Nicolas Flamel, alchimiste par L. Désormonts

Notre époque est redevenue celle des alchimistes. Moissan qui transforme le charbon en diamant, Berthelot qui, par voie de synthèse, crée les carbures d’hydrogène, les alcools et leurs dérivés; Curie, Le Bon, qui renversant les axiomes les mieux établis, peuvent être tenus pour les émules des transmutateurs de métaux. Le savant moderne reprend la conception de l’alchimiste.

Notre collaborateur, L. Désormonts, a voulu faire revivre ici, après des recherches multiples dans les bibliothèques et les vieilles archives, une des figures les plus caractéristiques des sciences hermétiques du moyen âge. A vrai dire, la physionomie de Flamel qui nous est ici révélée est plutôt celle d’un « fort habile homme » et d’un finaud, que celle d’un savant. Le maître légendaire de l’alchimiste au XVe siècle aurait « bluffé ». Un de ses historiographes écrivait d’ailleurs, dès 1761, parlant de ses mœurs et de son habitus extérieur : « … Tout ce qu’il fit eut pour objet la religion. Il semble que son extérieur annonçait la plus grande simplicité. Sa statue qui était à Sainte-Geneviève des Ardens, paraît la montrer tel : c’est ce qui le faisait aimer. Il était doux dans le commerce de la vie, et peu difficileux dans ses acquisitions. Peut-être aussi son extérieur simple couvrait-il un peu de finesse… »

Pour peu qu’on se donne la peine de les évoquer, il est des figures qui surgissent de l’ombre du moyen âge avec une auréole prestigieuse.

Celle de Nicolas Flamel est de ce nombre. Et c’est bien ainsi que l’a entrevue Alexandre Dumas dans un drame assez oublié aujourd’hui, et qui s’appelle la Tour Saint-Jacques.

Nicolas Flamel Écrivain, Libraire Juré en l’Université de Paris, mort en 1418. (D’après la figure gravée à Ste-Geneviève des Ardens).

Cependant Dumas, malgré sa fantaisie débordante, malgré son souci de présenter au spectateur un héros qui lui soit sympathique, n’en suit pas moins, plus qu’on ne le croit, la trame de la vérité, lorsqu’il nous présente Flamel, un Flamel de légende, médecin possédant le secret de la vie, sorcier bienveillant soignant avec succès la folie de Charles VI.

Ce Flamel qui redresse les torts des méchants, qui comble les justes, qui répand sur le pauvre monde la pluie d’or de son miraculeux creuset semble beaucoup trop beau pour être réel.

Aussi faut-il dire tout de suite à sa décharge qu’il bénéficia plus que personne de la tendance des esprits de son temps à croire au merveilleux.

En tout cas voici l’histoire, son histoire, revue et augmentée après sa mort, selon la bonne méthode des épopées populaires.

Nicolas Flamel, bourgeois de Paris et écrivain de son métier, épousa un jour dame Pernelle, une veuve sensiblement plus âgée que lui, mère de deux enfants et possédant un certain avoir. A partir de son mariage, Flamel vit prospérer sa maison. Sa femme était vaillante et travailleuse, une de ces bonnes bourgeoises qui savent, haut la main, diriger leur ménage. Lui-même exerçait du meilleur de son intelligence son métier d’écrivain. Et peu à peu, la modeste aisance faisait place à l’opulente richesse.

Le métier d’écrivain qui rapporte si peu aujourd’hui, était alors plutôt lucratif. Les hommes sachant écrire étaient rares encore. Et tous les actes de procédure — les gens de chicane besognant ferme même dans ces temps lointains — avaient besoin de copistes. Les copistes donc pullulaient dans le quartier du Palais; et il ne chômaient guère, si l’on en juge par Flamel qui élargit, rehausse sa maison, achète, bâtit, augmente sans cesse ses possessions de bourgeois économe et rangé.

A côté de ces copies officielles, les écrivains ont encore d’autres sources de profit. La répugnance de tout ce qui était œuvre de plume avait tant soit peu diminué dans la noblesse. Et les descendants des chevaliers qui, fièrement, déclaraient ne savoir ou daigner signer, étant gentilshommes, apprenaient bel et bien l’art de la calligraphie. Flamel sut probablement mieux que d’autres les attirer dans l’école qu’il avait fondée à cet effet.

Il y avait encore l’art de l’enluminure, un art compliqué et minutieux, encouragé d’en haut, nouvelle corde à son arc que Flamel utilisa fort adroitement.

