L’aventure récente des Sœurs Rosa-Josepha Blazek, aujourd’hui célèbres dans le monde entier, et surtout l’accouchement d’un enfant normal qui en a été la conséquence, ont attiré l’attention du grand public et même des médecins : d’abord sur la Vie physique des Monstres doubles en général ; puis sur la possibilité et les conséquences de leur Vie sexuelle, autrement dit sur la fonction génitale et ses rapports avec la Vie morale et intellectuelle de ces êtres, si mal étudiés.

Aussi nous a-t-il paru intéressant de résumer ici tout ce qu’on sait sur les relations génitales — celles avouées du moins, c’est-à-dire les officielles ! — des Monstres doubles ; ce qui revient à traiter la question de la possibilité, physiologique et sociale, de leur Mariage !
Tous les Monstres doubles ne sont pas viables, et, qui plus est, tous les viables n’atteignent pas l’âge de la puberté ! . — Ils sont même très rares, ceux qui ont pu dépasser l’âge de 20 à 25 ans ! Cela va restreindre considérablement, bien entendu, l’étude à laquelle nous nous livrons !
J’ai montré jadis qu’il n’y avait en réalité, à l’heure présente, que trois espèces de monstruosités doubles, susceptibles de vivre assez longtemps pour songer à la fonction sexuelle (1). Ce sont : 1° Les Xiphopages ; 2° Les Xiphodymes ; 3° Les Pygopages.
— En tout cas, jusqu’à présent, on ne connaît de Mariages, ou d’Unions génitales, que pour ces trois grands types, si bien définis par le fondateur de la Tératologie !

I. — Le premier mariage de Monstres doubles qu’ait enregistré l’histoire est celui des Frères Siamois, type de la Xiphopage, dans le sexe masculin.
A. Homme. — a). Tous les traités récents de Tératologie, tous les journaux de médecine, ont raconté cette aventure, qui remonte déjà assez loin ! Elle est d’ailleurs assez peu intéressante, si ce n’est par le côté moral ! — puisqu’il s’agit de sujets absolument normaux, au point de vue anatomique et physiologique, en ce qui concerne les organes génitaux (comme pour les autres d’ailleurs), c’est-à-dire que de jumeaux univivitellins bien constitués tous les deux, et capables de remplir les engagements pris devant les autorités, en ce qui concerne les diverses phases et conséquences du mariage.
Le seul point à signaler, c’est que les deux hommes étaient unis l’un à l’autre par un pont charnu, correspondant à l’espace xipho-ombilical. Mais, à l’époque où les Frères Siamois se marièrent, ce pont avait pris une grande extension, comme je l’ai indiqué ailleurs (3), et, par conséquent, ils étaient assez libres de leurs mouvements. Ils le prouvèrent (4), d’ailleurs, puisque leurs femmes eurent, dit-on, chacune des enfants !
b). Il faut rapprocher du cas typique des Frères Siamois celui du Xiphopage, nègre, de 1840, qui fut opéré, et dont l’un des sujets survécut, comme je l’ai raconté déjà. — Celui-ci, sous le nom de Venerado Rivero, vivait encore à Cuba il y a quelques années, et avait alors 66 ans. Or, il est probable que, pendant sa vie, il a dû avoir des relations sexuelles !
Mais on ignore s’il a eu des enfants et comment étaient constitués ces derniers, s’ils ont existé : ce qui aurait un certain intérêt, malgré la séparation, chirurgicalement effectuée il y a 70 ans déjà, à bord d’un négrier.
B. Femme. — On ne connaît pas encore d’exemple authentique de Mariage — et même d’Union génitale — pour les Xiphopages du sexe féminin.
a) Radica-Doodica (Indoustan) sont mortes avant d’avoir grandi, et, d’ailleurs, ont été séparées encore jeunes. — Maria-Rosalina (Brésil) ont été opérées très jeunes. Maria est morte ; et Rosalina, qui doit être encore vivante au Brésil, n’est pas encore mariée, que je sache ! D’ailleurs, elle est désormais isolée.
Elizabeth-Catherine, qui furent opérées avec succès au $xvii^e$ siècle, survécurent toutes deux ; mais on ignore l’âge de leur décès, et partant ce qu’elles firent à l’âge adulte, si elles l’attinrent !
On ne sait donc rien de scientifique à ce sujet. Pourtant, il est probable que tout se passerait comme pour les Frères Siamois, puisque là, comme précédemment, il s’agit de jeunes filles, absolument normales à tout point de vue, en dehors du pont d’union xipho-ombilical.
