRANKLYN Julian : Crimes Rituels et Magie Noire – Payot, 1972
- GUAÏTA Stanislas : Le Temple de Satan – Trédaniel, 1954
- HUTIN Serge : Aleister Crowley – Marabout
- LEGUE G. : La Messe Noire – Paris, 1903
- MASSON : La Sorcellerie et la Science des Poisons au XVIIe Siècle – Hachette, 1904
- MICHELET Jules : La Sorcière, 1922
- RHODES H.T.F. : La Messe Noire – Éd. Pierre Horay, 1958
- RIBADEAU DUMAS François : Dossiers Secrets de la Sorcellerie et de la Magie Noire – Éd. Pierre Belfond, 1971
- SCOTT Walter : La Démonologie ou l’histoire des Démons et des Sorciers – Paris, 1838
- WALDSTEIN Arnold : Crowley, le Saint de Satan – C.A.L., 1975
Rédaction et recherche : Elisandre