Comment fonctionne un laboratoire de police par le Dr Locard

Il est consolant de penser que par ces temps de cambriolage en automobile, d’ouverture de coffres-forts au chalumeau-oxyhydrique, de vols sous anesthésiques généraux d’action rapide, on songe à mettre au service de la poursuite des crimes et des délits les modes d’investigation que nous fournissent les progrès des sciences. De toutes parts les grandes villes s’organisent à effet, les municipalités fondent des écoles de police avec laboratoires. Ce nous est un grand plaisir d’offrir aujourd’hui à nos lecteurs un article sur le fonctionnement d’un des laboratoires de police moderne les plus justement réputés, celui de Lyon, que dirige avec la compétence que chacun sait notre distingué collaborateur, le Dr Locard. Ses lignes contiendront, pour beaucoup, de véritables révélations.

C’est un lieu commun que d’affirmer les progrès incessants de l’art du vol. Les malfaiteurs semblent n’ignorer aucune des plus récentes découvertes scientifiques : ils se les approprient et les appliquent le plus congrûment du monde à leur profession. Il eût été déplorable que la police restât désarmée devant les criminels, dont l’outillage et les procédés devenaient chaque jour plus impressionnants : pour lutter à armes égales, il a fallu introduire dans l’enquête criminelle et la recherche des preuves, des méthodes scientifiques, et créer un art nouveau qui est la technique policière. Et tandis que la pègre introduisait dans son arsenal les anesthésiques qui mettent le patient à sa merci, le chalumeau oxyhydrique auquel nul coffre-fort ne résiste, l’automobile qui maintient Pandore à distance, les gants de caoutchouc qui voudraient, sans d’ailleurs y parvenir, supprimer les fâcheuses empreintes, les procédés cryptographiques qui permettent de correspondre à la barbe des indiscrets, et tant d’autres infaillibles recettes, les organismes répressifs des grands centres voyaient éclore les Laboratoires de Police. Ainsi se poursuit la lutte du canon contre la cuirasse. Les foules se passionnent pour ce duel : Sherlock Holmes partage avec Arsène Lupin les faveurs du public. Et il ne faudrait pas croire que le policier de roman soit un inatteignable modèle : le policier en chair et en os peut faire aussi bien et mieux. Je voudrais montrer ici de quelle aide précieuse lui est le laboratoire dans ce combat incessant pour la défense de la société.

Qu’est-ce au juste qu’un laboratoire de Police ? C’est le lieu où se pratiquent toutes les recherches relatives aux traces laissées par les malfaiteurs ; c’est là que l’on identifie le criminel par les marques de son passage sur le lieu du crime, c’est là que l’on administre les preuves physiques, les preuves positives de la culpabilité. Ce n’est ni un laboratoire de médecine légale, bien qu’on y fasse parfois des examens de taches, ni un laboratoire de chimie légale, malgré que la chimie y soit d’un emploi quotidien ; c’est un établissement d’une nature particulière et spéciale, où se font tous les travaux que comporte la technique policière : étude des empreintes digitales et des empreintes de pas, relevé des traces d’effraction, expertises des faux de toutes sortes (grattages, surcharges, imitatives, décalques), reconstitution de documents incinérés, analyse de la fausse monnaie, déchiffrement des cryptogrammes, rédaction des signalements, identification des récidivistes, etc., etc.

Peu de villes encore sont munies de cet indispensable auxiliaire de l’enquête criminelle : tantôt le laboratoire est universitaire, comme celui de Reiss, professeur de Police scientifique à Lausanne, ou celui de Corin et Stockis à la Faculté de médecine de Liège ; tantôt il est l’annexe d’une École de police comme à Madrid, ou à Rome ; tantôt enfin il représente l’extension d’un service d’identité judiciaire comme à Paris, à Berlin, à Dresde. Il existe en Amérique du Sud, des laboratoires de police remarquablement aménagés et outillés, comme ceux de Buenos-Aires et de Rio-de-Janeiro, qui pourraient servir de modèles à bien des capitales européennes.

A Lyon, le Laboratoire de Police fonctionne dans des conditions particulièrement favorables, grâce à l’application d’une très sage mesure administrative : datant de 1910 et due à M. Cacaud, alors secrétaire général pour la police ; les postes de gardiens de la paix et les commissariats, avertis qu’un délit ou un crime vient d’être découvert, doivent avant tout prévenir le Laboratoire de Police par téléphone, et en même temps empêcher que rien soit manié ou dérangé sur le lieu de l’infraction, avant l’arrivée de l’expert ou des agents attachés au Laboratoire. On peut ainsi relever des traces, empreintes ou taches qui, partout ailleurs, risqueraient d’être détruites.

