Il est vraisemblable que l’usage courant de la ceinture de chasteté n’a existé chez aucun peuple européen; mais en Espagne, en Italie et même en France, les maris ou les amants jaloux qui ont jugé à propos d’y contraindre leurs femmes étaient peut-être plus nombreux qu’on ne pense.
Il est indiscutable que d’autre part, de nos jours, des maniaques l’ont imposée à leurs femmes. Plusieurs procès fameux l’ont prouvé.
« La fragilité féminine est chose si notoire depuis Ève et l’aventure du serpent, qu’il n’est point extraordinaire que l’homme se soit ingénié à y porter remède. » (Dr Caufeynon).
Les divers systèmes employés dans la construction de ces appareils ingénieux nous sont heureusement connus soit par des descriptions précises, soit par des spécimens encore existants dans les collections publiques et particulières. Le plus simple est celui d’une de ces ceintures de chasteté conservées au musée de Cluny. L’occlusion est formée par un bec d’ivoire rattaché par une ceinture à un cerceau d’acier muni d’une crémaillère. Le bec d’ivoire, dont la courbe suit celle du pubis et s’y adapte exactement, est creusé d’une fente longitudinale pour le passage des sécrétions naturelles, la crémaillère permet d’ajuster à la taille, le cerceau qui est recouvert de velours pour ne pas blesser les hanches, on la maintient au cran voulu en donnant un tour de clef.

Une tradition que rien ne justifie, prétend que cette ceinture est celle dont Henri II revêtit Catherine de Médicis. Son exiguïté n’eût pas permis de l’ajuster à une femme d’un aussi riche embonpoint que l’était la reine, à qui un soldat fit la réponse rapportée par Brantôme : elle demandait pourquoi les Huguenots avaient donné son nom à une énorme couleuvrine : — C’est, madame, lui dit l’homme, parce qu’elle a le calibre plus gros que toutes les autres !
Mais, tout n’était pas en sûreté avec ce système. Le bec d’ivoire ne protégeait que la chasteté du devant, en laissant l’autre absolument sans défense. L’instrument était donc défectueux surtout pour les Italiens du xvi e siècle, c’est pourquoi un écrivain français, voulant sans doute ménager ses compatriotes, prétend que ces ceintures incomplètes étaient certainement de fabrication française, car un Italien de cette époque n’aurait jamais cru sa femme entièrement sauvegardée par un appareil si incomplet. Les maris jaloux de ce temps-là étaient trop soupçonneux pour ne prendre leurs précautions que d’un seul côté.
La seconde ceinture conservée au musée de Cluny répond bien mieux au double objet que les Italiens devaient se proposer et elle est, de plus, fort remarquable. Excellente comme engin préservatif, elle est en même temps un objet d’art. Elle se compose de deux plaques en fer forgé gravé, damasquiné, et repiqué d’or, réunies dans le bas par une charnière et dans le haut par une ceinture de fer à brisures. Tout autour des plaques et de la ceinture sont ménagés des trous destinés à la piqûre des doublures. La plaque de devant, que la position de l’objet dans la vitrine permet à peine d’apercevoir, porte à l’extrémité inférieure une ouverture dentelée de forme allongée, l’ouverture de celle de derrière est en forme de trèfle. Toutes deux sont décorées de mascarons et d’arabesques, mais sur la partie antérieure, sont de plus gravées les figures d’Adam et d’Eve. C’est une cuirasse à l’épreuve des armes les mieux trempées et défiant d’un côté comme de l’autre les tentatives les plus audacieuses.
C’est là un véritable ouvrage italien, aussi bien est-ce d’Italie que Mérimée l’a rapporté pour en faire don au musée de Cluny.
Tout le monde est d’accord, chez nous au moins, pour rejeter en Italie, l’invention et l’usage des ceintures de chasteté. Diderot l’appelle l’engin florentin; Voltaire croit qu’à Rome et à Venise on en usait couramment; Saint-Amand (1) dit aussi que la plupart des Romaines portaient de son temps, des caleçons ou brayes de fer.
D’un brayen que Martel en tête
De ses propres mains a forgé
Leurs femmes ont le bas chargé
De peur qu’il ne fasse la beste
Au moins on sait qu’en la plus part,
Maris usent de cet art
Tant l’aspre soupçon les dévore.
Rabelais fait dire à Panurge :
« Le diantre celui qui n’a point de blanc en l’œil m’emporte, si je ne boucle ma femme à la Bergamasque, quand je partirai hors de mon serrail. »
Locution qui ferait croire que les Bergamasques usaient encore plus communément que les Italiens de ces sortes de clôtures mécaniques ou que les serruriers de Bergama avaient acquis en ce genre de fabrication la supériorité des armuriers de Tolède pour la trempe des fines lames d’épée.