Évidemment les rapprochements sexuels seraient en l’espèce le type de la « partie carrée », comme dans le cas ci-dessus. Mais il est à supposer que l’oeuf ne pourrait, pas plus dans ce cas que dans le précédent, être simultané. Il faudrait que le sujet n° 2 attende son tour : l’Anatomie tératologique a, en effet, de telles exigences !
II. — Pour les Xiphodymes, comme pour les autres monstres, il faut étudier l’union sexuelle, suivant que le sujet est mâle ou femelle.
A. Femme. — Il n’y a pas actuellement de Xiphodyme, du sexe féminin vivant ; mais il y en a eu : en particulier les célèbres Ritta-Christina, bien connues.
Un romancier moderne, qui est aussi un érudit, Pierre Louys, a imaginé (1) ce qui se passerait en cas de mariage d’un tel Xiphodyme ! Il a écrit : « Leurs système nerveux étaient différents, sauf à la partie inférieure de l’abdomen, dont les sensations étaient perçues par les deux cerveaux à la fois… Maria-Maddalena (c’est le nom du Xiphodyme femelle, créé par P. Louys) troublèrent le cœur d’un amant !… A vrai dire, toutes deux furent éprises. Maddalena fut seule aimée ; un jeune homme devint amoureux de celle-ci ; mais, comme il était plein d’égards pour l’autre, les sœurs crurent partager un commun amour, et elles répondirent ensemble… Malheureusement l’illusion ne dura guère. A une demande en mariage, que fit le jeune homme, Maddalena répondit oui ; Maria non, parce qu’elle avait surpris une lettre à Maddalena, ne laissant aucun doute sur les sentiments du futur… Sœurs ennemies… rivales d’amour ! Et P. Louys conclut que le mariage ne put pas se faire légalement ; d’où une série de déductions, faciles à deviner ! »
En réalité, jusqu’à présent, on ne connaît pas de mariage de Xiphodyme femelle ; d’ailleurs Ritta-Christina sont mortes à huit mois et demi. Si un tel mariage avait en lieu, que se serait-il passé? D’abord la fécondation était-elle possible, avec l’hypothèse d’un seul mari, bien entendu, pour rester dans le domaine de la moralité ? Puis la grossesse ? — Voyons ce que répond l’Anatomie, puisque l’autopsie a été faite par le Dr Serre (1832). Il y avait un utérus, d’apparence normale ; mais, à côté, se voyait aussi un second utérus, très imparfait et imperforé, « avec ses trompes et ses ovaires, appartenant ceux du côté droit à Ritta, les gauches à Christina ! »
S’il en était bien ainsi, certes l’utérus sain aurait pu fonctionner normalement. Mais il est à craindre que l’utérus atrophié eut causé des troubles graves, si le sujet eût vécu. On ne peut donc pas être affirmatif, par rapport à la conception.
A supposer que la grossesse ait pu être menée à bien dans l’utérus normal, il est certain qu’un accouchement d’enfant normal eût été possible, aussi bien que chez Rosa-Josepha !
Pourtant, on ne peut rien affirmer à l’avance, car les œufs à deux germes semblent, pour certains auteurs, être héréditaires du côté maternel : ce qui est loin d’être prouvé, au demeurant, et est même contredit par mes propres travaux et par l’accouchement des Sœurs Blazek.
B. Homme. — Pour les Xiphodymes du sexe masculin, le problème change d’aspect. — Ici il ne faut pas un seul conjoint, mais deux, puis qu’il y a deux cerveaux, et puisque surtout la morale de l’Europe moderne empêche deux frères d’avoir la même femme, à l’encontre de ce qui se passe ailleurs !
Au demeurant, pour le seul connu de mariage de Xiphodyme mâle, c’est ainsi que les choses se passées… Les Frères Tocci, qui, paraît-il, vivent encore dans un petit village italien, ont épousé, comme les premiers Frères Siamois, deux femmes (1) différentes, qu’ils ont chacun choisi à leur guise, et qui ont accepté ainsi un mariage, sinon en partie double ou partie carrée, du moins en partie spéciale : chaque union sexuelle ayant, en effet, pour témoin forcé le frère du mari !
D’où toutes les conséquences juridiques, indiquées par P. Louys dans sa nouvelle intitulée : « Un cas juridique sans précédent, à savoir « Crimes de rapt, de séquestration, de proxénétisme, d’attentat à la pudeur, de viol répété, d’insultes, d’adultère et de polygamie ! » (d’après P. Louys)… Rien que cela !