C’est ainsi que l’on peut, après la plupart des vols avec effraction, relever des empreintes digitales provenant du cambrioleur. On sait la valeur indiscutable de cette preuve connue en Chine depuis le Ve siècle et introduite en France à une époque où l’Argentine, le Bengale, l’Indochine, puis l’Angleterre et l’Allemagne l’appliquaient couramment. Les dessins digitaux ne se modifient en aucun de leurs plus petits détails, depuis le sixième mois de la vie intra-utérine jusqu’à la putréfaction du cadavre : ni les coupures, ni les brûlures superficielles ne les altèrent, enfin ces dessins varient extrêmement d’un sujet à l’autre : il est impossible de trouver deux empreintes pareilles chez deux hommes différents. On admet, d’après les recherches de Galton, de Féré, de Schlaginhaufen et de Balthazard que l’on peut affirmer l’identité d’une empreinte trouvée sur le lieu d’un crime avec l’empreinte prise sur l’accusé, pourvu qu’on y trouve un minimum de 12 points de repère identiques. Ces points de repère sont surtout les bifurcations et les arrêts des ligues. Souvent on peut repérer un nombre de points beaucoup plus grand. L’exemple que l’on trouvera ici aux figures 1 et 2 est, je crois, le record de la netteté pour une empreinte utilisée dans une affaire criminelle. Il s’agit d’une trace présentant 101 points de comparaison : elle avait été laissée sur une bouteille par un assassin. J’ai eu de nombreux cas où le repérage portait sur 50 ou 80 points.

Toutes les fois qu’une empreinte digitale est découverte sur les lieux d’un crime, on rapporte au Laboratoire l’objet qui en est porteur. Tantôt ce sont des vitres brisées par les cambrioleurs, tantôt des verres ou des bouteilles dont il s’est servi pour boire ; ce peuvent être des papiers qu’il a manipulés, des vases de faïence ou de porcelaine qu’il a déplacés, des pièces d’orfèvrerie qu’il a prises, mais laissées sur le terrain. Si les empreintes ont pour support des objets volumineux, tels qu’un coffre-fort ou une armoire à glace, on colore la trace séante tenante et on la photographie sur place. Parfois même en détache du substratum en appliquant dessus un papier photographique débourré, humidifié dans l’eau : on obtient ainsi un décalque parfait ; c’est ce que l’on appelle la méthode de Stocks. Pour les objets transportés au Laboratoire, les méthodes de coloration varient extrêmement suivant les cas : on se sert tantôt de céruse, tantôt de plâtre finement pulvérisé, tantôt de noir animal ou de noir de fumée ; les vieilles empreintes se colorent par les bains de rouge Soudan ; pour les papiers qu’il ne faut pas abimer, on emploie les vapeurs d’acide iodhydrique dégagées par la combustion de l’iodoforme ou par l’ébullition de la teinture d’iode mélangée d’eau.

L’empreinte, une fois rendue discernable par la coloration, est photographique. Quelquefois même, son ancienneté ou sa pauvreté en acides gras la rendent insensible à tous les réactifs : il faut dans ce cas la rendre visible par des artifices d’éclairage optique, et la photographier directement. On compare alors les clichés obtenus avec les empreintes que l’on a eu soin de prendre de tous les gens de la maison, maîtres ou domestiques, et des premiers témoins arrivant avant la police. On élimine toutes ces traces : il reste celles des malfaiteurs. Lorsqu’il y a des individus soupçonnés par les plaignants, ou signalés par des témoins, ou dénoncés par des indicateurs, on peut vérifier aussitôt, sitôt qu’on les arrête, soit que le Laboratoire possède déjà leurs fiches. Très souvent, on obtient ainsi des aveux, ou bien on retrouve les objets volés en la possession des coupables qui ont laissé leurs empreintes. S’il n’y a pas d’aveux, et s’il n’y a pas d’autres preuves que les traces digitales, il reste à convaincre le Tribunal ou le jury. Ce n’est pas toujours chose facile, du moins en France, car en Suisse, en Belgique, en Angleterre, au Danemark, en Amérique du Sud, il y a longtemps que l’on ne discute plus la valeur de la preuve dactyloscopique. En France, la jurisprudence est encore hésitante. Pour la première fois, le 10 novembre 1910, un jury français a condamné sur la preuve unique des empreintes : il s’agissait de deux cambrioleurs, Fabry et Rolin, qui avaient dévalisé la chambre d’une vieille femme : j’avais relevé sur des pots de cuisine des traces digitales très nettes ; la Cour d’assises du Rhône les condamna à cinq et six ans de réclusion. Depuis, nous avons obtenu devant le jury, d’autres condamnations dans des conditions analogues, sans compter les très nombreux cas où il y avait des aveux.

