Claude Seignolle par Rozsa Tatar


De sordide et d’amour, hommage à Claude Seignolle



Il est un temps où l’on n’est rien. Même pas né. Un œuf au contact des écueils et du roc. Puis, soudainement pénétré d’un frénétique désir d’apprendre à connaître le monde par ses pierres, par les mots, par les êtres et leurs peurs, l’homme grandit, s’avance, s’élance vers le monde et sans le savoir, c’est vers le cosmos qu’il se meut. Tout est embrumé, tout est vaporeux, incertain, la silhouette progresse. Devant elle, l’ombre d’un château, immense demeure du fond des âges d’où respire une sorte de vertige. Halètement, spasmes. Un homme l’appelle du haut de la plus haute tour, se courbe. L’hôte s’avance alors, d’un sourire enjoué, une besace à la main, un livre dans l’autre, et serrant entre ses lèvres la plume d’antan, impérissable, impétueuse.

Au loin une fourmillante affluence semble l’appeler, l’acclamer. L’hôte craint la foule, il se retire, prend congés du désordre, fuis ce chaos noir de voix assourdissantes et se retire dans la clarté d’une chambre vierge, diaphane. Il écoute tout d’abord fredonner le secret des lieux. Intimité. Un lit, une femme dont le corps parfumé, frêle et redoutable à la fois à demi recouvert d’une soie fauve, un bahut, un chandelier, un miroir. Puis il se souvient d’elle, la même ou l’autre, de cette rue déserte aux pavés écorchés par le pas de la nuit. Qu’il est bon de se sentir vivre, d’écouter la voix béate et béante du silence et lui répondre avec la même complaisance. Il s’étire et sourit encore. Son soleil noir l’attend. Il marche un peu, réfléchissant.

L’homme s’assied sur une pierre, la seule qu’il remarque, il s’installe et pose ses mains de part et d’autre, elle est fraîche, il la ressent en lui de la manière dont elle l’a enfantée. Il sent le loup aux alentours, la jeune fille à la robe rouge décousue sur le côté qui court et court comme une bête sauvage égarée, qui ne sait pas où elle fuit. Sauvage, citadine… Qu’importe, son cœur bat de ressorts. Il écrit ce poids et le bonheur qu’il éprouve, il réécrit l’amour, il réécrit la guerre, il réécrit la mort. Il empoigne une bloc de papier, secoue son poignet droit, signe un mauvais présage. Le paysan a dit. La rebouteuse aussi. Et l’infâme, en son nom, secoue sa misérable fourche. Le ciel noircit tout à coup, puis jaunit, plus noircit encore, une aura de brume s’installe enfin sur le lointain comme pour accueillir l’innommable. Il ferme la porte derrière lui. Derrière celle-ci, un prolongement sur une espèce d’exigu corridor qui ne mène nulle part. C’est d’ailleurs pour cette unique raison qu’il s’y avance. On dirait que l’ombre que projette les membres de l’hôte sur les murs avale l’espace. Tout se referme sur le corps de cet individu au sourire malicieux, tout s’assombrit, tout se tord, tout s’ingère. Dédale infernal de convulsions, grimaces, hurlements, puis plus rien.

Le réveil sonne On dit partout qu’il est l’heure du petit déjeuner. J’ai décidé de prendre l’air, de respirer la fraîcheur cristalline de ce beau matin d’été mais bien vite je réalise que le monde a changé de face, de sens, que tout est à refaire, à reconstruire. Je me souviens avoir posé mon bloc de papier quelque part, mais impossible de le retrouver, il n’est pas dans la chambre. Pas de stylo, ni de gibecière…Je sors dans le couloir, et je sens mon regard fuir au loin, dans l’immensité profonde des ténèbres blanches de ce nouveau matin. Un frisson m’ôte à cette perspective et je recule. Je vais prendre une douche, l’air, quelques photos et rejoindre cette masse grouillante d’esprits féconds. Je vais m’asseoir sur les plus hauts grès, et basculer dans un monde qui n’existe pas, un monde doré par le silence, signé du passage des mille grandes âmes qui ont bouleversé la mienne en quelques mots, en quelques regards et qui l’assiégeront peut-être un jour. Verte plaine, nature enchanteresse, j’y cherche la silhouette de cet hôte qui probablement ne vit que la nuit. Je vais absorber le moindre détail, gober l’immense tapis bleu qui se fige en mon regard, consumer l’horizon. Objectif talonné de remords de n’avoir su tout prendre de ce qui m’était offert. Il était l’heure de rentrer et de me nourrir de sordide et d’amour.

Delphine, 18/03/02





Pastel par Pierre Ghys




Dessin de Cagnat paru dans le Monde en 1984.




Sophie Rousselle, Bourg-la-Reine 2001