Or, quand on examine les organes génitaux externes des Frères Tocci, il semble bien qu’en n’observe que ceux d’un sujet normal : une verge bien conformée ; deux testicules apparents et descendus dans les bourses. Puisqu’ils se sont mariés, il est probable que la fonction était normale également. C’est tout ce qu’on peut dire pour ce cas-là, puisque les mariés en question n’ont fait encore aucune confidence !
Mais que nous apprend la Tératologie à ce sujet? Les observations anciennes ne sont pas très explicites ; cependant, on peut tirer, des cas publiés déjà, des données dignes de remarques.
Une autopsie récente de monstre xiphodyme, faite par deux maîtres, L. H. Farabœuf et G. Lepage, et relative à un mâle, a montré qu’il était hypospade, que les testicules étaient engagés, mais non descendus (ne oublier qu’il s’agissait d’un fœtus de 7 mois), et que l’anus était imperforé.
Elle ne peut guère nous renseigner au point de vue qui nous préoccupe, quoique ce monstre ait respiré quarante heures, car il est peu probable qu’il eût vécu longtemps en raison de son imperforation anale, et aussi du spina bifida. Par conséquent, un mariage aurait été tout à fait improbable ! Mais, ce qu’il faut retenir, c’est que des Xiphodymes vivants peuvent être atteints d’hypospadias ; cela a un réel intérêt, au point de vue rapprochement sexuel chez l’adulte.
Chez ces monstres, — l’autopsie ci-dessus l’a prouvé — il n’y a que deux testicules. Ce qui aurait été intéressant à étudier, au point de vue de que nous discutons ici, c’est l’origine de la vascularisation et de l’innervation de ces testicules, par rapport aux deux cœurs, et au système nerveux dédoublé à partir du diaphragme, pour essayer de voir si ces deux testicules n’appartiennent qu’à un seul sujet A ou B, ou si l’un dépend du sujet A, et l’autre du sujet B . Mais nous n’avons encore aucune donnée scientifique précise à ce sujet . Il est probable, pourtant, qu’il y a bien deux sujets aussi, au niveau du bassin, puisqu’on a noté deux sacrums entiers accolés par atrophie (habituelle) des iliaques, gauche de B et droit de A. Par conséquent, chaque testicule doit appartenir à un sujet, celui de gauche étant une dépendance du sujet gauche ; celui de droite du sujet droit : les deux autres testicules ne s’étant pas développés !
S’il en est bien ainsi, le sperme, éjaculé dans les cas de Xiphodymie, est un sperme de double origine. Mais, comme les éléments spermatiques qui le produisent proviennent d’une même cellule mère (un seul Ovule), il s’agit évidemment d’un mélange de parties d’un seul et même liquide séminal. — Ce qui explique la possibilité d’une fécondation .
III. — Nous serons brefs sur les Pygopages. D’ailleurs, on a partout, ces temps derniers, ce qu’il est important de connaître sur ce sujet spécial.
A. Femme. — Parmi les Pygopages du sexe féminin, qui ont vécu assez longtemps pour avoir des relations sexuelles, on ne connaît guère que les Sœurs Rosa-Josepha Blazek qui ont pu mener à bien une grossesse, et obtenir un enfant normal.
a) Dans ce cas, rien d’extraordinaire à cette grossesse, puisque, le vagin est unique, l’utérus est double. Par suite, l’enfant est bien le fils de sa mère, pour parler comme M. de la Palisse ! S’il a pu être conçu sans plaisir pour la mère Rosa, — ce qui est puis qu’blé et n’arien d’extraordinaire, — il a pu, par contre, en procurer à sa tante Josepha : ce qui est plus exceptionnel. Mais, à quoi bon insister davantage ? Le phénomène physiologique le plus intéressant, en cette cocasse affaire, a été certainement la sécrétion lactée de la tante, qui semblait avoir le droit, anatomique, de n’avoir pas à se mêler de l’alimentation du bébé, et qui, pourtant, a dû… « marcher comme sa sœur », c’est-à-dire malgré elle ! Cette observation a démontré que ce sont des ferments spéciaux, qui, partis de l’utérus ou de l’embryon, aboutissent à la glande mammaire, pour l’exciter, et pour y déterminer la sécrétion du lait.
En l’espèce, ce sont donc les vaisseaux, et en particulier les veines utérines, qu’il faut accuser de complicité, et non les systèmes nerveux. Sans cet accouchement célèbre, et unique, on ne s’en serait peut-être jamais douté !
b) D’autres Pygopages du sexe féminin (ou des monstres analogues, les Osphuropages) ont atteint l’âge de la puberté !
