Les hommes à queue par le Dr Henri Bouquet

« L’homme peut-il avoir une queue ? Les Anciens en étaient persuadés et effectivement, dès la plus haute antiquité, on signale l’existence d’hommes qui semblent munis de cet appendice naturel. Quelques peintures égyptiennes représentent des esclaves noirs dont une peau de bête ceint les reins, de telle façon que la queue relevée, d’après un arrangement insolite, semble rappeler une disposition native. Mais on ignore encore à quel motif obéissaient les Égyptiens en revêtant ainsi leurs esclaves des attributs de l’animalité. Pline rapporte, au livre VII de son Histoire naturelle, que dans certaines contrées des Indes les hommes naissent communément avec des queues, ce qu’affirme plus tard Ptolémée, dont l’autorité fut si longtemps loi. Longtemps aussi on a cru que les trois hommes velus dont parle Hannon le Carthaginois dans le Périple, et dont les peaux furent déposées dans un temple où elles furent retrouvées par les Romains, étaient également des hommes à queue, mais il fut reconnu qu’elles appartenaient à des chimpanzés. Il est à croire que le satyre que saint Augustin trouva à Carthage, sur les ruines de la ville où il bâtit Hippone, n’était également qu’un anthropoïde, si on s’en réfère à la description que nous a laissée le saint évêque de la queue et du pelage de ce satyre. » Notre regretté collaborateur, le professeur Ledouble, à qui nous empruntons ces lignes, relègue pareillement dans le domaine de la légende les récits des voyageurs qui ont parlé de races d’hommes à queue, mais il fut reconnu qu’elles appartenaient à des chimpanzés. Il est à croire que le professeur Ledouble, à qui nous empruntons ces lignes, relègue pareillement dans le domaine de la légende les récits des voyageurs qui ont parlé de races d’hommes à queue, mais il fut reconnu qu’elles appartenaient à des chimpanzés. Il est à croire que le satyre que saint Augustin trouva à Carthage, sur les ruines de la ville où il bâtit Hippone, n’était également qu’un anthropoïde, si on s’en réfère à la description que nous a laissée le saint évêque de la queue et du pelage de ce satyre. » Notre regretté collaborateur, le professeur Ledouble, à qui nous empruntons ces lignes, relègue pareillement dans le domaine de la légende les récits des voyageurs qui ont parlé de races d’hommes à queue, mais il fut reconnu qu’elles appartenaient à des chimpanzés. Il est à croire que le satyre que saint Augustin trouva à Carthage, sur les ruines de la ville où il bâtit Hippone, n’était également qu’un anthropoïde, si on s’en réfère à la description que nous a laissée le saint évêque de la queue et du pelage de ce satyre. « Notre regretté collaborateur, le professeur Ledouble, à qui nous empruntons ces lignes, relègue pareillement dans le domaine de la légende les récits des voyageurs qui ont parlé de races d’hommes à queue, possedant une queue rudimentaire, voire même une queue plus ou moins longue constituée par un squelette vertébral entouré de parties molles (muscles, tissu conjonctif, graisse, vaisseaux et nerfs) et conséquemment mobile et recouverte ou non d’un pelage. »

Figure tirée du livre de Fortunius Licotus, « De Monstris », ex recensione Gerardi Blasil, Amstelodami, 1665.

Qu’il existe des hommes pourvus, à l’exemple des animaux, d’un appendice caudal dépendant de la région coccygienne, cela ne peut faire de doute. Depuis fort longtemps, les comptes rendus des Sociétés savantes mentionnent des curiosités de ce genre. Les gravures des anciens auteurs en ont reproduit un certain nombre et, de nos jours, l’appareil photographique a poussé l’indiscrétion dans une voie plus soucieuse d’exactitude. Les figures qui illustrent cet article sont, au demeurant, suffisamment instructives pour nous éviter de longs développements.

Glissons rapidement, si vous y consentez, sur la partie purement anatomique du sujet. Nous y aurons des guides renommés, parmi lesquels les plus récents sont Bartels d’une part, et de l’autre MM. Le Double et Houssay. Le premier a donné de ses anomalies une classification que, depuis près de trente ans, aucune autre n’est venue détrôner. Il reconnaît cinq variétés de queues humaines.