L’organisation spéciale de la police lyonnaise à ce point de vue, permet un genre d’opérations qui, semble-t-il, n’est guère pratiqué ailleurs. Il arrive cinq à six fois par semaine, en moyenne, que l’on apporte au Laboratoire, des empreintes trouvées sur les lieux d’un cambriolage : si la Sûreté ne possède aucune indication, aucun signalement, aucun indice sur l’identité du malfaiteur, on compare l’empreinte trouvée avec celles figurant sur les fiches de criminels qui constituent les archives signalétiques : la recherche est relativement simple, parce que ces fiches sont classées dans l’ordre dactyloscopique, c’est-à-dire par types de dessins digitaux. On peut ainsi, pourvu que le cambrioleur ait déjà passé au Laboratoire, connaître son identité, grâce à une seule empreinte, parfois très fragmentaire, laissée par lui sur une vitre, un meuble ou un papier.

Voici un exemple choisi dans une série déjà nombreuse : Pendant la nuit du 21 au 22 janvier 1912, une villa à ce moment inhabitée était dévalisée, au hameau des Clochettes, dans la commune de Saint-Fons. Aucun témoignage, aucune indication ne mettait sur la piste des coupables. Mais ceux-ci avaient bu dans la maison : une bouteille portant de très belles empreintes digitales lui saisie, et l’agent Chevassus, en pratiquant des recherches dans les collections de fiches du Laboratoire, put identifier ces empreintes avec celles d’un nommé Lafargue, Jean-Gabriel, né en 1881, et qui avait été condamné quelques temps auparavant pour outrages aux agents.

Arrêté, Lafargue nia d’abord, puis, lorsqu’on lui eut expliqué qu’on avait ses empreintes, avoua qu’il avait été entraîné à ce vol par les nommés Dellorenzi et Bilon. Il avait pour sa part un vieux fusil, qu’il avait vendu 21 francs à un cafetier, et un tricot qu’il avait vendu à un musicien aveugle et que celui-ci avait d’ailleurs négligé de lui payer. L’expertise établissait l’identification de dix-sept empreintes, dont plusieurs présentaient plus de 30 points de repère. Lafargue fut condamné par les Assises du Rhône à deux ans de prison, ses complices à deux ans et six de la même peine.

D’ailleurs, même quand l’empreinte digitale ou palmaire est nette et étendue, l’identification par les pores procure un complément de preuve des plus efficaces. Très récemment (31 octobre 1912), deux jeunes bandits passaient aux Assises du Rhône pour répondre d’un vol avec effraction : ils avaient été découverts par l’unique moyen des traces qu’ils avaient laissées en fracturant un secrétaire en bois de rose. Les empreintes étaient magnifiques : un médian offrait 85 points de repère, une paume en présentait 94 ; il y avait quinze empreintes en tout. Mais surtout les pores étaient aussi évidents et nets que sur des épreuves expérimentales : on en comptait 85 sur une seule phalange, plus de 2.000 dans une paume, et la correspondance entre les pores des accusés et ceux des pièces à conviction était flagrante. Le jury, bien qu’il n’y eût aucune autre preuve, fut convaincu et refusa même les circonstances atténuantes. Les deux coupables eurent chacun six ans de travaux forcés et cinq ans d’interdiction de séjour.

Les empreintes digitales ne sont pas les seules dont un policier expert ait à s’occuper, les plantaires. On sait l’histoire de cet Anglais qui, après avoir commis un cambriolage, imprima, par dérision, l’empreinte de son gros orteil sur une glace, avec l’intention de mystifier les dactyloscopes qui croiraient avoir affaire à un pouce. Il fut identifié grâce à cette trace.

