Jean Wier et la sorcellerie

Axenfeld, il y a un demi-siècle, consacra à Jean Wier, à la Faculté de Médecine de Paris, une fort intéressante conférence, qu’un hasard heureux nous a mis en main.

En voici quelques extraits :

Essayons, Messieurs, de jeter un coup d’œil synthétique sur la Diablerie à l’époque de la Renaissance. Pour cela, il nous faut d’abord la distinguer en active et passive.

La première comprend l’ensemble des arts chimériques qui se proposent, en faisant intervenir le démon, d’éluder les lois immuables de la création ; de réaliser les rêves de l’humanité-enfant. La richesse sans le travail, le savoir sans l’étude, les voyages sans le déplacement, la domination sans le mérite, en mot, le résultat sans l’effort, tel est le but de toute sorcellerie. Mais il y a la sorcellerie des savants et celle des ignorants. Comme type de la première, prenez le Faust de Goëthe, le docteur Faustus, philosophe, astronome, chimiste, inventeur, ne demandant à Méphistophélès que la révélation du vrai, dont la recherche a fatigué sa patience sans éteindre son ardeur. Comme type de la sorcellerie ignorante, populaire, prenez les vieilles barbues que Shakespeare, dans Macbeth, fait danser et prophétiser sur la bruyère déserte. Ces deux types, d’ailleurs, se tiennent par une évidente analogie : l’un descend de l’autre en droite ligne ; il est visible que la cuisine infernale parole le laboratoire, et que le chaudron où cuisent, dans du venin de crapaud, le doigt coupé d’une courtisane, les lèvres d’un juif et le foie d’un Turc, simule à sa manière les cornues et les alambics de l’alchimie.

Parmi les représentants de la sorcellerie savante, il y en eut d’illustres : Albert le Grand, Raymond Lulle, Arnaud de Villeneuve, Roger Bacon, Cardan, etc. ; et, il faut bien le dire, ces hommes éminents étaient eux-mêmes complices de leur réputation satanique. Leur vanité s’accommodait assez d’une légende ajoutée à une renommée. Loin de chercher, comme les maîtres de nos jours, à initier le lecteur au secret de leurs travaux, de lui faire part, au besoin, de leurs tâtonnements et de leurs indécisions, ils aimaient à se grandir par le mystère, afin d’en mieux imposer à la foule qui « veut être trompée ». Autrement, pourquoi Arnaud de Villeneuve appellerait-il l’alcool « de qui brûle » ? Pourquoi Raymond Lulle, décrivant la marche de je ne sais plus quelle préparation mercurielle, parlerait-il de lions verts et rouges, de dragons et de serpents, et de sang humain ? Pourquoi Roger Bacon, entre la mention du soufre et celle du salpêtre, ingrédients de sa poudre explosible, intercalerait-il ces mots qui n’ont de sens dans aucune langue : Luru vopo vir can turiet !

Mais laissons là les magiciens hommes de science : en petit nombre et protégés par l’amitié des princes, ils étaient rarement inquiétés, plus rarement jugés. Le véritable aliment des procès, le pain quotidien de l’inquisition, c’était la sorcellerie populaire. Vous ne vous attendez pas à me voir décrire les pratiques sans nombre de cet art imaginaire ; il suffira de dire que parmi les empiriques qui s’y livraient, il y eut sans doute des gens aussi mal intentionnés que naïfs, sincèrement convaincus de la puissance de leurs maléfices, et des trompeurs exploitant la crédulité des autres. N’en n’est-il pas ainsi dans toutes les aberrations pseudo-scientifiques ?

Mais il y et surtout la foule de ceux qu’on accusait faussement, ou qui faussement s’accusaient eux-mêmes d’abominables forfaits commis avec l’aide du démon, et c’est à ceux-là que nous devons nous arrêter plus longtemps. Empruntons à un auteur de l’époque l’énumération des crimes qui leur sont imputés. Il compte quinze chefs d’accusation capitale, quinze, pas moins ; et il gémit de voir que les hommes et ces femmes qui ont mérité quinze morts ne puissent mourir qu’une seule, rien qu’une seule pauvre petite fois.