Notre bourgeois arrivé ainsi à une bonne situation pécuniaire, ne tarde pas à éprouver le besoin de faire un brin d’étalage de ce qu’il possède… Tout bon parvenu sacrifie à travers.

Plan et façade de la maison de Nicolas Flamel (Maison du Grand Pignon) (D’après L’Histoire critique de Nicolas Flamel et de Pernelle, sa femme).

Toutefois, Flamel continue à vivre simplement chez lui, dans la maison spacieuse qu’il s’est construite et qu’il a meublée très austèrement, et il y mange au vu et au and de tous des choses fort communes, dans de la vaisselle fort ordinaire. Seule, Madame a une garde-robe un peu plus cossue que sa position sociale ne le comporte strictement… faiblesse de femme obligée à paraître jeune peut-être… Et encore elle ne semble pas avoir mis son plaisir à remplir ses armoires d’étoffes de brocard…

Non, Flamel, avant tout, se pique d’être bien pensant. Il a mieux à faire qu’à se laisser aller à une vaine ostentation…

Les nobles, nos contemporains, excellent dans les fondations pieuses destinées à perpétuer leur mémoire. Lui aussi, il va forcer l’âme du peuple de Paris à le révérencer et à l’admirer…

Pendant des années, avec une prudence et une sûreté de main incomparables, il prend à tâche de purifier la source de ses profits, en déversant sur les églises de Paris la magnificence de ses adorations…

Oh! c’est une magnificence endiguée de main de maître !… Chaque donation en son particulier est loin d’être excessive; c’est une arcade au Charnier des Innocents, réceptacle des gibets; c’est la fondation d’une messe perpétuelle; ce sont, pour l’église Saint-Jacques la Boucherie, des chandeliers, dont il a bien soin de déterminer le poids par avance…

Mais, revenons à sa fortune. Au moment où Flamel se sent assez sûr d’elle et de lui pour rivaliser de prodigalités avec les seigneurs, lorsqu’il est sûr de semer avec abondance pour récolter avec profusion, il invente toute une fable : la seule fable bonne à masquer la vraie source de son argent et à le poser comme savant et bienfaiteur de l’humanité.

Il raconte qu’il a trouvé le secret de la pierre philosophale, le secret tant envié de la transmutation des métaux.

Qu’on s’imagine dans le monde d’alors une foule de gens ignares, avides de gloire et de richesse, assoiffés de mystère, affolés d’inconnu, cherchant sans trêve cette chose miraculeuse, le changement du vil métal en or pur et en argent… Qu’on se les imagine, penchés sur leurs creusets, pensifs, maigres, décharnés, les yeux brûlants, la bouche sèche, le crâne dégarni, dévorés par leur chimère, dévorant leur avoir au feu de leur diabolique fourneau…

Il va de soi que Flamel, homme de bon sens et de jugement rassis, avait trop de cette finesse qui est le propre de tout vrai commerçant, pour se leurrer de semblables turpitudes et qu’il avait une foi très mitigée dans les alambics des alchimistes.

Il avait, grâce à son métier d’écrivain, l’occasion d’observer de près les raines perpétrées au fond des creusets.

Sa conduite s’explique. Nicolas Flamel est un curieux, un dilettante qui peut sacrifier à la mode sans craindre ni la banqueroute ni le ridicule. Et comme il a, par des procédés plus ou moins avouables, accumulé beaucoup d’argent, il n’est pas fâché d’en dissimuler, sous des apparences miraculeuses, l’origine triviale.

Peut-être aussi est-il talonné par la peur sourde de voir attribuer son excessive prospérité à un pacte avec le diable… On sent toujours le roussi lorsque, à la barbe du roi et des hauts et puissants seigneurs n’ayant ni sou ni maille, on possède des coffres trop rebondis…

Fonder sa sécurité sur le salutaire effroi qu’on inspire à propos, ne serait rien sans l’appui moral et la bienveillance des églises. Donc, second calcul dérivant du premier, Flamel, pour achever de garantir contre les bourrasques du sort sa fortune et sa vie, fait à l’Eglise l’apparente part du lion… Il donne, il donne !…

Le fantastique, la piété marchant de front, ce n’est déjà pas une si petite trouvaille. Mais voici mieux :

Vers 1379, première date pour laquelle il est catégorique, Flamel prétend avoir acheté, pour la somme de deux florins, un livre bizarre dont, ni son vendeur, ni lui, ni son vendeur, ne connaissaient la valeur… Un livre cabalistique, avec le nombre de trois fois sept feuillets « gravés d’une très grande industrie, avec une pointe de fer » qui contient des instructions de la transmutation des métaux en langue commune.