D’autres parties du corps, sans fournir des preuves d’identité aussi absolument mathématiques que les dessins papillaires, peuvent apporter d’aucunes indices. Telles sont les traces de pas, que l’on moule au plâtre dans la terre, à la paraffine ou au blanc de baleine dans la neige. Ceux qui ont lu les romans de Gaboriau se souviennent sans doute de l’admirable piste suivie par Lecoq et qui aboutit à la découverte du Duc de Sairmeuse : on y voit le héros mouler des traces de pas à l’aide de plâtre gratté dans le crépi de la muraille. Les policiers de laboratoire possèdent des méthodes plus pratiques. On peut même relever dans la poussière, obstacle autrefois absolu au moulage, les traces les plus détaillées, et l’on voit sur les reproductions au plâtre fin les rayures des clous ou le plus petit dessin d’une semelle de tennis. Au service d’identité de Paris, on fait des moulages des épreuves galvanoplastiques qui ont l’avantage d’être incassables.

Fig 7

D’autres fois, on découvre des blessures d’ongles ou des marques dentaires. La figure 7 montre des empreintes laissées dans un gâteau à la crème de marrons, par un jeune cambrioleur, qui avait opéré dans une pâtisserie. Ses empreintes digitales trouvées sur une bouteille de sirop procurèrent son identification, que le moulage des incisives confirma. Parfois aussi on trouve des cheveux ou des poils. Les parasoles même peuvent servir à confondre un criminel. Tout le monde connaît le cas fameux où le professeur Lacassagne montra, grâce à des oxyares, le rôle joué par un des inculpés dans une affaire d’assassinat. Le principal coupable avait laissé sur le lieu du crime, ce que Reiss appelle élégamment une carte de visite odorante : on y trouva des oxyares. Or un seul des accusés possédait cette sorte de parasites dans son reclin. Dans une autre affaire d’assassinat commis sur une vieille femme d’une épouvantable malpropreté, deux individus étaient soupçonnés : je trouvai sur l’un et l’autre des poils, mais l’un portait pediculus capitis humanis, qu’il tenait effectivement de la victime ; l’autre n’avait que du pediculus vestimenti. C’est une toute petite preuve qui s’ajoutait à d’autres beaucoup plus indiscutables.

Les vêtements mêmes laissent des traces utilisables. Un voleur franchit le mur d’une villa, et tombe sur les genoux : il portait un pantalon de velours à côtes, mais un des côtés était rapiécé avec une étoffe à côtes beaucoup plus serrées. Il laissa grâce à ce détail des traces tout à fait caractérisées, que l’on trouvera reproduites aux figures 9 et 10.

Fig 9 et 10

Les Laboratoires ont encore à établir pour que quotidiennement l’identité des traces d’effraction, si délicates, mais si souvent probantes. L’empreinte d’un poussoir ne ressemble en rien à celle d’un autre pressoir même de dimensions semblables : l’usure du bord tranchant produit des dentelures souvent très caractéristiques.

C’est ainsi qu’à Lyon, on a pu suivre à la trace un couple de malandrins qui avaient la spécialité de piller les tiroirs-caisses des bouchers : ils se servaient pour leurs effractions d’un pied-de-biche dont la trace permit seule, en plus d’un cas, de reconnaître leur passage. Ils avaient ainsi dévalisé plus de cent magasins dans le Sud-Est, mais exclusivement des boucheries et des charcuteries à Lausanne, Reiss a imaginé de photographier la trace de l’instrument dans le bois, puis de traiter le tranchant de l’outil que l’on suppose avoir servi sur une plaque de verre enduite d’encre noire typographique. On doit retrouver les mêmes stries sur le bois et sur la plaque encrée, si l’identification est positive.

Chose peu connue : la trace d’un chalumeau oxyhydrique est caractéristique de la main qui l’a tenu.

Ainsi, dans l’affaire des fameux bandits en automobile, j’ai eu à étudier deux cambriolages faits par Bounol, l’un à Vienne, l’autre à Lyon. Dans les deux cas, il s’agissait d’un coffre-fort ouvert au chalumeau. Cet instrument se manie en faisant osciller le bec comburant : il en résulte sur le métal des stries en zigzag. Ces stries sont d’une amplitude constante pour une main donnée. C’est ce que j’ai pu vérifier dans les deux cas dont il s’agit : les deux effractions étaient bien de la même main, ce qui fut vérifié par la suite.

