La mort de Guy de Maupassant

 

Si les partisans de la fameuse théorie de la parenté du génie et de la folie voulaient trouver un nouvel argument à l’appui de leurs assertions paradoxales, la vie et la maladie de Guy de Maupassant leur en fourniraient un magnifique. Tout, dans cette vie, dépasse tellement ce que les hommes ordinaires pourraient concevoir sur la sensibilité et la vision analytique de l’âme humaine, que le mot de folie semble tout indiqué pour qualifier cette organisation mentale extraordinaire. Nous assistons dans le récit de François Tassart (Revue des Deux Mondes, 1er mars 1911) à l’effondrement de cet édifice admirable que fut le génie de Maupassant.
Nous en extrayons quelques passages qui font ressortir aussi bien certains traits du caractère de l’écrivain que le dévouement sans bornes de l’auteur du récit. C’est ainsi, dit M. Tassart, que Monsieur s’en étant allé à Cannes, sans moi, il y a un an, me dit à son retour : « Je rentrais le soir avec M. le docteur G. à ce triste hôtel sis dans un bas fond entre la route de Grasse et le boulevard de Cannet. La nuit était sombre et quelque chose de douloureux flottait dans l’air de cette vallée qui sent le marais. Pourquoi nous étions-nous logés là ? Je ne sais; toujours est-il que, chemin faisant, la conversation nous amena à parler de ma santé.

J’expliquai à ce bon docteur ce qu’avait été dans sa jeunesse l’auteur de Bel-Ami, je lui dépeignis le canotier intrépide que j’étais autrefois. Enfin je détaillai ce que je ressentais maintenant. Alors comme un père à son enfant, il me dit des choses les plus douces qu’on puisse entendre, enveloppées de recommandations d’une telle fermeté, capables de faire tressaillir le cœur le plus indifférent. Quand nos mains se touchèrent pour nous séparer, je remarquai que de grosses larmes coulaient sur les joues maigres de celui qui venait de me remuer si profondément avec ses bonnes paroles. Sur le moment, je fus pris d’une envie spontanée de tremper mes lèvres à cette douce source de larmes qui m’apparurent comme les plus nobles, que mes yeux, mouillés eux aussi, eussent jamais vues. Monsieur ajouta un moment après : C’est la seule fois dans ma vie que j’ai eu l’idée d’embrasser un homme ».Nous laissons de nouveau la parole à M. Tassart pour décrire le premier accès de folie de Maupassant, suivi bientôt d’autres accès qui ont nécessité l’internement de l’écrivain.

Il était, continue M. Tassart, environ deux heures moins un quart quand j’entendis du bruit; je cours dans la petite chambre qui touche l’escalier, je trouve M. de Maupassant debout, la gorge ouverte. Tout de suite il me dit : « Voyez François, ce que j’ai fait. Je me suis coupé la gorge, c’est un cas absolu de folie (Sic)… » J’appelle aussitôt Raymond. Nous plaçons notre maître sur le lit de la chambre voisine, je fais un pansement sommaire de la plaie, le docteur Valcourt mandé d’urgence veut bien venir à notre aide en cette triste circonstance. Il était déjà un peu âgé; même avec plusieurs lampes, il ne voyait pas assez clair pour faire les sutures nécessaires. Alors le courageux Raymond entreprend de les faire lui-même, au point de voile, comme il disait, et, ma foi, il s’en tire à son honneur.

Mon pauvre maître était absolument calme, il ne prononça pas une parole en présence du docteur. Quand le médecin fut parti, il nous dit à tous ses regrets d’avoir fait une « pareille chose » et de nous causer tant d’ennuis. Il nous donna la main à Raymond et à moi ; il voulait nous demander pardon de ce qu’il avait fait, il mesurait toute l’étendue de son malheur; ses yeux grands ouverts se fixaient sur nous comme pour nous demander quelques paroles de consolation, d’espoir, si c’était possible. D’où nous vient en de pareils moments (moments si pénibles, qu’il semble que nous ne pourrions en revivre à nouveau sans que notre raison y sombre), la force inconnue qui nous commande de lutter contre l’évidence même ? Je continuai de mon mieux à consoler le blessé avec tout ce que je pouvais trouver de paroles apaisantes. Vingt fois je les répétais et elles faisaient quand même du bien à mon pauvre maître qui se raccrochait éperdument à un espoir insensé. Enfin, sa tête s’inclina, ses paupières se fermèrent, il s’endormit.

NG

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