Pareil ouvrage, dit-il, ne peut provenir que des « misérables juifs » auxquels on l’a dérobé.

Les juifs alers étaient, en effet, bien misérables. Il n’y avait pas de crime, pas de sortilège, pas de maléfice qu’on ne leur attribuait. Leur sécurité se trouvait, de ce chef, des plus précaires. Ils étaient à la merci du roi, en butte à la dénonciation populaire qui s’acharnait sur eux et les faisait rôtir comme sorciers. Et grâce à la frénétique ferveur que les âmes dévotes mettaient à les poursuivre, il est fort probable qu’un jour un de ces malheureux, traqué par le mauvais plaisir de la foule, ait cherché refuge auprès du seul homme intègre et de bon conseil de son quartier; j’ai nommé Nicolas Flamel.

Mais Flamel, sans courir le risque de devenir suspect, ne pouvait cacher le juif qu’un temps relativement limité. Dès la première nuit favorable il l’aidait à s’enfuir, non sans avoir promis de garder en lieu sûr son petit magot… Le temps passait, le juif ne revenait pas chercher sa fortune, ou bien, s’il revenait, elle ne lui était pas restituée… Spolier unimmonde hébreu, n’étant pas loin d’être agréable à Dieu, Flamel a fort bien pu commettre cet insignifiant péché…

En tous cas, il nous raconte sérieusement comment, sa femme et lui, ils se penchèrent sur le livre étrange; comment, intrigués par la magie des signes qui couvraient les feuillets, ils passèrent des heures à le consulter; comment ils finirent par décider que, la chose méritant d’être tirée au clair, un voyage s’imposait.

Bientôt, en effet, Flamel part pour l’Espagne, pays où les juifs, à la suite des persécutions de Philippe le Bel, se sont précipités en hâte, sous toutes sortes de déguisements.

Il va jusqu’à Léon. Sur le chemin du retour il rencontre un certain médecin hébreu, devenu chrétien par crainte de la mort violente et des feux ronflants des bûchers.

Tout de suite, ils se lient d’amitié, une amitié qui devient intense dès que le médecin, un savant en sciences sublimes aperçoit le livre. Soudain le voilà porté en grande ardeur et joie qui se met incontinent à expliquer la signification des hiéroglyphes encombrant les pages.

Ainsi devisant et s’instruisant, Flamel rentre en France, avec ce compagnon précieux dont il entend ne jamais plus se séparer. Hélas ! Pas plus tôt atteignent-ils Orléans, que le juif trépasse !.. Flamel désespéré, le fait ensevelir avec toutes les cérémonies de rigueur, sans oublier les messes pour le repos de l’âme… Puis il rentre chez lui…

Les archéologues, curieux de savoir comment s’appelait ce juif, sont allés sur la foi de Flamel faire inutilement le voyage d’Orléans.

Quand à Flamel, quoique réduit à ses propres lumières, il doit être déjà fort expert, à voir l’argent qu’il dépense. Et comme il jette les écus à droite et à gauche, aux prêtres et aux ordres monastiques, on le croit sur parole quand il prétend les trouver au fond de son creuset.

Son influence, son prestige grandissent en proportion directe de ses libéralités et du mystère qui plane sur ses ressources. Il est l’homme à la science terrifiante, l’homme de bonté et de charité qui confond le populaire et que le populaire acclame.

Cependant le temps passe; la femme de Flamel avance en âge. Et les compétitions commencent entre le jeune mari qui prétend ne pas être évincé du magot devenu si prospère en ses mains, et les enfants de la dame qui croient avoir droit intégral à l’héritage de leur mère.

Voilà justement où nous allons trouver la confirmation de la finauderie de Flamel, qui se dissimule sous des allures de piété et de charité de mieux en mieux affichées.

Au début du mariage, les époux se sont fait une donation entre vifs, réglée par devant notaire; donation indispensable probablement à la bonne issue du marché contracté par la jeunesse industrieuse d’une part, et l’âge mûr fortuné de l’autre. Mais les enfants, voyant leur mère pencher peu à peu vers la tombe ont profité de toutes les occasions pour la circonvenir.