La recherche des traces sur le terrain et leur identification est la besogne essentielle du Laboratoire de Police; on s’y occupe aussi de fournir à la Sûreté et aux juges d’Instruction les éléments des preuves matérielles entre les suisses. Dans un ordre d’idées, l’expertise des faux est une opération des plus courantes. On sait les sarcasmes dont on abreuve les malheureux vérificateurs d’écritures, sarcasmes mérités parfois : l’expert peut cependant apporter, même en ces matières, des affirmations précises, tant aux moins lorsqu’il s’agit de faux par grattage, par surcharge, par décalque, ou par imitation servile d’un modèle donné. C’est ainsi que la microphotographie put déceler des retouches faites par un faussaire trop consciencieux et qui, sur les conclusions du rapport tut d’ailleurs condamné par les Assises de la Haute-Savoie. On voit à la figure 11, l’image très agrandie d’une lettre à laquelle le criminel a ajouté un trait pour la rendre plus semblable au modèle qu’il copiait.

Le grattage se décèle aisément soit en examinant par transparence, soit en imbibant le papier, soit même en le mesurant en divers points à l’aide du sphéromètre. Si un texte au crayon a été enlevé à la gomme, l’amincissement, quoique moins accentué que dans le grattage, n’en reste pas moins décelable. Il est le relief dû au foulage par la pointe du crayon avant l’effacement. J’ai pu, récemment, retrouver par ce procédé sur un registre d’une compagnie de chemins de fer, le numéro effacé d’un wagon disparu.

Une autre méthode donne souvent d’excellents résultats, qu’il s’agisse de grattage, de gommage, ou même de déchirure ou d’arrachement d’une feuille : c’est le procédé qui consiste dans l’utilisation de la décharge. On sait que l’encre et le crayon qui ont écrit à tracer un texte ou un dessin ont la propriété de céder une part de leur matière à la page, blanche ou non, qui entre en contact avec la feuille où le texte ou le dessin ont été tracés. Il se forme ainsi des images renversées, qui, lorsqu’elles ne sont pas discernables à l’œil, sont décelables par la photographie. On conçoit qu’en cas de grattage, la décharge du texte effacé pourra servir à sa reconstitution.

Dans le cas de surcharge, le texte nouveau peut consister en une simple modification des caractères primitifs ou en une substitution après grattage. Dans le premier cas, le problème est communément soluble avec l’aide de la microphotographie. En effet, il n’est pas de retouche, si admirablement faite soit-elle, où le microscope ne permette de distinguer le trait primitif du trait surajouté : la différence de teinte des encres, la façon dont les traits se superposent, les reprises du faussaire, l’arrachement des fibres du papier aux points d’attaque ou d’arrêt de la plume rendent ce genre de recherches absolument sûr. Enfin l’analyse chimique de l’encre, manœuvre délicate mais que l’expert en écriture doit posséder d’une façon parfaite, apportera son contingent de preuves. Dans tous les cas, il ne faudra pas hésiter à pratiquer une série de microphotographies de tous les points où a porté la surcharge. S’il s’agit d’une démonstration à faire devant le jury, il faudra même agrandir les clichés de manière à obtenir une multiplication d’environ vingt diamètres.

Fig 12

 

La figure 12 montre le verse d’un effet de commerce, tel qu’il fut présenté à l’expert : il s’agissait de déchiffrer une mention ayant figuré sur ce verso : or, le texte avait d’abord été gratté au canif ; on avait ensuite surchargé le grattage par des bandes à l’encre violette ; on avait enfin collé sur le tout un morceau de papier vergé. Un fort éclairage par transparence supprima l’obstacle du papier surajouté : la plaque photographique peu sensible au violet permettait de négliger la surcharge ; enfin le sulfhydrate d’Ammoniaque fit réapparaître les traces d’encre du texte gratté, et on put lire : Reçu en compte sur les mille francs, huit cents francs, et la date.

Fig 14

Quelquefois les criminels laissent sur le lieu du crime un texte écrit soit sur du papier, soit sur les murs (on en trouvera un exemple amusant à la figure 14) : la comparaison des écritures peut alors servir de commencement de preuve. Enfin au Laboratoire de Police ressortit la reconstitution et la lecture des documents incinérés. L’expertise des faux en gravure (filtres, billets de banques), l’analyse de la fausse monnaie, soit qu’il s’agisse de la composition chimique d’une pièce avec celle d’un lingot saisi chez le faussaire, soit qu’il y ait à identifier une pièce avec un moule. On verra par exemple à la figure 15, une pièce suisse, que ses bavures permettent d’identifier avec le moule reproduit par la figure 16.

