Les zoophiles, de l’affection démesurée morbide, pour les animaux par le Dr Filassier

La désequilibration mentale, écrivait Magnan en 1897, atteint chez les dégénérés tous les modes de l’activité cérébrale, elle frappe également l’intelligence, la volonté, la sensibilité. Chez eux, toutes les déformations de l’activité psychique, inégalité de caractère, écart du sens moral, lacunes de l’intelligence, défaillances de la volonté se nuancent à l’infini. Chacun d’eux est déséquilibré à sa manière, réagit suivant les modes qui lui sont propres.

Chèvre sodomisée par un berger grec, lithographie de Paul Avril

Or, parmi ces réactions variables à l’extrême, il nous a été donné d’observer récemment à l’asile Sainte-Anne, service de l’admission, une malade qui mêlait à un délire de persécution très net, une sollicitude, une tendresse, une affection disproportionnée pour un chat qu’elle ne quittait plus et pour lequel elle allait jusqu’à se priver de nourriture.

A coup sûr, l’affection que l’on éprouve pour les animaux qui vivent notre vie, ou nous servent, est un sentiment bien naturel : le déséquilibre n’apparaît que lorsque ce sentiment honorable s’exagère avec une telle intensité qu’il écarte toutes les autres manifestations de l’activité intellectuelle et morale, et finit par devenir la préoccupation constante, le guide presque exclusif de tous les actes du malade.

Déjà Morel  rapporte le cas d’un homme d’une haute capacité intellectuelle chez qui les causes les plus petites, les plus ridicules, suscitaient des accès de sensibilité absurdes :

« La perte des animaux domestiques qu’il élevait, le jetait dans des états perplexes et des crises de larmes, comme la mort de ses meilleurs amis. Je l’ai vu un jour en proie à une douleur délirante à propos de la mort d’une des nombreuses grenouilles qu’il élevait dans son jardin. »

Après Morel, Magnan rapporte l’observation de deux dégénérés zoophiles (2).

En 1897, Emilie C…, âgée de 63 ans, vivait dans les asiles depuis vingt-sept ans. Son hérédité était lourde : elle présentait depuis longtemps, avec des troubles de la sensibilité générale, des idées de persécution et des idées de grandeur nées à la même époque. Tous rient d’elle et l’insultent; les surveillantes sont de véritables « fiévres urticaires », « je les crois, dit-elle, pétroleuses ». Elle avait également du délire du toucher. L’empereur s’est opposé à son mariage avec un ministre plénipotentiaire; l’impératrice était jalouse de sa vertu; elle entre à Sainte-Anne en avril 1892; c’est qu’on a voulu lui faire abandonner ses consolateurs, son unique amour, ses animaux adorés. — Elle a, en effet, un amour profond pour les poules, les coqs, les canards et les chats; les autres animaux lui sont indifférents ou lui font peur.

Cette disposition d’esprit remonte déjà très loin. En 1876, elle élevait des chats :

  • Minette.

  • Séverette.

  • Martyr Constans.

  • Mont Blanche.

Séverette était « une bête merveilleuse parlant d’une voix enchanteresse ».

Minette, « belle à miracle », « une intelligente et sublime amie, son âme resplendissait sur sa figure d’ange et sur tout son être gracieux ; la grâce de ses bonds eût fait mourir de jalousie la plus célèbre danseuse ».

Martyr Constans avait « un aspect virginal, je ne vis vierge m’en imposer autant ».

Mont Blanche avait une tête de « miraculeuse beauté ».

Quand un de ses chats souffre, « prendre son mal lui eût été doux ».

Plus tard elle reporte cette affection sur les coqs, « êtres si sublimes, si grands et à la fois si modestes » et des poules, « cette merveille de la création; cette créature mignonne qui avait tout pour plaire ».

Tous les autres sentiments s’effacent chez Emilie. « D’abord mes poules, dit-elle, puis mon fils ».

Celles-ci ont des noms :

  • Provision.

  • Sœur de la Provision.

  • Caille chasseresse.

  • Caille Pipie.

  • Mère blonde.

Il y a aussi les coqs Mien père et fils; et le coq Georges, qui ressemble à une personne du service, dit-elle.

Manger du poulet est un crime odieux; elle refuse de faire couver ses poules « pour ne pas créer des malheureux et des martyrs, car, elle disparue, que feraient-ils ? »

Magnan rapporte encore l’observation de Marie D… chez laquelle les sentiments affectifs, les penchants normaux n’ont jamais été très marqués et qui, au contraire, témoignait dès l’âge de 10 ans d’un amour exagéré pour les animaux. Elle recueillait dès cet âge les insectes, les mettant dans un bocal, leur donnant des feuilles à manger. Mais les araignées surtout lui plaisaient, « je les ai toujours aimées parce que je leur trouve quelque chose de majestueux ». Un jour elle s’attacha à Petite, une belle araignée blonde qu’elle nourrit de mouches et qui peu à peu partage sa nourriture. Elle vaquait à son ménage l’araignée sur l’épaule, en sortant elle l’enfermait dans une carafe; à son retour elle la prenait dans sa main et la caressait. Elle lui faisait de la musique; elle examinait ses déjections à la loupe pour se rendre compte de l’état de santé de l’animal.

