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La Marquise de Brinvilliers

Notice historique : L’Affaire des Poisons et le contexte du XVIIe siècle L’affaire de la marquise de Brinvilliers (1676) marque le point de départ de la célèbre « Affaire des Poisons », un vaste scandale politico-judiciaire qui ébranla la cour de Louis XIV entre 1679 et 1682. Elle révéla à l’opinion publique et au Lieutenant général de police Nicolas de La Reynie l’utilisation criminelle et généralisée de poudres toxiques (notamment à base d’arsenic, d’antimoine et de « poudre de succession ») par une partie de la haute aristocratie et de la pègre parisienne pour régler des successions ou des rivalités amoureuses.
La Marquise de Brinvilliers
Charmante, gracieuse, jolie et avec de grands yeux bleus, telle fut la jeune marquise de Brinvilliers selon ses contemporains. Derrière ce portrait idyllique se cacha l'une des plus terribles et mystérieuses empoisonneuses de notre histoire, dont le procès et le supplice impressionnèrent profondément le Grand Siècle.

Née le 2 juillet 1630, Marie-Madeleine d'Aubray, marquise de Brinvilliers, fille d'Antonin Dreux d'Aubray, conseiller d'État, reçut une éducation soignée conforme à son rang. Selon ses propres déclarations formulées lors de son interrogatoire, elle se livra dès son plus jeune âge à des dépravations marquantes qui façonnèrent son caractère rebelle aux conventions de l'époque.

Signature Signature de la Brinvilliers avec son nom de jeune fille.

À l'âge de vingt et un ans, elle épousa Antoine Gobelin, marquis de Brinvilliers, jeune maître de camp du régiment de Normandie. C'était un honnête homme issu d'une riche famille, mais dévoré par la passion du jeu. Très vite, la marquise s'attacha à Jean Baptiste Gaudin de Sainte-Croix, un officier de cavalerie charismatique et sulfureux que lui avait présenté son propre mari, instaurant ainsi un ménage à trois scandaleux.

Informé de cette liaison scandaleuse et soucieux de préserver l'honneur familial, le père de la marquise obtint, grâce à ses puissantes relations, une lettre de cachet permettant d'incarcérer l'amant de sa fille à la Bastille. Sainte-Croix y passa six semaines : un séjour bref en apparence, mais déterminant puisqu'il constitua le catalyseur de l'un des procès criminels les plus extraordinaires de l'Ancien Régime.

Notice historique : L'alchimie des poisons et l'affaire Exili Dans les geôles de la Bastille, Gaudin de Sainte-Croix fit la connaissance d'un mystérieux prisonnier italien nommé Exili (ou Migoni), alchimiste et spécialiste réputé des venins. Exili initia Sainte-Croix aux secrets de fabrication des poisons indétectables. À sa sortie, Sainte-Croix transmit ce savoir funeste à sa maîtresse, la marquise de Brinvilliers, qui compléta également son instruction auprès du chimiste suisse Christophe Glaser, établi au faubourg Saint-Germain.

C'est ainsi que la jeune marquise fut initiée à l'art mortel des poisons par son amant. Blessée dans son orgueil et nourrie d'une haine farouche envers son père — qu'elle tenait pour unique responsable de l'emprisonnement de Sainte-Croix et de son propre malheur —, elle conçut un plan diabolique. Dans un premier temps, elle expérimenta ses redoutables concoctions sur les grabataires et les malades des hôpitaux parisiens qu'elle venait visiter sous couvert de charité, observant leurs agonies avec un détachement glaçant.

Château d'Offémont Le château d'Offémont.

Une fois sa main assurée et la toxicité de ses mixtures éprouvée, son père devint sa cible principale. Retiré en ses terres d'Offémont, Antonin Dreux d'Aubray souffrait depuis plusieurs mois de maux étranges. Cédant aux prières de sa fille qui feignait la piété filiale en venant le soigner, le malheureux fut pris d'affreux vomissements qui ne cessèrent qu'à sa mort. Transporté à Paris dans l'espoir d'y trouver un remède, il s'éteignit le 10 septembre 1666 à l'âge de 66 ans.

Antoine Dreux d'Aubray ANTOINE DREUX D'AUBRAY, Lieutenant Civil, père de la marquise de Brinvilliers.

Au cours de ses interrogatoires et de son procès, la marquise avoua qu'elle avait empoisonné son père à vingt-huit ou trente reprises, agissant soit elle-même, soit par l'entremise de son laquais, un dénommé Gascon au service de Sainte-Croix.

« Les plus grands crimes sont une bagatelle en comparaison d'être huit mois à tuer son père. »
— Madame de Sévigné

Cet obstacle franchi et l'héritage paternel fondu rapidement en dépenses somptuaires et débauches, la Brinvilliers s'en prit à ses propres frères. Antoine et François d'Aubray furent empoisonnés à leur tour en 1670 par un nouveau laquais, Jean Amelin, dit La Chaussée. Lors de l'autopsie, des traces suspectes furent décelées, mais l'influence de la famille et le manque de preuves concrètes étouffèrent provisoirement l'affaire.

La cadence macabre s'accéléra : elle tenta d'empoisonner sa propre fille qu'elle jugeait sotte, et faillit supprimer son propre mari. Tour à tour empoisonné par l'épouse et secrètement soigné ou « désempoisonné » par l'amant (qui redoutait de se retrouver isolé ou accusé trop vite), le marquis de Brinvilliers parvint miraculeusement à survivre.

Son confesseur écrira plus tard que la marquise dosait l'arsenic avec une minutie diabolique : elle en donnait en quantité si infime que l'on croyait à une simple fluxion de jambes, veillant à ne pas précipiter la mort pour ne point éveiller les soupçons.

