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La Société Infernale d'Agen

L'histoire nous est contée en tous ses détails par maître Maurice Garçon d'après un manuscrit de la Bibliothèque Nationale, intitulé L'Affaire d'Agen, après avoir été mise en lumière par J.-K. Huysmans dans son roman occulte Là-Bas .

Notice Historique : Le Contexte de la Monarchie de Juillet et de l'Occultisme Sous la monarchie de Juillet, la France paysanne et bourgeoise connaît un curieux renouveau de la crédulité religieuse, mêlant mysticisme exalté, craintes de possession et scandales ecclésiastiques. L'affaire d'Agen (1835-1846) illustre à la perfection la porosité de l'époque entre folie hystérique, dévotions excessives et obsession du satanisme souterrain .

Nous apprenons ainsi qu'une dame charitable d'Agen reçut en 1835 les confidences d'une malheureuse qui se rendit émouvante en s'accusant de sacrilèges effroyables. Cette Virginie, dont le nom patronymique reste inconnu, prétendait n'avoir jamais été baptisée ; en revanche, à l'âge de douze ans, soit en 1815, elle affirmait avoir été entraînée dans une maison de la ville où un autel était consacré au Diable. Là, au milieu d'une assemblée composée des personnes les plus éminentes de la cité, elle avait écrit de son sang un pacte portant ces mots :

« Je me consacre à Satan, en promettant de ne servir et de n'adorer que lui seul, jurant haine à Dieu. »
— Le Pacte de Virginie

Un véritable prêtre officiait en l'honneur de Satan et présidait à la profanation en commun d'hosties consacrées. Mais les hosties consacrées par ce prêtre sataniste étaient moins appréciées que celles qui provenaient des églises ordinaires, où Virginie allait communier jusqu'à quatre ou cinq fois par jour, en escamotant chaque fois l'hostie pour la livrer à la secte. Ceux-ci conservaient en un coffret précieux les hosties destinées à être souillées avec des raffinements d'infamie .

Virginie confessait avoir servi le Diable durant vingt-cinq ans, dans des conditions d'ignominie dont elle ne faisait aucun mystère. Elle eut de nombreuses velléités de révolte et aborda plus d'une fois le tribunal de la pénitence ; mais le Diable l'avait toujours intimidée et empêchée de parler, jusqu'au jour où elle rencontra la pieuse madame Belloc, dont l'approche fut pour elle le début de son salut .

Scène de messe noire et de profanation Célébration occulte et profanation d'hosties.

Cette âme pure fut épouvantée par les révélations de Virginie, qu'elle résolut de convertir avec l'aide de l'abbé Degans, qui devait devenir, en 1837, supérieur du petit séminaire. Ce saint homme était d'une crédulité insondable et, lorsque Virginie se montra incapable de nommer un seul membre de la société infernale ou de désigner la maison maudite, il admit sans réserve l'intervention occulte du Diable empêchant la pénitente de dénoncer ses complices. Jamais il ne lui vint à l'esprit d'attribuer à une pathologie de l'imagination les récits de sa ouailles, prétendument retenue sous la domination implacable du démon .

Car, en dépit de ses serments et de l'horreur qu'elle en éprouvait, Virginie retournait malgré elle à la mystérieuse demeure où se célébrait le sabbat. Elle déplorait ses escapades involontaires, dont elle ne cachait rien à sa protectrice confuse et à l'abbé, qui rougissait à l'écoute de ces révoltantes turpitudes. Prolixe sur ce qui se passait en présence de Satan, Virginie restait obstinément muette sur le lieu de réunion des adorateurs .

Vue ancienne d'Agen Vue historique d'Agen au XIXe siècle.

À force de prières, de supplications et même de menaces pieuses, on obtint de Virginie qu'elle résistât à l'attraction magnétique du sabbat, si bien que le 15 février 1838, elle fut enfin baptisée. Ici se place un incident troublant : empêché au dernier moment, l'abbé Degans ne put administrer le sacrement et fut remplacé in extremis par le prêtre sataniste lui-même, ce qui aurait dû permettre de l'identifier. Il n'en fut rien, car ce baptême secret ne comporta aucun témoin. Gravement malade et alitée, le mystérieux officiant s'était glissé à son chevet à la manière d'un fantôme .

Ce contre-baptême diabolique devait restituer au Malin son empire absolu sur la malade ; mais, redoublant de ferveur, l'abbé Degans et madame Belloc entrèrent en lutte ouverte avec Satan. Dès lors, Virginie fut prise de violentes crises de possession. Le Diable la tourmentait pour la contraindre à revenir à son culte. Pour ne laisser aucun doute sur ses intentions, il lui dépêcha la mystérieuse propriétaire de la maison maudite .

Cette femme, que nul ne vit jamais hormis Virginie, et dont celle-ci ne put jamais prononcer le nom, lui promit guérison et tranquillité complète en échange de son allégeance renouvelée à Satan. Mais Virginie se montra héroïque : elle supporta par la suite d'affreuses brûlures et des tortures invisibles, plutôt que de dévier de la voie du salut .

Le mercredi saint de 1838, Virginie communia. Le lendemain, le Diable laissa tomber sur son lit une hostie brisée, provenant directement du coffret de la secte et rapportée par prodige. Ses confidents n'en doutèrent point et implorèrent le Ciel avec tant d'ardeur que le miracle se renouvela .

Sommé au nom du Christ, Satan vint jeter à la tête de Virginie de nouvelles hosties. Elle seule voyait l'Entité, mais les hosties miraculeuses étaient parfaitement tangibles ; il en vint successivement près de 3 000, dont 140 tachées de sang .