  • Premier crime : « Ils renient Dieu. »

  • Deuxième : « Ils blasphèment Dieu. »

  • Troisième : « Ils adorent le diable… » (N’admirez-vous pas comme moi cette méthode de multiplication ? Gerdy, disséquant les propriétés vitales, et parvenant à tailler cinq modes de sensibilité dans un seul sens, a-t-il fait preuve d’un plus subtil talent d’analyse ?)

Quatrièmement : Ils font un pacte avec le diable. C’était là un point fondamental, la pierre angulaire du réquisitoire. Le pacte entre le démon et le sorcier pouvait être tacite ou exprès. Dans le premier cas, il suffisait d’une invocation, même d’une simple formule de consentement, moins que cela, d’un juron. Par exemple : une fille, à la table de ses parents, fait des façons pour goûter d‘un plat ; on insiste, elle résiste ; enfin elle se résigne, dis-nt « qu’elle mangerait donc au nom du diable ». Incontinent le diable entre, avec les aliments, dans le corps de la demoiselle, pour n’en plus sortir.

Il fallait un peu plus de cérémonies pour établir la paction expresse, vrai contrat, spécifiant les avantages accordés, stipulant le prix convenu, et signé avec du sang que l’on tirait du doigt, du nez ou d’ailleurs — (et les sorciers avaient l’imprudence de garder chez eux, ou même sur eux, cette pièce qui pouvait si facilement les perdre) — Quant à Satan, il ne signait pas ; il marquait ses affidés avec le bout de l’auriculaire, et la place où sa griffe s’était une fois imprimée devenait insensible : on la reconnaissait toujours à son caractère. Les « marques du diable » se rencontraient en diverses régions du corps, quelquefois aux parties les plus cachées. Mais, soit dédain ou confiance quelques-uns des adeptes échappaient à cette formalité compromettante de l’estampille.

Cinquièmement : « Les sorciers vouent leurs enfants à Satan ; chose horrible !… Ce qui est encore davantage, c’est que d’avoir été voué à Satan, dès l’enfance, et même avant l’enfance, pendant la gestation, mérite également la mort… Mais n’anticipons pas.

Sixièmement : L’infanticide avant le baptême, à l’aide de grosses épingles enfoncées dans le crâne des nouveau-nés. Sprenger, le farouche et candide Sprenger, l’un des auteurs du Marteau des sorciers, un homme à qui le ciel veuille avoir pardonné en faveur de l’ineptie sans bornes dont il l’avait doué ! Jacques Sprenger affirme qu’une seule sorcière avait ce procédé tué quarante et un enfants. Elle s’vantait elle-même. En faut-il davantage pour affirmer l’authenticité du chiffre ?…

Septième crime : Les enfants étant promis à l’enfer dès le ventre de leur mère, il s’ensuit que l’influence divine ne peut gagner de vitesse l’influence diabolique, que l’eau baptismale arrive trop tard pour laver le signe de la perdition, et que celui-ci est ineffaçable. D’après cela, comme je vous l’ai fait pressentir, la sorcière est coupable d’avoir infligé la damnation à un innocent. Et l’innocent ? Coupable aussi. De quoi ? Du crime commis par la sorcière !

Huitièmement : Les sorciers font de la propagande ; racoleurs infâmes, non contents de servir Satan, ils « attirent encore à sa cordelle » le plus possible de gens inoffensifs.

Neuvièmement : « Ils invoquent le diable et l’ont constamment à la bouche » ; or, il est défendu de prononcer en vain même le nom de Jéhovah.

Enfin, dixièmement accusation : L’inceste… Je me demande s’il y a quelque chose de fondé dans qu’on insinue à cet égard. L’excès de la misère, comme le dit Michelet, expliquerait-il réellement ces unions contre nature des mères avec les fils, qu’on prétend avoir été fréquentes parmi les sorciers, c’est-à-dire dans la classe la plus pauvre ? Je ne puis me résoudre à le croire, ayant vainement cherché un fait bien précis, bien détaillé, qui donnât consistance à cette opinion, et n’ayant trouvé le plus souvent, en guise de preuve, que deux vers de Catulle : Nam magnus ex matre cum gnato gignatur / Si vera est… (apportet) La restriction vaut la peine d’être notée. Si vera est Persarum IMPIA RELIGIO.

La belle autorité, au surplus, qu’un poète, et un poète comme Catulle, en un sujet pareil !

