PORTRAIT  INFLUENCE  CHATIMENT 


Dans l’entourage de la cour impériale, l’élite de la noblesse gronde contre les avantages accordés à ce parvenu. En pleine guerre mondiale, le bruit a d’ailleurs couru dans l’opinion publique, sans que cela puisse jamais être prouvé avec certitude, que le moine guérisseur espionnait pour l’Allemagne… Les différents scandales qui l’impliquent, ses débauches, où de grands noms de femmes de la haute noblesse sont prononcés, sont autant de gifles portées à la face de l’aristocratie russe. Plusieurs complots se trament contre la vie du moine sibérien. L’un d’eux, particulièrement dramatique, va finir par réussir alors que beaucoup commençait à croire que comme les chats, Raspoutine avait neuf vies, et une chance insolente.


Le 30 décembre 1916, à Petrograd, il fut invité à un dîner chez le Prince Youssoupov, un aristocrate hautain et deux autres conjurés, le député d’extrême droite Pourichkevitch et le Grand Duc Pavlovitch. Le prétexte ? Youssoupov avait affirmé au moine qu’il souhaitait lui faire rencontrer une jeune personne qu’il poursuivait de ses assiduités. C’est grâce au récit du Prince Youssoupov lui-même, lequel fut marqué pour le restant de ses jours par l’attentat, que l’on connaît le déroulement de la soirée.



Le Prince Youssoupov




Le plan était d’une biblique simplicité : on avait choisi l’empoisonnement. Au cours du dîner, tandis que Youssoupov dînait seul avec Raspoutine et que les autres attendaient à l’étage, on servit à Raspoutine plusieurs plats fortement épicés, trois gâteaux à croûte de chocolat et du vin, beaucoup de vin. Dans les gâteaux et dans le vin, il fut glissé une dose de cyanure suffisante, selon Youssoupov, pour tuer dix hommes. Pour atténuer la perception aiguë de Raspoutine, on but beaucoup, l’alcool dissimulant bien le goût d’amande du cyanure. Alors que le dîner s’achève, Raspoutine qui a englouti la nourriture sans paraître incommodé commence à réclamer davantage à boire, affirmant que son estomac le brûle et qu’il respire mal. Il boit beaucoup de vin pur, très vite, et se sentant mélancolique demande à Youssoupov de lui chanter en s’accompagnant d’une guitare des chansons tsiganes…


Eberlué, le prince s’exécute, et Raspoutine se laisse aller à la tristesse. A trois heures du matin enfin, Raspoutine paraissant somnoler, le Prince monte à l’étage demander conseil à ses amis. Après avoir pensé à l’étrangler, Youssoupov descend décidé à utiliser son revolver. Raspoutine est toujours vivant et conscient. Youssoupov lui présente un crucifix en cristal, lui dit de prier et au moment où le moine entame son signe de croix, lui tire une balle en pleine poitrine. Raspoutine s’écroule. Les complices arrivent, on traîne Raspoutine hors de la pièce et de la peau d’ours sur laquelle il s’est effondré, et on ferme la porte à clef. Plus tard, le prince est pris du désir de revoir sa victime. Il prend le pouls qu’il ne trouve pas, vérifie qu’il est bien mort. Au moment où il va sortir de la pièce, Raspoutine ouvre les yeux, et « bondit sur ses jambes, l’écume à la bouche » avant de tenter d’étrangler Youssoupov, tandis que « le sang coule de ses lèvres », et scande le prénom de son assassin, Felix.


Il parvient à ramper hors de la maison ; Youssoupov tire quatre coups de feu, et Raspoutine s’abat sur le perron. Le corps est rapporté à l’intérieur et Youssoupov raconte : « ma tête éclatait, mes idées se brouillaient. La rage et la haine m’étouffaient. J’eus une sorte d’accès. Je me précipitai sur lui et commençai à le frapper avec une matraque de caoutchouc, comme si j’étais atteint de folie ». Le corps est enveloppé dans un drap, et les complices l’emmènent dans une île sur la Neva, l’ile Petrovsky, d’où ils le lancent, du haut du pont dans la rivière glacée, fortement garrotté, en oubliant cependant de le lester. Il leur faut encore descendre sur la glace qui recouvre la rivière, et trouver une brèche dans la couche gelée pour le glisser en dessous.


C’est à cause d’une botte oubliée sur le pont qu’une enquête fut ouverte. Un scaphandrier remonta le corps, gelé et recouvert d’une épaisse couche de glace entourant le manteau de castor de Raspoutine. L’autopsie révéla trois points d’impacts de balles, qui avaient traversé le cœur, le cou et le cerveau. On trouva dans l’estomac « une masse épaisse de consistance molle et de couleur brunâtre », sans doute le poison. Mais surtout, l’autopsie révéla cette chose inouïe, que Raspoutine n’était mort ni du poison, ni des balles, ni des commotions et des coups assénés. La présence d’eau dans les poumons prouve sans appel qu’il respirait encore au moment où on le jeta dans la rivière. Raspoutine était mort noyé, ou de froid.


Dans la galerie de ces favoris sulfureux des rois et des grands de l’Histoire, Raspoutine, par sa mort étrange à 53 ans, tient une place à part. Mille rumeurs coururent aussitôt. On affirma qu’il n’était pas mort dans la Neva, mais que par précaution, il n’était pas réapparu au grand jour, et la rumeur a couru jusqu’à ce que l’ouverture des archives soviétiques après 1989 ne vienne établir bel et bien cette mort dont seul les mémoires du Prince Youssoupov faisaient état jusque là. Au point que Raspoutine poursuit son existence ambigüe jusque dans les magnifiques œuvres de Hugo Pratt… Les légendes ont la peau dure, Raspoutine en est la preuve éternelle.




© 2000-04 - Jean Christophe


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