« Les voies du mysticisme morbide côtoient toujours les abîmes de la folie collective et des fascinations diaboliques. »
— Maurice Garçon, La Société infernale d'Agen

Le 22 mai, un petit démon de la taille d'une carafe vint faire cortège à Lucifer, assistant en spectateur passif aux apports d'hosties. Le 9 juin, ce diablotin se mit à recueillir pieusement les hosties éparpillées par le Malin, adoptant une attitude si respectueuse qu'enfin Virginie reconnut en lui un messager céleste. C'était son ange gardien, lequel, bien que d'aspect piteux, entreprit de protéger efficacement la pénitente. Ce fut ce protecteur qui, le 15 août, en présence de cinquante hosties restituées, s'écria : « Mon Dieu, tout est apporté ! » À cet instant, Virginie se sentit instantanément guérie d'une paralysie qui la clouait au lit depuis de longs mois .

Désormais capable de marcher, elle put fréquenter à nouveau l'église et se montrer en public. Le Diable en profita pour l'assaillir en pleine rue ou au beau milieu du service divin. Le scandale public fut tel que l'évêque dut intervenir, chargeant deux théologiens d'examiner rigoureusement la jeune femme. Déclarée officiellement possédée, elle fut soumise à des exorcismes quotidiens dans la chapelle des Dames de la Miséricorde. Les séances furent spectaculaires : le Diable y blasphémait avec rage par la bouche de Virginie, qui joua son rôle avec un ascendant remarquable jusqu'en janvier 1839. Interrompues par la maladie d'un exorciste, elles reprirent dès le 21 février .

Le plus déconcertant pour les autorités ecclésiastiques était que ces crises provoquaient de nouveaux apports d'hosties, alors même que la société infernale en était dépourvue et que tout le clergé d'Agen exerçait une surveillance tatillonne sur les communions. Pressé de questions, le Diable laissa entendre que d'autres cellules satanistes opéraient en secret à Bordeaux, cours d'Albret .

Le jour de Pâques, l'assaut suprême fut livré par le Malin, provoquant une syncope si violente qu'on la crut morte. Revenue à elle, sa joie fut immense : elle était définitivement délivrée de sa paralysie et de ses obsessions. Le démon, dompté, se contentait d'apporter presque quotidiennement de nouvelles hosties. Mais bientôt, le Christ lui-même prit l'habitude de visiter la convertie pour lui livrer des révélations d'une orthodoxie de plus en plus douteuse .

Les mystiques d'Agen entrèrent ainsi en contact, en 1840, avec un visionnaire apparu en Normandie le 6 août 1839. Se prétendant la réincarnation du prophète Élie, un nommé Vintras prêchait à Tilly-sur-Seulle la religion des temps nouveaux .

Notice Historique : L'Implication de Vintras et la Condamnation Romaine L'adhésion des cercles mystiques d'Agen au mouvement de l'eugéniste et visionnaire hétérodoxe Pierre-Michel Vintras scella la perte de Virginie. Condamné par l'évêque d'Agen en 1841, puis par le pape Grégoire XVI en personne le 8 novembre 1843, le vintrasme fut jugé comme une abomination schismatique, entraînant la disgrâce totale des voyantes d'Agen .

Cette dérive mystique fut sévèrement condamnée par Rome. L'Église, qui s'était montrée compatissante envers la prétendue victime de possession, jugea impitoyablement son prophétisme ultérieur. Une vaste enquête canonique recueillit plus de 175 témoignages. En 1846, l'évêque publia un mandement accablant : Virginie n'était qu'une hystérique ayant forgé de toutes pièces sa société diabolique et simulé sa guérison. Quant aux hosties, elle s'était bornée à les acquérir clandestinement en ville !

Gravure historique L'occultisme au XIXe siècle entre mystère et imposture.

De la légende d'Agen aux rituels de la Messe Noire

Le rituel pratiqué dans les messes noires traditionnelles, tel qu'il a alimenté les fantasmes inquisiteurs et littéraires, voulait que la femme ayant commandé la cérémonie s'allongeât nue en travers de l'autel, les bras en croix, une bougie noire dans chaque main. Le célébrant — tel l'infâme abbé Guibourg dans l'affaire des Poisons — vêtu d'une chasuble blanche brodée de pommes de pin noires, se tenait entre les genoux de la pénitente et déposait son calice directement sur son corps pour y officier. Selon les chroniques sombres, un enfant était parfois offert en holocauste au moment de l'élévation, son sang mêlé au vin du calice et dédié à Astaroth et Asmodée, tandis que ses viscères servaient aux poudres magiques royales (d'après les aveux de la Voisin) .

Ces rites prétendus de la Messe Noire ont traversé les âges pour s'enraciner durablement dans la littérature et l'occultisme moderne. Des mages célèbres comme Aleister Crowley perpétuèrent ces cérémonies transgressives, ce qui leur valut d'ailleurs de sérieux démêlés avec la justice italienne lors de son séjour fameux à Cefalù .

De nombreux écrivains s'en sont inspirés, le sommet du genre demeurant la terrifiante messe noire célébrée par le chanoine Docre dans le chef-d'œuvre de J.-K. Huysmans, Là-Bas. Si le cinéma et la légende populaire continuent d'associer ces cultes aux sacrifices les plus sanglants, les mouvements satanistes contemporains, bien que perpétuant la révérence au Diable et la parodie liturgique, rejettent officiellement et formellement tout sacrifice humain ou animal .

Illustration de sorcellerie Imagerie occulte et sabbat diabolique.

Bibliographie :

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