Citons, par exemple, les Biddenden Maids, c’est-à-dire Mary et Eliza Chulkarst, sont mortes, à trente-quatre ans, en 1134 ! Mais, comme elles étaient anglaises, il est à peu près certain qu’elles n’eurent pas de vie sexuelle, puisqu’elles ne se marièrent pas…..
Puis Hélène-Judith, de Hongrie, qui vécurent jusqu’à vingt-deux ans ; mais nous ignorons les détails de leur vie génitale.

Enfin les sœurs Amelia-Christina, de la Caroline du Sud, qui vécurent au moins dix-huit ans. Aucune indication également .
Il faut en rapprocher Millie-Christine, le fameux rossignol à « deux têtes », qui vivait encore en 1891, et avait alors au moins cinquante-deux ans. Ces mulâtresses, filles d’un Peau-Rouge et d’une mulâtresse (de 1er sang), ont engagé de nombreux procès, qu’elles ont gagnés, pour prouver que deux filles ne font qu’un être unique ! Il est probable, dans ces conditions, qu’elles en sont restées… vierges !

Elles ne sont donc d’aucune utilité pour notre enquête, quoi qu’il soit possible qu’elles ne soient pas encore mortes… Cela est regrettable, car elles n’ont qu’un seul utérus, à l’encontre de Rosa-Josepha Blazek, avec deux vulves et sans doute deux vagins.
Le Pygopage de Carniole, qui fut opéré en 1700, est mort à quatre mois (fille).
B. Homme. — Il nous faut dire au moins, pour terminer, un mot des Pygopages du sexe masculin.
Comme je l’ai avancé dans des articles récents, ces monstres sont extrêmement rares. On n’en connaît pas un seul qui ait vécu !
Et celui qu’on appelle le Pygopage Anglais, qui doit vivre encore à l’heure actuelle (il a trois ans environ), est encore une fille ! C’est donc à désespérer de trouver un mâle vivant, même chez les Animaux ! Nous n’avons donc pas à nous occuper de son sort, à supposer qu’il puisse aller jusqu’à la puberté.
C’est cette extraordinaire rareté qui m’a fait écrire (2), d’autre part, que les Molionides, dieux de l’Antiquité, qui furent imaginés d’après des monstres doubles, ne pouvaient avoir en, pour modèles et pour origine qu’un cas de Xiphopage, leur histoire même écartant l’hypothèse de Xiphodymie.
IV. — De cette revue rapide, nous devons conclure que rien ne peut s’opposer au Mariage des Monstres doubles, puisque l’expérience a montré qu’il peut donner d’excellents résultats dans les cas possibles.
a) Dans la Xiphopage, cela n’est pas douteux, puisque les sujets, qu’ils soient d’un sexe ou de l’autre, sont tout à fait normaux, au point de vue génital. Ce sont des Jumeaux univivitellins non isolés, voilà tout ! — La morale seule peut trouver à redire à une telle solution ; mais, d’ordinaire, les Xiphopages s’en moquent complètement…
b) Dans la Pygopage, il n’y a à se préoccuper que des Femmes ! Ici, le système génital peut être double ou simple. — Dans les cas à utérus double, une grossesse est possible dans un seul des organes : l’expérience l’a prouvé ! Mais il pourrait très bien y avoir une grossesse par chaque utérus ; et, dans ce cas, les accouchements pourraient être très complexes.
Cette expérience-là ne pourrait être menée à bien, à l’heure présente, que par un seul être au monde : Rosa-Josepha Blazek ! Et, si leur cœur leur en dit, elles peuvent toujours l’essayer…
Quant à la Morale, en l’espèce, on s’en est passé également…
c) Enfin, dans la Xiphodymie, le cas est plus immoral encore, et plus complexe. — Le Mariage est possible pour le sexe masculin, puisque l’expérience a été tentée : les Frères Tocci.
Mais on ignore si la fécondation peut être obtenue, en raison de la possibilité des anomalies du testicale. En tout cas, chaque enfant des deux mères aurait deux pères ! Ce qui est peut-être un de trop… — Pour le sexe féminin, l’expérience n’a pas encore été réalisée ; mais la grossesse unique est parfaitement possible ; et, dans ce cas, il serait impossible de savoir quel serait l’heureux des deux pères de cet extraordinaire rejeton, à supposer que le Xiphodyme femelle ait tenu, comme on le devine, à avoir un mari pour chaque tête : ce qu’il serait d’ailleurs immoral de lui refuser dans tous les cas !
