Morgue de Paris - Autopsie


La vie humaine est subordonnée à une force de déchéance infaillible, diversement et injustement répartie dans la souffrance, mais implacablement dévolue dans la Mort et la pourriture égalitaire. Ceux qui s'éloignent de la douleur, se garent soigneusement des pensées et des spectacles de la Mort, en se réfugiant dans une sorte d'idéalité égoiste et méprisable, ceux-là ont peur de voir la fosse de leur vanité et le cercueil de leur néant. J'avais sollicité du médecin chef de la Morgue, la faveur d'assister à une expertise médicale. La nuit entière je fus obsédé par des têtes de cadavres qui me crachaient au visage des liquides sanieux. Je vis des pendus, des boursouflés, des assassinés aux blessures béantes, des faces pustuleuses qui m'embrassaient. Je me trouvais une heure trop tôt devant la morgue. Presque tous les passants entraient voir les cadavres exposés derrière des vitrines. Deux hommes et deux femmes composaient la collection. L'une d'elle semblait dormir, la tête inclinée sur l'épaule droite, ses chairs tuméfiées indiquaient une noyée. L'autre était trés jeune, peut-être 30 ans, ses paupières mi-closes diminuaient l'épouvante de la physionomie. Une poignée de dentelles chiffonnées était piquée sur ses cheveux noirs. On eût dit une antique statue de madone sculptée par un artiste étrange dans quelque vieil ivoire. Les badauds avaient des réflexions absurdes. L'ambiance de mort accroissait leur forfanterie.

Ayant pénétré à l'intérieur de la morgue, je respirai un air empesté. Une puanteur de charnier émanait du sol, des murailles, des objets, dominante, inclassable. Des cercueils s'entassaient prêts à recevoir des détritus humains. Je gagnais le cabinet du Docteur Trocart. C'était un homme moyenne corpulence, et de physionomie insondable, les cheveux presque ras et la barbe taillée en pointe. Dans sa figure au teint sombre, l'expression des yeux aux globes un peu saillants pouvait varier de l'aspect gris et froid au plus effrayants regards. En regardant ces yeux, j'aurais voulu connaitre et voir tout ce qu'ils avaient vu. Quels tableaux inconcevables avaient fixés ces prunelles, quelles horreurs inimaginables, que de crimes connus et inconnus, que de tares soigneusement dissimulées, de vices cachés, de turpitudes, de misères et de hontes. En retroussant ses manches jusqu'au coude, le docteur découvrit des avant-bras musculeux et poilus, basanés par des taches sanglantes, des bras de bouchers et de justicier, de bourreau et de protecteur. Un garçon d'amphithéatre annonça que le macchabée était prêt. Aussitôt nous nous dirigeames vers la salle d'autopsie. Dans l'évasement d'une rampe s'exposait la table d'autopsie, ses bords surélevés présentaient une légère pente convergeant du centre vers toute la périphérie bordée d'une rigole menant les liquides à des orifices d'évacuation. Trois baies percées sur la bordure du toit projetaient verticalement une vive lumière sur le sujet à autopsier. Sur la table s'alignait l'arsenal médico-légal, instruments délicats. Le marteau voisinait avec la gouge et la scie à os. Le davier reposait à côté du costotome qui coupe les côtes comme de jeunes pousses, les pinces à griffes s'allongeaient prés du rachitome qui ouvre le canal rachidien sans léser la moëlle, les couteaux à cerveau et les scalpels reposaient à proximité de l'entérotome pourfendeur d'intestins. Le cadavre de robuste complexion et légèrement bardé de graisse s'étalait sur la table. Le docteur enfonça un scalpel dans les testicules et une allumette enflammée approchées des incisions amena la courte combustion d'un gaz à flamme bleue. L'homme était mort suite à un accident d'automobile.

Avec une dextérité remarquable l'aide-médecin promena son scalpel de l'articulation sterno-claviculaire gauche à l'extrémité antérieure de la dernière côte, puis à l'épine iliaque, contourna le ventre au dessus de la symphyse pubienne, longea l'arcade de Fallope et remonta le côté droit jusqu'au cou. Il reprit la longue entaille et trancha entièrement toutes les parties molles, dénudant la ligne des côtes au delà des articulations costales. Au bas ventre, le scalpel ralentit sa course, suivit l'indication des doigts de la main gauche de l'opérateur maintenant les lambeaux. Soudainement une partie du gros intestins jaillit de l'ouverture avec une odeur infecte. Puis le costotome s'enfonça entre chaque côte, saisit les os dans ses pinces et les sectionna avec un bruit sec. Il tailla la clavicule, fouillant la cage thoracique et projetant une pluie de sang épais. Le docteur remonta le lambeau abdominal sur la poitrine et souleva comme un couvercle le devant du thorax. Ce paquet de chair et d'os sanguinolents fut déposé entre les jambes du mort. Le docteur plongea ses mains dans le thorax, déchira des brides filamenteuses, détruisit les adhérences, détacha le larynx, sortit le coeur et les poumons. Les reins retirés furent disséqués dans toute leur longueur et déposés dans un plateau. Le couteau glissa sous la peau, une large calvitie dénudait la tête, le scalpel divisa le cuir chevelu par deux incisions croisées, menées, l'une des racines du nez à la protubérance occipitale et l'autre entre les deux oreilles. Ce fut le paroxysme de l'épouvante, la tête glissait, oscillait sous les impulsions de l'instrument et communiquait au corps de fortes secousses.

Le médecin légiste dictait au greffier les accidents ayant déterminés la mort.

Le tronc était devenu une large excavation, la tête avait pris un aspect repoussant. Je me reculai pour mieux saisir l'ensemble de ce tableau plus satanique qu'humain. Nulle évocation de l'Enfer de Dante, pas une description des infâmes tortures de l'inquisition, ni des plus redoutables fléaux n'eut égalé l'impression inouïe de cette inquiétante boucherie cadavérique.








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