Suite des crimes reprochés aux sorciers : cinq crimes contre les hommes

 

Ici, messieurs, il nous faut faire une halte. A ce dix-neuvième numéro finissent les crimes de lésé-Divinité imputés aux sorciers, et commencent leurs crimes sociaux. Distinction de la plus haute importance et qui marque, à proprement dire, la séparation de la justice d’autrefois et de la justice d’à présent ; limite précise et désormais infranchissable que le progrès des temps a heureusement tracée entre les faits de conscience, échappant à toute pénalité humaine, et les actes délictueux ou criminels, seuls punissables au nom de la société. Or, parmi les actes de cette sorte, il en est cinq dont la sorcellerie avait à rendre compte aux tribunaux. Je m’empresse de l‘ajouter, de ces cinq nouveaux chefs d’accusation les uns sont de pure fantaisie, les autres d’une gravité telle que eux-mêmes ils appellent toute la sévérité des lois… Qu’un homme ait agi à l’instigation d’Astaroth ou de Belzébuth, qu’est-ce que cela peut ajouter à sa criminalité ? J’admettrais plutôt qu’il y a là une circonstance atténuante, puisque dans cette hypothèse l’inculpé descend au rang de complice ou de simple instrument.

Quoi qu’il en puisse être, ces cinq nouveaux chefs d’accusation, examinons-les à leur tour. Les voici :

1° Meurtre de jeunes enfants ou d’adultes, que l’on mangeait après les avoir réduits en bouillie et rendus « quasi potables ». Quand le cadavre n’etait pas dévoré, on en utilisait la graisse pour fabriquer les pommades et les « oignements magiques ». Faute de vivants, on prenait les morts.

Empoisonnements et maléfices. On trouvait fréquemment chez les sorcières des poudres qu’elles avaient coutume de jeter sur les gens ou de mêler aux aliments, ou de semer sous les portes, et qui agissaient à la manière des toxiques les plus délétères. Etaient-ce donc des poissons ? Nullemen. Où serait, je vous prie, la malice du Malin, s’il avait recours à l’arsenic ou au vitriol ? Non, ces poudres étaient parfaitement inoffensives ; le juge y reconnaissait les substances les plus neutres et les plus vulgaires ; toutes leurs vertus, elles les empruntaient au pacte conclu entre le sorcier et le démon. Et, par une conséquence admirable, moins la preuve du poison pouvait être faite, plus elle était accablante. Car, enfin, l’innocuité absolue de ces poudres entre des mains pures impliquait l’impureté avérée des mains entre lesquelles elles étaient vénéneuses. Voilà qui s’appelle raisonner.

Quant aux maléfices, il y en avait bien des sortes : maladies étranges, rebelles aux moyens ordinaires de traitement, délire de possession, stérilité, etc. Mais l’un des maléfices les plus détestables et dont les hommes d’alors, et les femmes encore plus, se plaignaient avec amertume, c’était l’aiguillette nouée. Vous savez ou devinez ce que cela veut dire. Médecins, vous avez observé les caprices, les défaillances auxquels la fonction génésique est sujette, et vous comprenez avec quelle facilité a dû se répandre la croyance à ce genre de sortilège : l’imagination cherchait au dehors et au-dessus ce qui était en elle-même… Quelqu’un n’a-t-il pas dit que l’amour (et cela est surtout vrai de l’amour physique) « nait de tout et meurt de rien » ? Le maléfice était chargé d’expliquer ces disparitions inexplicables. Ajoutez qu’il pouvait être partiel, agir dans les rapports du mari avec l’épouse, non avec la maîtresse, qu’il était tantôt permanent et tantôt temporaire ; bref, excusant tout, l’impuissance aussi bien que l’infidélité. Il constituait, en somme, une ressource précieuse.

3° et 4°. Autres griefs : Les sorciers font périr le bétail ; ils causent des famines et des pestes ; ils suscitent des orages… Quand un savant théologien du XVIe siècle osa soutenir que la grêle était œuvre de Dieu, on trouva l’assertion téméraire à l’excès, tant on croyait savoir pertinemment que la grêle était fabriquée par Satan, à la demande expresse des sorciers. On connaissait même le procédé fort simple usité dans cette fabrication : il consiste à frapper avec une baguette, en prononçant certaines paroles, sur une flaque d’eau ou… d’urine ! — Pour la pluie, il y a une distinction à faire entre celle qui est de Dieu, vivifiante et fécondante, et la pluie qui est du diable, celle-là inondant et détruisant tout. Cette opinion éclectique paraissait parfaitement rationnelle.

