Les herbes du Diable

Datura stramonium in Franz Eugen Köhler, 1897

Réservant les incantations, les conjurations, tous les détails du culte satanique, pour frapper l’imagination des crédules, la sorcière; véritable apothicaire du diable, dans la solitude de son antre, au milieu des vipères séchées, entourée de crapauds, de hiboux et du chat familier, confectionne ses drogues, onguents ou électuaires.

C’est à eux qu’il faut demander le secret des sabbats, les mystères des transformations. Si les excipients inventés par son imagination en délire sont divers comme les images d’un rêve, qu’importent les graisses de pendu ou d’enfant, les bouillons de serpents, la suie de l’âtre ou la terre de cimetière, les substances actives restant toujours les mêmes : ce sont les herbes du diable.

La légende les fait nombreuses; mais, à côté d’inutilités liturgiques, on retrouve toujours la jusquiame, le datura, l’aconit, la belladone, la mandragore, et sans doute le pavot noir.

Jean de Nynauld, médecin du roi, distingue trois onguents importants; pour en rendre l’absorption rapide, on devait s’en frotter jusqu’à rougir la peau. Les deux premiers, écartant tout obstacle matériel, rapides comme la pensée, transportaient les sorciers au sabbat.

Gassendi nous montre que leur action est plus simple. En se promenant un jour dans la campagne, il aperçut un groupe de manants en tumulte emmenant brutalement un malheureux berger. Il demanda la cause de tout ceci : « C’est un sorcier, répondit on, que nous allons conduire aux magistrats.

Soit pitié pour ce pauvre fou, soit désir d’élucider la vérité, le philosophe le fit conduire chez lui. Là, lui assurant la vie sauve, lui promettant même de se faire son complice et de l’accompagner au sabbat, il obtint le secret. Et, au médiane, le sorcier lui remit sa part de drogue et utilisa la sienne. Il ne tarda pas à tomber dans un sommeil profond, la face congestionnée, secoué de soubresauts convulsifs, émettant des sons rauques et inarticulés. Le poison agissait. Gassen-dit ne le quitta point, observant. Après quelques heures, l’homme se réveilla, et, bien que n’ayant point quitté son lit, il décrivit en détail les scènes de son délire et félicita son nouvel ami de l’accueil chaleureux que lui avait fait le diable.

Le dernier onguent servait à transformer les hommes en bêtes, non point en développant seulement les instincts de cruauté ou de bestialité, mais littéralement. Une affirmation solennelle, compliquée d’incantations rituelles, créait la suggestion; l’application de l’électuaire réalisait les miracles. Et l’ensorcelé se croyant chat ou chien, loup ou pourceau, imitait les cris de son nouveau personnage. En copiant les mœurs, se vêtait de ses dépouilles. Il fuyait la société des hommes, et l’éloignement rendrait l’illusion plus vraie encore.

L’excitation que produisent ces poisons ne crée point de nouvelles pensées, des images imprévues; elles objective celles antérieurement reçues par le cerveau, elle leur donne une intensité telle qu’elles semblent devenir réelles : ce sont des plantes hallucinogènes, en un mot. C’est le délice de l’opium de donner à chacun des idées, des visions en rapport avec sa mentalité antérieure. Le but de l’utilisation des herbes du diable, le sabbat ou la lycanthropie, dont la tradition avait fixé les diverses phases dans l’imagination de chacun, réalisaient le miracle d’un enchaînement de visions identiques pour tous.

L’étude physiologique, le dosage des poisons végétaux que l’on comprenait sous cette désignation générale d’herbes du diable, représentent un travail d’observation, une audace d’application qui ressemblent à une inspiration de génie.

Vivant seule, rejetée de l’humanité, « la sorcière était en perpétuelle contemplation devant la nature. Sa tournure d’esprit, le pacte qu’elle croyait avoir signé, lui rendaient plus particulièrement chères les plantes que l’homme redoutait et fuyait comme des poisons : les renonculacées et les solanacées. La nécessité de guérir, ou du moins de soulager, lui fit serrer de près les effets physiologiques. Les secrets transmis d’initiés à initiés, à travers une série de siècles, réalisèrent le miracle de ne point tuer. Qu’importait d’ailleurs les erreurs et la mort même? N’était-ce pas, après tout, la signature de l’action diabolique et un accomplissement du pacte ?

(Dr Roshem.)

Supplément d’ÆSCULAPE, Février 1913

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