Et un beau jour, dans le plus grand secret, la vieille femme sourde jusque là à la voix du sang, fait un testament qui annule le premier, avantage ses enfants et déshérite bel et bien le mari.

Cependant Flamel s’aperçoit à temps de la supercherie, peut-être grâce à dame Pernelle, qui, se sentant décliner, a des remords soudains et avoue son forfait… En tout cas, quelques jours avant de mourir, elle fait revenir le notaire et remet les choses en état…

De toute cette tragédie familiale, il s’est suivi un bel et bon procès où Flamel n’a pas toujours le beau rôle, où l’on chicane ferme, et où l’on voit que la question d’argent a de tout temps été la pomme de discorde des héritiers.

Mais, déjà à cette époque, Flamel est un personnage trop considérable, trop posé par sa piété et ses largesses de toutes sortes pour que de semblables nuisent sérieusement à sa réputation. Tout au contraire, la mort de sa femme semble lui avoir, à certains points de vue, considérablement servi.

D’abord, de moitié avec elle, il a fait construire une arcade au cimetière des Innocents, afin que des mains pieuses puissent y entasser les débris humains qui encombrement le sol, profanés par les pieds des passants (1).

Dans ce cimetière, en suivant à la lettre les instructions de dame Pernelle, Flamel fit transporter sa femme en grande pompe; et pour cet enterrement, au lieu de dépenser les quatre livres (2) seize sols qu’elle a assignés dans son testament, il en dépensera dix-huit, afin de donner, selon la mode du temps, copieusement à boire et à manger à ceux qui avaient conduit la mort en terre.

(1) Un écrivain du XVIe siècle nous représente ce cimetière, avec sa terre qui a la vertu de pourrir les corps humains en neuf jours, comme un endroit tellement encombré de débris et d’ossements que les quatre-vingts arches, construites le long du mur de l’église, débordent de toutes parts.

(2) Le livre tournois valait 7 fr. 72 en 1411, et seulement 3 francs en 1421. Il faut évaluer la dépense assignée par dame Pernelle d’après la moyenne de ces deux chiffres.

Puis, pour que les prêtres de sa paroisse ne fussent pas jaloux de ses largesses envers la paroisse des Innocents, il pensa à Saint-Jacques la Boucherie. L’église elle-même reçut une porte sculptée où on lisait des vers destinés à rappeler le nom du donateur, des vers où les alchimistes virent toutes les allusions les plus précises et les plus transparentes au Grand-Œuvre. Et comme une porte, ce n’est rien si les prêtres ne sont pas servis tout d’abord, il institue en leur faveur, une messe perpétuelle pour l’âme de la trépassée dame Pernelle.

Comment Flamel se serait-il arrêté en si beau chemin ? Après les Innocents et Saint-Jacques la Boucherie, il y a d’autres églises, d’autres prêtres qui réclament un soutien.

Il continue donc de répandre ses libéralités, et la bénédiction du Dieu qu’il ne cesse de faire implorer pour lui semble, en effet, s’abaisser sur sa tête. La prospérité va croissant, le nombre de ses amis augmente, les pauvres gens s’inclinent devant lui avec une vénération de plus en plus convaincue.

Voilà du reste, qui va compléter Flamel :

Les moines de Saint-Martin-des-Champs possèdent un vaste terrain sans emploi dont, au fond, ils voudraient bien se défaire. Ce terrain est encombré de maisons en ruines, de débris, de grands punaisies de bois… un amas de saleté où seuls de petit gens se hasardent à passer.

Flairant la bonne aubaine, comprenant le parti qu’on pourrait tirer de ces terrains là, Flamel se présente; et à cet acquéreur qui a si bonne renommée, on en abandonne la possession presque pour rien.

Alors, notre madré bourgeois se met à bâtir.

Il fait élever dans ce lieu qu’il transforme de fond en comble, un vaste édifice connu plus tard sous le nom de maison du grand pignon qui, pour le plus grand profit de son fondateur, se partage en deux parties fort dissemblables.

En bas, des lavoirs où, durant le jour, ça vient laver contre argent comptant. En haut, selon la mode des gens de bon ton, qui veut que l’on donne chrétiennement aux déshérités de ce monde une infime partie de son vaste logis, Flamel exerce l’hospitalité.