« Si j’étais riche, dit-elle encore, si je pouvais avoir un jardin, j’aurais une cage vitrée où j’élèverais un grand nombre d’araignées ! — Oh ! que je serais contente, que je serais heureuse, je suis comme électrisée en pensant à cela. » Elle aime les guêpes et les chauves-souris qu’elle trouve jolies et dignes d’intérêt ; elle soigne encore une tortue « maltraitée par son maître » qu’elle croyait atteinte de phtisie.

Elle ramasse les fourmis de peur qu’on ne les écrase et précipite ses puces dans l’eau de javel, car cette mort lui semble plus rapide et moins douloureuse.

M. V… à laquelle nous faisions allusion au début de cet article et que nous avons présentée à la Société Clinique de Médecine mentale en novembre 1910, entra à l’asile Sainte-Anne (Pavillon de l’admission), en octobre de la même année ; elle présentait depuis quelques années déjà des idées de persécution ; depuis 1897, M. X… la poursuit, elle l’a repoussé et il lui en veut.

En vain, lorsqu’elle a remarqué ses premières avances, lui a-t-elle écrit pour connaître ses intentions. Tout le monde, dans la région où elle habitait, parlait de ce mariage. Il ne lui a pas répondu, mais un jour il a fait comprendre à quelqu’un qui le lui a répété qu’il s’agissait surtout pour lui de s’amuser. Comme elle se refuse, il la persécute.

En 1900, malade, elle entre à Laënnec; pendant trois jours, l’interne ne veut pas la soigner. Opérée le 13 décembre 1902, à l’hôpital Broca, d’une affection abdominale, on ne put terminer l’opération car elle était trop faible.

Elle eut à cette époque à se plaindre de la surveillante, comme elle avait eu à se plaindre en 1900 de l’interne et du chirurgien. On ne lui a pas donné les soins nécessaires. Pourquoi ? C’est que M. X… les a montés contre elle. Bientôt on lui refusera les secours auxquels elle a droit.

En 1909, on tente de l’empoisonner; c’est la cuisinière de sa patronne qui a la promesse d’une forte somme d’argent si elle la fait disparaître. Son propriétaire a été tué parce qu’il prenait son parti. Actuellement, la situation est intenable, et si elle rentre à l’asile, c’est parce que les personnes qui s’intéressent à elle ont reçu des menaces de mort; elle profitera de son séjour ici pour faire terminer l’opération commencée en 1902.

Ces persécutions ne sont d’ailleurs pas les seules dont elle a eu à se plaindre.

En 1905, elle a refusé à une dame F… une petite somme d’argent et depuis cette époque, cette dame, sa compatriote, n’a cessé ses méchancetés. Cette dame a monté contre elle les autres locataires de l’immeuble : on murmure sur son passage, elle a surpris des mots qui s’appliquaient à elle; un jour elle a entendu  M. F… dire « c’est un ver solitaire qui se pourrit à continu; il faudrait faire désinfecter la maison ».

Des gamins criaient « saleté » à travers la porte de son logement.

Un jour, comme elle habitait au rez-de-chaussée, M. F… a menacé de la tuer avec une bouteille; elle sauta par la fenêtre et alla se plaindre à la propriétaire.

En août 1905, elle changea de chambre et monta habiter au premier étage; ce fut en vain, cette dame continuait à l’insulter lorsqu’elle passait dans la cour de la maison.

Dans son nouveau logement, elle avait fait connaissance plus intime d’une dame L… avec laquelle elle ne tarda pas à se brouiller également dans des circonstances analogues, mais aussi pour un motif nouveau qui trahit un point fort intéressant du caractère de la malade.

Dès son enfance, M. V… a beaucoup aimé les animaux; elle jouait avec les chats, les emmaillottait, et les plaçait dans un berceau.

Vers 1891, se trouvant à la campagne, elle habitua une petite poule et un petit coq à monter sur elle sans crainte; l’un d’eux ayant eu une patte brisée elle le soigna. La nuit elle le plaçait dans un poêle qu’elle venait d’éteindre et où la chaleur était douce, elle le disposait sur un morceau de laine.

Or, M. L… possédait une chatte : elle la soignait fort mal, la battait. Un jour cette bête se réfugia chez $M^{me}$ V… ; elle était très douce et très bonne et ne justifiait en rien les procédés de $M^{me}$ L…, sa maîtresse.

