Le crâne de Descartes est identifié

Le docteur Paul Richer, professeur d’anatomie à l’École des beaux-arts, est un sculpteur et un graveur en médailles de grand talent. Il est membre, à la fois, de l’Académie de médecine et de l’Académie des beaux-arts. Il vient de terminer les recherches que, de concert avec M. Gaston Darboux, cette dernière Compagnie l’avait chargé de mener sur « l’identification du crâne supposé de Descartes par sa comparaison avec les différents portraits du philosophe ». Nous croyons intéressant de présenter à nos lecteurs le compte rendu publié par plusieurs grands périodiques, précisant les grandes lignes de l’étude qui lui a permis d’arriver à une conclusion des plus nettes. Nous rappellerons ensuite les recherches antérieures et pleinement convaincantes du professeur Verneau, publiées ici même. La reproduction des portraits de Bourdon et de la collection Rulhe complétera notre iconographie cartésienne commencée en novembre.

Sur un moulage en plâtre que lui a donné le Muséum, le docteur Richer indique d’abord les caractères distinctifs très nets qui permettent de rapprocher ce crâne du portrait peint par Franz Hals.

« C’est évidemment sur ces ressemblances que G. Cuvier, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, fondait en 1821 son opinion sur l’authenticité de ce crâne, opinion que d’ailleurs son collègue Delambre ne partageait pas.

« Dans un tout récent article qui n’avait pas encore paru lorsqu’ont commencé les recherches de M. Richer (1), le docteur Verneau, professeur d’anthropologie au Muséum, se rallie à l’opinion de Cuvier.

« M. Richer, dans cette sorte de confrontation du crâne supposé avec le portrait authentique, a voulu user de procédés aussi rigoureux que possible afin de réduire au minimum la part de l’appréciation individuelle.

« La méthode qu’il a employée dans ce but comporte trois opérations :

« 1° Exécuter, d’après le portrait de Descartes par Franz Hals, le dessin d’un crâne s’y adaptant aussi exactement que possible ;

« 2° Faire un dessin du crâne du Muséum placé dans la même orientation et à la même échelle ;

« 3° Superposer ces deux dessins.

« La première opération est d’une rigueur plus grande qu’on ne pourrait le supposer tout d’abord et ne laisse guère place à l’imagination. En effet, une tête présente un certain nombre de points de repère osseux très précis que M. Richer énumère et qui sont particulièrement apparents sur la peinture du maître hollandais.

« Sur ce premier dessin, des points noirs très visibles ont été marqués à la racine des os du nez, aux apophyses orbitaires externes, à l’épine nasale et au point incisif.

« Ces mêmes points ont été répétés sur le moulage même du crâne du Muséum.

« À l’aide de ces marques, il a été facile de placer avec une précision pour ainsi dire mathématique le crâne du Muséum dans la position que Hals avait donnée à son modèle et de déterminer les dimensions exactes de l’image qu’il fallait prendre pour rendre la comparaison logique et démonstrative.

« Cette image a été dessinée à la chambre claire par des opérateurs habitués à se servir de cet instrument et qui ne connaissaient pas le premier dessin exécuté d’après le portrait.

« La superposition des deux dessins, de celui fait d’après le tableau et de celui exécuté directement d’après le crâne du Muséum, a montré une concordance presque absolue. »

« D’autres dessins exécutés dans les mêmes conditions d’après plusieurs crânes pris au hasard ont au contraire montré de notables discordances avec celui du prétendu portrait de Franz Hals.

« La même expérience a été répétée avec les autres portraits de Descartes : celui de Bourdon qui est au Louvre ; celui de Beck dont une copie est à la Bibliothèque de l’Institut ; le médaillon en terre cuite du musée de Versailles ; un portrait à l’huile appartenant à M. Rulhe, de Courbevoie.

« La comparaison du crâne de ces différents portraits avec celui du Muséum montre des ressemblances parfois frappantes, mais jamais une concordance aussi complète que celle qui a été obtenue avec le portrait de Franz Hals.