Fig 15
Fig 16

Il est enfin un problème tout à fait spécial, et surtout très difficile, que le Laboratoire de Police doit être à même de résoudre à toute heure et d’urgence. C’est le déchiffrement des écritures secrètes. On ne saurait croire à quel point ce mode de correspondance est répandu dans ses prisons. Pouvoir lire aussitôt ce que les prévenus s’écrivent est d’une nécessité absolue pour la Sûreté et pour l’Instruction.

Voici un exemple très simple. J’ai eu à lire le texte suivant :

2gt 894 14       B243 414  143
H8T14 15         D14 929 t14
147 3u 14          1023 c2 d14 t
129 u 14 t          215 4c 14
162 v4 16 16 14   381023 49 18
Admettons que chaque caractère garde constamment la même valeur ; il est probable que les groupes de chiffres soulignés représentent une seule lettre. Or, le nombre 14 figure onze fois, c’est-à-dire avec une fréquence nettement prééminente, il doit donc représenter la lettre e. D’autre part, nous trouvons à la troisième ligne le groupement 3 u 14.
En admettant que u garde sa valeur alphabétique, on peut penser au mot rue, et 3 = r.

Si l’on examine alors le dernier mot de la troisième ligne, et en admettant toujours que les lettres gardent leur valeur alphabétique, nous trouvons d’une part le groupement d 14 t qui sera det, d’autre part un groupement 23 c 23 valant r, 2 précédant et suivant le bigramme re ne peut être qu’une voyelle. Si cette voyelle est a nous avons un mot formé d’une initiale et de arcadet. Le bottin signalant l’existence d’une rue Marcadet, nous en concluons que 10 = m. On trouve de même que 3 8 10 2 3 4 9 (c’est-à-dire R.mar..) signifie Romarin, ce qui donne :

8 = o 4 = i et 9 = n

En plaçant alors dans l’ordre les lettres connues, on a :

.ari ..on m…e

Une brève réflexion fait découvrir la clef :

Paris-Lyon-Marseille

Les procédés employés par les malfaiteurs pour le chiffrage sont parfois d’une perfection extrême. Tantôt il s’agit d’une méthode de transposition, tantôt d’une grille, certains usent de la table carrée de Vigenère ; la bande de Bonnot employait la plus délicate des méthodes : le dictionnaire chiffré. Le déchiffrage de ces billets est d’autant plus laborieux que les textes sont plus courts. La lecture se pratique, non en devinant (il n’y a que les imbéciles qui devinent, disait Arsène Lupin), mais par l’application rigoureuse de théorèmes assez arides (loi des polygones similaires, théorèmes de Kerckoffs et de Kasiski). Voici un exemple de ce genre d’analyse (1). Le texte était :

HCV YLVX NLAITQJ

NAKACAR QM MA HRRCVZ

QD HUXKCR ZN RA AAXVM

HADYVIVFAY PZPPAC VM

CAYD A CNIFMM DSPEB

ZI EBCAVZ A JEIFMXN

QAFKAP

Le calcul permet d’établir d’abord qu’il s’agit d’un système d’interversion polyalphabétique, et ensuite qu’il y a dix alphabets différents. Le calcul porté ensuite sur chaque alphabet fait arriver à une application de la table carrée de Vigenère avec le mot-clé : uni On lit alors :

Mon cher frangin,

j’arrive de la visite du médecin

et je viens d’apprendre d’Aulac

et Tati a trente jours de

sursis.

A bientôt

Marcel

Il suffit alors de savoir un peu d’argot pour comprendre clairement.

Je n’ai pu donner que des indications sur le fonctionnement des Laboratoires de Police. Ils ont encore à rédiger les signalements des criminels, et à reconnaître les récidivistes, non par la désuétude anthropométrique inapplicable aux mineurs, mais par une des trop nombreuses méthodes dactylographiques. Ils ont enfin à faire l’éducation technique des policiers, et celle des magistrats-criminalistes. Il y a là, comme on le voit, un programme des plus étendus qui peut tenter bien des activités. C’est une technique toute neuve encore, qui a fourni déjà abondance de résultats pratiques mais qui appelle encore de longues recherches et d’assidus travaux.

(1) Cf. Edmond Locard, La Cryptographie en technique policière, étude sur les écritures chiffrées des criminels.

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