Cependant, Sainte-Croix, las d'une maîtresse aussi redoutable et craignant pour sa propre vie — d'autant que la marquise exigeait la restitution de deux lourdes reconnaissances de dettes et de lettres compromettantes —, prit ses précautions. Il enferma dans un coffret de cuir ses lettres d'amour, les fameuses reconnaissances, plusieurs fioles de poison et un pli explicite consignant les crimes de sa complice :

« Je supplie humblement ceux ou celles entre les mains de qui tombe cette cassette de me faire la grâce de vouloir la rendre entre mains propres à Mme la marquise de Brinvilliers, demeurant rue Neuve Saint-Paul, attendu que tout ce qu'elle contient la regarde et appartient à elle seule, et que, d'ailleurs, il n'y a rien d'aucune utilité à personne au monde, son intérêt à part ; et, en cas qu'elle fût plus tôt morte que moi, de la brûler, et tout ce qu'il y a dedans, sans rien ouvrir ni innover. »

La fatalité en décida autrement. Dans son laboratoire clandestin de la rue Maubert, Sainte-Croix fut terrassé le 8 juillet 1672 par une de ses propres expériences alchimiques, alors qu'il manipulait des substances toxiques sans masque de protection adéquat. Les scellés furent immédiatement apposés sur ses biens par la justice, et la fameuse cassette ainsi que ses secrets furent mis au jour.

Notice historique : Nicolas de La Reynie et la traque internationale Premier lieutenant de police de Paris nommé par Louis XIV en 1667, Nicolas de La Reynie joua un rôle pionnier dans la modernisation des enquêtes criminelles. Face à la découverte du coffret de Sainte-Croix, il orchestra une traque méthodique et transfrontalière exemplaire. Lorsque la marquise tenta de corrompre les enquêteurs puis s'fuit en Angleterre puis aux Pays-Bas, La Reynie n'hésita pas à monter une opération d'enlèvement en territoire étranger pour la ramener en France à la barre de la justice royale.

Informée de la découverte des pièces à conviction, la marquise tenta de soudoyer les commissaires chargés de l'enquête avant de fuir en Angleterre, puis de trouver refuge dans un couvent à Liège, dans les Pays-Bas espagnols. Pendant ce temps, son complice le valet La Chaussée, qui tentait de s'emparer des biens de Sainte-Croix, fut arrêté, convaincu d'empoisonnement et rompu vif après avoir subi la question le 24 mars 1673.

Condamnée par contumace, la Brinvilliers fut traquée sans relâche. Le 16 mars 1676, des agents de police français déguisés, agissant avec la complicité tacite des autorités locales, l'extirpèrent de son sanctuaire conventuel de Liège pour la ramener à Paris. Malgré une tentative de suicide par ingestion de verre pilé, elle fut écrouée à la Conciergerie.

Son procès s'ouvrit le 29 avril et s'acheva le 16 juillet 1676, mobilisant vingt-deux audiences présidées par le premier président Guillaume de Lamoignon. Durant de longues semaines, la marquise opposa un silence absolu et un déni obstiné à ses juges, stupéfaits par son impassibilité. Maître Nivelle, commis d'office pour sa défense, plaida habilement la calomnie et l'insuffisance de preuves matérielles.

Face à ce mutisme persistant, le président Lamoignon adjoignit à la prisonnière l'abbé Edmond Pirot, éminent théologien de la Sorbonne, afin de briser sa résistance spirituelle et d'obtenir des aveux salvateurs pour son âme. L'abbé Pirot consignera par la suite minutieusement ses entretiens dans un journal publié en deux volumes. Au contact de ce prêtre pieux, la carapace de la criminelle se fendit ; elle finit par s'ouvrir dans un repentir théâtral si prononcé que l'abbé écrira, fasciné, qu'il se croyait en présence d'une véritable sainte.

Le 16 juillet 1676, l'arrêt de mort tomba. À l'énoncé du terrible verdict, la marquise, espérant échapper à l'infamie de la torture, se mit à confesser l'entièreté de ses crimes et dénonça ses complices défunts. Elle fut néanmoins soumise à la question ordinaire et extraordinaire de l'eau, qu'elle endura avec un stoïcisme remarquable.

La Brinvilliers subissant la question La Brinvilliers subissant la question.

Pieds nus, vêtue de la seule chemise de grosse toile des condamnés, tenant dans une main un crucifix et dans l'autre le cierge de pénitence prescrit pour l'amende honorable, elle traversa Paris.

La Brinvilliers faisant amende honorable La Brinvilliers faisant amende honorable devant l'église Notre-Dame.

Montée sur le tombereau des supplices aux côtés de son confesseur, elle fit face au bourreau Guillaume sans défaillir. Au moment de l'exécution en Grève :

Le bourreau lui banda les yeux... Mme de Brinvilliers tendit la tête fort droite. Le bourreau la lui avala d'un seul coup qui trancha si net qu'elle fut un moment sur le tronc sans tomber.

Illustration
« Enfin cela est fait, la Brinvilliers est en l'air ; son pauvre petit corps a été jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu, et ses cendres au vent ; de sorte que nous la respirons. »
— Madame de Sévigné

Au petit matin, obéissant aux termes de l'arrêt, les bourreaux dispersèrent ses cendres dans la Seine pour qu'il ne subsiste aucune relique de cette criminelle, tandis qu'une foule immense et macabre tentait de recueillir quelques débris osseux sur le bûcher.

Gravure
Arrêt de la cour Arrêt de la cour condamnant la Brinvilliers (1676).
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