« En dehors de toute considération historique, la conclusion qui découle de ces recherches d’ordre purement plastique peut, estime le docteur Richer, être formulée ainsi :

« Le crâne conservé au Muséum offre une similitude aussi absolue que possible avec celui que révèle le portrait de Franz Hals. Sur les autres portraits, cette similitude, pour n’être pas aussi complète, n’en constitue pas moins un nouvel appoint en faveur de l’authenticité du crâne. »

Ainsi donc, le docteur Richer arrive à partager, après des investigations marquées au coin d’un sens critique averti et d’une bonne méthode scientifique, l’opinion même que formulait dans le numéro de novembre d’Æsculape, le docteur Verneau.

Nos abonnés et lecteurs nouveaux nous sauront gré de donner, en ce numéro de janvier, brièvement, un aperçu du travail de notre collaborateur décédé M. Richer.

Nous nous reporterons pour cela à un article publié dans le Journal du 9 décembre, sous la signature de Fernand Haaser, et où les recherches du docteur Verneau sont excellentes.

Le docteur Verneau, qui est persuadé de l’authenticité du crâne de Descartes, nous raconte dans la revue médicale Æsculape les éléments d’une conviction solidement établie.

Tout d’abord, il connaît l’histoire du crâne, depuis l’an 1666, où il fut détaché du corps du philosophe par le capitaine des gardes de la reine de Suède, Israël Planström. De plus, M. Verneau s’est livré à l’expérience à laquelle va procéder le docteur Paul Richer. Il a comparé le crâne de Descartes aux tableaux de Franz Hals et de Sébastien Bourdon, qui représentent les traits du philosophe, et aussi au médaillon du musée de Versailles et à la description qu’en a tracée Adrien Baillet en 1691.

« Le docteur Verneau, pour mieux opérer sa confrontation, photographia le crâne de Descartes dans la position que Hals a fait prendre à son modèle, en le réduisant à l’échelle de l’épreuve qu’il acheta à la chalcographie du Louvre ; il superposa les deux photographies et constata une concordance très remarquable.

« Même expérience, aussi remarquable, avec le portrait de Sébastien Bourdon.

« Une troisième expérience, faite avec la photographie du médaillon du musée de Versailles, fut encore plus concluante.

« M. Verneau s’est livré, en outre, à d’autres études, d’un caractère plus scientifique, et il est arrivé à une conclusion qu’il formule en ces termes :

« En somme, la tête attribuée à Descartes reproduit d’une manière frappante les caractères céphaliques du philosophe, tels qu’on peut les déduire des portraits peints par Franz Hals et Sébastien Bourdon, du médaillon de marbre de Versailles et de la description qu’en donne Baillet. Lorsque les données anthropologiques des documents historiques sont ainsi réunies, on peut considérer comme à peu près certain que le crâne conservé au Muséum est bien celui de Descartes. »

« Ainsi donc, selon le docteur Verneau, est bien le crâne de Descartes que possède le Muséum. Nous saurons bientôt si le docteur Paul Richer est du même avis.

« À moins qu’on ne se décide à transférer solennellement le squelette et la tête de Descartes au Panthéon, ainsi qu’en décida le 2 octobre 1793 un décret de la Convention, qui n’a jamais été exécuté.

La réponse au desideratum

 

La réponse au desideratum formulé dans les dernières lignes qu’on vient de lire a été apportée par le professeur Edmond Perrier à la séance du 20 janvier de l’Académie des Sciences.

Notre éminent collaborateur y prit la parole et déclara que l’identification du crâne était désormais d’une évidence indéniable. Il n’était plus convenable de laisser cette précieuse relique au milieu de la France au sein des collections de la galerie d’anthropologie et de paléontologie du Muséum. Par ses soins, une sorte de châsse serait construite dans un des salons du Muséum, pour que le crâne du grand philosophe y soit conservé, entouré des documents qui font la preuve de son authenticité.

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