De pauvres femmes veuves, des « laboureurs » sans asile, y trouveront refuge; mais ils durent payer leur loyer en récitant chaque jour, selon une règle rigoureuse, un Pater et un Ave pour l’âme des pescheurs trespassez.

Et comme de juste, à la hauteur du premier étage de cette maison à double fin, il y avait cette inscription que l’on a reproduite au no 51 de la rue de Montmorency :

« Nous hommes et femmes, laboureurs demourant au porche sur le devant de ceste maison qui fust faite en l’an 1407, sommis tenus chacan, en droit de soy, dire tous les jours un Paster noster et un Ave Maria, en priant Dieu que sa grâce fasse pardon aux pouvres pêcheurs trépasses. Amen. »

Aussi l’attention des gens dans l’embarras fut-elle grandement attirée par cet homme surhumain, qui accumulait l’argent d’autant plus qu’il puisait davantage en ses coffres.

Il s’en suivit probablement d’intéressants colloques où, d’un côté, on implora secours et où, de l’autre, on accorda ces secours contre un taux fort usuraire… Moyen comme un autre, même meilleur que tout autre, pour combler les vides, creusés par de trop opulentes libéralités.

Et qui sait si, en ce temps où la réclame était inconnue, Flamel n’a pas trouvé dans l’alchimie, les bâtisses et les donations pieuses, le moyen radical de se rappeler sans cesse à l’esprit des emprunteurs aux abois !…

Quoi qu’il en soit, nous voyons à un certain moment, le roi lui-même donner dans le piège et envoyer $M^r$ Cramoisi, notaire de la couronne, en ambassade chez le fabricant de métal précieux, pour le prier de devenir, peu ou prou, boursier de la couronne…

Ce qui parait confirmer ces dernières allégations, c’est l’état réel de la fortune de Flamel, au moment de sa mort, cinq mille livres tournois de rente, chiffre énorme à cette époque. On peut en croire l’abbé Vilain, curé de Saint-Jacques, et archéologue distingué qui, au XVIIe siècle, démontre, preuves à l’appui, à quel taux se montait cette fortune.

Flamel meurt enfin en 1418 dans un âge très avancé. Comme il ne se reconnaît pas d’héritier direct, il lègue tout ce qu’il possède à l’église Saint-Jacques la Boucherie, à charge pour elle de délivrer un certain nombre de legs.

Il va sans dire que la charge première de l’église se trouve dans les messes perpétuelles pour le repos de l’âme du donateur. (De genre de legs, on faisait vraiment abus alors, et ils étaient probablement une des plus claires et des plus fructueuses ressources du clergé !) Flamel en décrète le fonctionnement avec la même minutie qui a présidé à la pesanteur des chandeliers présentés jadis à la chapelle.

Il le décrète non seulement pour l’église, mais encore pour sa servante qui doit, à certains jours fixes, venir brûler des cierges à l’église. Non pas les allumer et les laisser sur un piédestal fondre à leur gré, mais les tenir dans sa main jusqu’à ce que la limite de consommation rigoureusement décrite soit atteinte.

Les legs suivants vont démontrer plus évidemment que jamais la façon de compter du bourgeois qui a amassé sa fortune sou à sou. Le souci de gagner le ciel, quoique cuisant, n’empêche pas les libéralités destinées à cet objet, d’être le moins dispendieuses possible…

Ainsi, telle confrérie de moines reçoit du drap brun pour faire des robes. Et le nombre de ces robes, et leur pesanteur, et leur métrage, et la valeur de l’étoffe sont indiqués…

Les aveugles des Quinze-Vingts qui bénéficient, eux aussi, d’un leg, ont l’obligation de venir chaque mois, à treize, en procession. Et cette procession de treize doit être amenée par un prêtre de leur hospice. Et, à l’église Saint-Jacques, ils doivent recevoir dévotement le montant de la rente qui leur est attribuée, soit deux livres sept sols parisis…

Cette frayeur de la mort qui se manifeste par tant de litanies payées, cette peur invincible, talonnante de l’au-delà, qui courbe tous les hommes d’alors, les « sages » comme les « fols » sous la férule toute puissante de l’Eglise, à quelque chose de poignant et de terrible.

Nicolas Flamel qui se préoccupe sans trêve de sa vie future et des désagréments du feu de l’enfer, incarne là d’une façon lumineuse cette époque de violente superstition.

