Un monstre humain bicéphale par le Dr Binet du Jasonnix

 

Les monstruosités humaines ont depuis la plus haute antiquité, intéressé le public, à tel point que, pour certains « entrepreneurs d’exhibitions sensationnelles », un monstre vivant que l’on promène sans pitié, à travers le monde, constitue une petite fortune.

Mais, malheureusement pour cette profession, et heureusement pour l’humanité, n’a pas de monstre qui veut ! Un enfant bien constitué est encore plus facile à obtenir.

Et ceci doit rassurer un peu mes lecteurs.

En effet, les causes qui régissent la production des monstres, sont encore mal déterminées. Les anciens considéraient les monstres comme « œuvres du démon » ou « manifestations de la colère divine », ou « produits de l’accouplement d’un animal avec un être humain », etc… Je n’insiste pas.

L’étude scientifique des monstruosités remonte au XVIIIe siècle, et Haller, le premier, en 1751, discerna, dans le chaos des descriptions, ce qui relevait de l’imagination et ce qui appartenait à la réalité. Geoffroy Saint-Hilaire montra que les monstruosités obéissent aux lois générales qui régissent les êtres vivants. Pour lui, elles sont dues aux adhérences du fœtus avec ses annexes (placenta ou membranes). Mais cette théorie n’explique que certaines anomalies très spéciales. Et l’on admet généralement aujourd’hui, avec M. Rabaud, que les monstruosités relèvent de phénomènes adaptatifs, c’est-à-dire d’actions et de réactions entre la substance de l’embryon et le milieu extérieur.

Toute variation du milieu, lequel est soumis à des influences très diverses et impossibles à préciser, peut entraîner une variation de l’organisme en évolution, lequel est essentiellement plastique. En d’autres termes, les anomalies ne seraient dues qu’à des modifications de l’adaptation des tissus embryonnaires, et ne devraient pas être considérées comme des stigmates de dégénérescence. Certes, les anomalies, comme tout autre caractère organique, peuvent passer d’une génération à l’autre et se perpétuer souvent semblables à elles-mêmes. Mais, de même que les caractères normaux d’un individu ne se transmettent pas invariablement à ses descendants, de même les caractères anormaux peuvent ne pas se perpétuer, et il en est heureusement souvent ainsi.

D’autant plus que, si un monstre vient parfois à terme, il est rare qu’il vive: soit qu’il meure pendant l’accouchement qui est généralement très laborieux, soit qu’il survive quelques jours ou quelques semaines.

Nous reproduisons ici les photographies d’un monstre dérodyse, venu à terme, que nous avons observé à la Maternité de l’hôpital Saint-Antoine, dans le service de notre maître le Dr Doléris.

Le 13 août 1908, vers trois heures de l’après-midi, une femme de trente ans, primipare, est transportée à la Maternité dans un état très grave.

La tête du fœtus fait saillie à la vulve; un médecin, appelé vers une heure de l’après-midi, avait fait plusieurs applications de forceps, tirant de toutes ses forces, sans amener la tête.

Découragé, il avait envoyé la parturiente à l’hôpital. Le cœur de l’enfant ne bat plus. L’on amène péniblement un bras hors la vulve, et le toucher permet d’atteindre, très haut, un moignon de bras atrophié; puis, plus haut, une deuxième tête. Est-ce une grossesse gémellaire ou est-ce un monstre? La laparotomie s’impose. Faute d’urgence, elle permet d’extraire le corps d’un monstre bicéphale du sexe féminin dont nous présentons ici les photographies.

Ainsi que l’on peut en juger, il présente un tronc unique, deux têtes, deux membres inférieurs, et trois membres supérieurs, dont un atrophié, s’implantant en arrière des deux cous.

La disposition du squelette et des organes est intéressante.

Le squelette comprend : deux colonnes vertébrales, éloignées dans la région du cou, et s’accolant dans la région dorsale lombaire, mais restant distinctes. Deux sacrums accolés, deux coccyx. Douze côtes normales de chaque côté, s’articulant en avant avec un sternum unique; quatre clavicules.

Les deux colonnes dorsales sont réunies en arrière par de petites côtes rudimentaires qui se fusionnent entre elles sur la ligne médiane. Le bras supplémentaire est constitué par une petite omoplate, un petit humerus et un os unique atrophié, qui constitue à lui seul le squelette de l’avant-bras.

Le reste du squelette est normal.

Dans le thorax, on trouve deux poumons de chaque côté, et, dans un sac péricardique commun, deux cœurs réunis par une oreillette commune.

ÆSCULAPE, Novembre 1911

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