Mais faire de la grêle, c’est déjà créer ; que disait-on, que Satan a toute puissance sur terre. « Hormis la puissance créatrice » ? que l’enfer est une sorte de Belgique contrefaisant les productions du ciel, mais n’inventant pas pour son propre compte ? Il y a là la contradiction, ce semble, et combien elle est plus choquante encore quand on voit les sorciers accusés d’avoir fait, non plus des météores, mais des chenilles, des punaise, des guenouilles, voire de gros serpents !

5° J’ai réservé pour la fin les accusations relatives au sabbat et aux scènes de détachement qui s’y passaient. On a écrit des volumes là-dessus ; je me bornerai à quelques mots, vous renvoyant aux auteurs et principalement à Michelet. Le Sabbat, d’après la légende du moyen âge, était une fête périodique où sorciers et sorcières se rendaient en foule, les uns à dos de monstres variés, les autres à cheval sur le manche d’un balai ; ceux-ci en leur forme naturelle, ceux-là métamorphosés en animaux. Ils arrivaient des points les plus éloignés avec la rapidité de l’éclair, grâce aux propriétés transportatives de leurs « oignements ». L’assemblée étant en nombre, le culte du diable déployait toutes ses pompes irrigieuses : hommage à Satan (et quel hommage imagine le plus humiliant de tous !), présentation des nouveaux membres de l’association, banquet, chants, danses, « la face hors le rondeau », et, comme couronnement, promiscuité de tous les convives : les hommes, les femmes et les démons formaient autant de groupes qui se mêlaient dans un dévergondage, comment dirai-je ?… intrinsèque et extrinsèque. Les sorcières, les vieilles surtout, étaient les favorites des démons ; les sorciers avaient également « copulation charnelle » avec eux, — car le diable, suivant les besoins, savait changer de sexe — être mâle ou femelle, Incube ou Succube. — Ce résultait de ces débâcles d’Ariman n’est pas positivement connu. Les uns disent : qu’elles étaient toujours stériles. D’aucuns nous apprennent que c’est là l’origine de ces enfants affreusement précoces, qui viennent au monde dentés et chevelus, le corps difforme et tout bossugé de tumeurs, et qu’on appelait les « Enfants du diable ». On discutait à leur propos des questions de paternité fort délicates. D’après une opinion ingénieuse et généralement reçue, le diable, ne sachant pas créer, commençait, sous la forme de Succube, par dérober la semence d‘un sorcier, et s’en servait ensuite sous la forme d’Incube ; si bien que le père des Enfants du diable n’était pas le diable lui-même, mais celui dont il avait dérobé le bien !

Rien de plus minutieux que les détails donnés par les sorcières sur le concubitus dæmonum, en réponse aux interrogations sans fin dont les inquisiteurs, dans leur insatiable curiosité, accablaient ces malheureuses. On apprenait ainsi que loin de goûter quelque plaisir, elles avaient beaucoup souffert ; que l’organe du diable est pointu et écéilleux, que son sperme est « très-fort froid et glacé »… (Une particularité qui me frappe, c’est que les femmes qui, de nos jours, s’accusent d’avoir subi les embrassements des démons, en parlant tout autrement : la douleur a fait place à des sensations agréables, et qui, au rebours, était si froid, parait aujourd’hui littéralement brûlant !) — Je ne terminerai pas sans mentionner l’interprétation dépestissante qui a été donnée du sabbat par quelques auteurs : selon eux, ces réunions, si tant est qu’elles aient existé, étaient sans doute des bals masqués très licencieuses ; la sensation de liquide froid s’expliquerait par des douches vaginales, et ils vont jusqu’à reconnaître, dans le corps pointu, l’extrémité de l’instrument qui servait à administrer ces douches. Permettez-moi de ne pas insister davantage sur ce sujet scabreux… Aussi bien ai-je fini, en ce qui concerne la sorcellerie proprement dite ou diablerie active.

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