Il peut être un financier avide et un usurier sans scrupule; il peut chercher à donner le change à ses contemporains. Cela ne l’empêche pas de ressentir autant qu’un autre, plus qu’un autre, la peur harcelante du jour où l’on règle ses comptes, par-devant le Juge suprême. Il a devant les yeux, la menace continuelle de la mort armée de sa faulx, de la mort qui s’avance d’un pas lent et implacable, flanquée d’un diable griffu et cornu, ricanant et grimaçant.

Il la voit, toujours prompte à faire signe à son séide, armé de l’horrible fourche sur laquelle s’embrochent les impénitents. Et, malgré sa dextérité à tromper les hommes, il comprend la vanité de toute duperie pour ce mystérieux voyage d’outre-tombe.

Mais, laissons de côté cette hallucinante crainte de l’au-delà qui rabaisserait trop notre héros et voyons un peu son apothéose.

Elle commence presque immédiatement après sa mort. Personne ne songe que, possédant le secret de la vie éternelle, on n’a pas à se préoccuper d’assurer son salut. On oublie la religion dévoteuse et outrancière de Flamel en même temps que les vagues rumeurs qui font de lui un spoliateur des juifs et un prêteur sur gages. Il n’est plus que l’homme secourable, l’homme hospitalier, le chrétien qui, généreusement, partageait son avoir avec le pauvre monde, le savant qui possédait les baumes propres à guérir les plaies du corps et les maladies de l’âme.

Et les alchimistes se mettent soudain à lui attribuer leurs meilleurs travaux; et les philosophes suivent avec un accord touchant l’exemple donné par les alchimistes (plusieurs ouvrages scientifiques de ce temps portent le nom de Flamel).

Et plus le temps passe, plus Flamel devient nuageux, plus il monte et grandit, plus il se divinise. On va en grande pompe déchiffrer les hiéroglyphes qui ornent le portail de Saint-Jacques la Boucherie et ceux qui sont gravés sur les deux arcades érigées par lui au cimetière des Innocents. Et de fantastique en miraculeux, on fait tant de chemin, que la mort d’un pareil homme devient insoutenable. Non, Flamel ne peut pas être mort…

Voilà pourquoi il se trouve un voyageur français, Paul Lucas, pour nous expliquer en 1714, que ni Flamel ni sa femme ne sont trépassés, puisqu’ils les a rencontrés en Inde où ils lui ont expliqué les propriétés et les vertus de l’élixir de vie dont ils font usage.

Il n’en peut pas être autrement quand on calcule avec des chiffres magiques, symboliques, fatidiques et cabalistiques. Le livre de Flamel a trois fois sept feuillets, Flamel passe trois fois sept ans à l’étudier. Le nombre de ses donations pieuses se chiffre par des multiples de sept…

Alors Pernelle, puisque la mort n’avait pas de prise sur elle, a simulé la maladie et le trépas. Et, pendant qu’elle partait en toute diligence pour la Suisse, on enterrait à sa place un morceau de bois vêtu de ses hardes. Le temps venu pour son propre départ, Flamel achète fort cher — c’est facile pour quelqu’un qui a de l’argent à ne pas savoir qu’en faire — le simulacre de sa mort aux prêtres et aux magistrats, puis va rejoindre son épouse. En semble, vivant en sages, ils visitent tous les pays avant de s’installer définitivement en Inde, où Lucas, ministre de Louis XIV et voyageant par ordre, affirme les avoir rencontrés.

Une semblable légende, toute naïve et puérile qu’elle soit, n’en a pas moins son charme.

Qu’on se représente Flamel, tel que nous le montre une gravure du temps inspirée déjà par le respect de la postérité… En pèlerin avec le manteau retroussé pour faciliter la marche et, comme attribut, un encrier pendu à sa ceinture.

Ce pèlerin, dont Flamel devient une des plus impressionnantes allégories, c’est le peuple du moyen âge enfermé dans sa nuit opaque de fanatisme, d’ignorance et de superstition. Tremblant et timoré, crédule jusqu’à l’invraisemblance, oppressé de sourde inquiétude, il s’agrippe éperdument aux plus illusoires, aux plus décevantes chimères. Et cependant, malgré sa détresse et ses doutes, il avance vers le but de son pèlerinage. Là-bas, au fond du firmament, creuset insondable de tout avenir, il a perçu une lueur. Une lueur qui indique le point d’où jaillit la lumière, le plein jour !…

Maison de Nicolas Flamel, 51, rue de Montmorency, dans son état actuel
Retour en haut