Le soir, lorsque M. V… était couchée, la bête passait au-dessus de sa tête et lui léchait le front. — Aussi, très pauvre, gagnant un franc par jour comme culottière, se privait-elle de manger pour la nourrir de pain et de lait; lorsqu’elle allait en journée, elle réclamait pour elle les restes de la table.

Un jour, c’était en 1906, M. V… fut souffrante et songea à aller se faire soigner au Vésinet; elle voulut d’abord assurer le sort de sa chatte et se rendit à la Société protectrice des animaux et à l’Assistance aux animaux pour la placer; on refusa de la prendre, car notre malade n’appartenait pas à la Société.

Or, après tant de peines, M. L… a eu le cœur de lui réclamer sa chatte!

A son entrée à l’Asile, elle était accompagnée d’un chat qu’elle portait dans ses bras et qui ne la quittait jamais. Ce chat a une histoire, il s’appelle Pierrot.

En 1907, la voisine de notre malade, M. D… avait un chat, Pierrot et une chatte, Pierrette, M. V… ayant des souris chez elle, pria sa complaisante voisine de lui prêter Pierrot, ce qui fut fait.

Un jour, il lui sembla que Pierrot était malade, elle le dit à M. D… ; celle-ci, au lieu de la remercier, reçut fort mal l’observation; on échangea des mots aigres.

Plusieurs mois s’écoulent; un jour M. V… trouva Pierrot sur le carré; elle le prit, lui donna du pain et du lait, le coucha dans son lit. Le lendemain, elle le rendit à M. D…, sa maîtresse; l’animal refusa de rester chez sa maîtresse. Elle le recueillit donc, mais tous lui faisaient des méchancetés pour l’amener à l’abandonner. Elle s’y refusa !

Un jour, elle remarqua que Pierrot ne dormait plus, ne jouait plus, ses poils tombaient; cet état s’étendant pendant deux mois, elle alla consulter le vétérinaire de l’Assistance aux animaux. Celui-ci fit une ordonnance dont le prix d’exécution s’élevait à 3 fr. 50; elle n’avait qu’une partie de la somme, elle ne fit qu’une partie de l’ordonnance; la situation restait stationnaire, elle retourna à l’Assistance aux animaux, mais elle y fut fort mal reçue, dit-elle, et il y eut une scène assez vive.

Pierrot ne pouvait demeurer abandonné, elle l’emmaillota soigneusement et se rendit à l’École Vétérinaire d’Alfort. On examina l’animal et elle entendit un élève qui disait : « La pauvre dame, si elle voyait sa bête dans l’état où elle est, elle se rendrait compte qu’elle est perdue ! Heureusement qu’elle ne s’y connaît pas. »

On lui prescrit de l’iodure de potassium et de sodium et du sirop d’écorces d’oranges amères, à une seconde visite de l’arrhénal, à une troisième du fer. Enfin on le garda dix-huit jours en observation. La séparation fut cruelle; elle s’y résigna dans l’intérêt de l’animal, mais ne put rentrer chez elle et alla chez une amie qui la consola de son mieux.

Le 18ème jour elle se présenta à l’Ecole pour le retirer; une vive émotion l’attendait : dans la même cage se trouvent deux chats; l’un deux est dans un état lamentable, il semble mourant. L’obscurité ne permet pas à M.V… de distinguer si c’est Pierrot qui est malade : la peur la prend, la sueur couvre son visage, elle fond en larmes !

Heureusement on arrive et on lui apprend que ce n’est pas Pierrot, c’est un autre chat qui a été opéré le matin même.

Sa joie est extrême, et se sauve en emportant Pierrot.

En 1908 elle l’emmène en Auvergne, car on lui a dit, à l’Ecole vétérinaire, que l’air des bois lui fera du bien; au retour elle va le présenter de nouveau et on lui trouve bonne mine.

Hélas, pourquoi faut-il que son chat soit de nouveau malade !

C’est X… et le chirurgien qui l’a opérée qui lui envoient la gale. Dès qu’elle sortira elle le fera tondre.

Chez quelque esprit mal averti, ces travers, ces exagérations singulières pourraient prêter à sourire : il n’en faut rien faire. — Elles ne sont que la traduction de cette déséquilibration du système nerveux qui est la base même de la dégénérescence.

Faut-il rappeler qu’au cours de ses expériences sur des animaux, Claude Bernard fut maltraité par une antivivisectionniste trop sensible ? Et M. Bouchard ne rapportait-il pas, lors du jubilé du docteur Magnan, que celui-ci fut l’objet de poursuites devant les tribunaux anglais, pour avoir, à Londres, dans un but d’instruction, reproduit des expériences sur l’alcool, à l’aide d’injections d’essences à de jeunes chiens ?

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