En premier lieu, viennent les queues véritables où se trouve une suite supplémentaire de vertèbres. Puis viennent les queues rudimentaires, courtes, coniques, sans contenu osseux ; une troisième classe comprend les queues triangulaires adhérentes ; une quatrième les queues longues, minces, comparables à l’appendice du cochon ; on n’y trouve pas non plus de vertèbres. Enfin, complètent la série, les queues qui contiennent simplement, en nombre normal, les vertèbres coccygiennes, extériorisées.

L’origine de cette monstruosité relative a été élucidée par la science moderne de façon que l’on peut croire définitive. Les premiers nommés de ces appendices seraient dus à une multiplication anormale des éléments du coccyx, nés avec pour primum movens un atavisme démontré à plusieurs reprises. Les trois groupes suivants se seraient montrés sous l’influence d’un arrêt de développement. « L’embryon humain, en effet, âgé de cinq semaines, dit Le Double, a un appendice caudal manifeste et un nombre de vertèbres supérieur à celui de l’adulte. 38 au lieu de 33 ou 34 ; les 4 ou 5 de ces dernières vertèbres sont éphémères : déjà chez l’embryon de 6 semaines, la 38ème, la 37ème, la 36ème se confondent en une seule masse, la 35ème elle-même, n’a plus de limites parfaitement nettes : l’embryon de 9 semaines n’a plus que 34 vertèbres, la 34ème résultant évidemment de la fusion des quatre dernières et la queue est déjà moins proéminente. » Ce sont là des faits que nous connaissons depuis Bartholin. Mais ce n’est guère que d’aujourd’hui que nous en donnons une interprétation. Celle-ci, pour être assez satisfaisante, n’en est-peut-être pas moins transitoire comme tant d’hypothèses humaines. Je fais allusion ici, au principe évolutionniste connu sous le nom de Loi de Patrogonie ou Loi de Serres, d’après laquelle tout individu traverse dans son développement les phases par lesquelles a passé l’évolution de son espèce à travers les âges.

Considéré à la lumière de cette loi, le phénomène qui fait l’objet de cet article constituerait donc bien nettement un fait d’atavisme régressif. Nos anciens, qui n’avaient pas ainsi codifié les conditions dans lesquelles cette anomalie peut survenir, étaient arrivés, en somme, par la simple observation, à un résultat à peu près identique au nôtre. Ils considéraient les hommes à queue comme des humains inférieurs qu’ils rangeaient volontiers dans la classe un peu vague des « hommes sauvages ». Par-ci, par-là, un de ces anormaux montrait bien une intelligence équivalente à celle de ses contemporains, faisait bien partie des classes instruites d’une nation civilisée, mais, en général, c’était parmi les habitants des régions mal connues du globe, dans les contrées dont l’exploration était à peine ébauchée qu’on avait rencontré ces extraordinaires humains. Aussi, en-dehors de quelques rares constatations sur nos latitudes, est-ce dans les récits des voyageurs revenus de l’Orient européen, mais surtout de l’Asie mal connue ou de l’Afrique mystérieuse que les observations de genre doivent être élucidées. Elles y sont, d’ailleurs, peu nombreuses et parfois manquent un peu de netteté.

Ce qu’il y a, peut-être, de plus intéressant dans ces récits, ce n’est pas ce qui concerne les individus isolés, quoique certaines de leurs histoires ne manquent pas de pittoresque, ce sont les idées qui régnaient à cette époque, pas encore très éloignée de nous, sur les peuplades dont, disait-on, tous les individus étaient porteurs de cet inhabituel ornement. C’est une opinion qui longtemps eut cours et qui ne reposait peut-être pas sur des bases aussi fragiles qu’on veut bien le dire à l’heure actuelle.

Nous avons vu, en effet, que l’atavisme devait avoir une certaine part dans la production de cette monstruosité. D’autre part, nous savons, par de nombreuses observations, que l’anomalie est assez fréquemment héréditaire et les deux notions se complètent l’une l’autre. Qu’y aurait-il donc de surprenant à ce que des peuplades entières, isolées des régions habitées environnantes, eussent fini par présenter d’une façon générale cette particularité tératologique ? Comment croire, d’autre part, que les observateurs aient pu être toujours trompés par un artifice de costume, le port d’une peau de bête, la place spéciale d’une arme, et aient régulièrement cru à l’existence d’une queue chez des hommes qui n’en possédaient même pas le rudiment ? Bien mieux, il est de ces observateurs qui ont non seulement vu, mais touché et mesuré.

Fr. de Castelnau, il y a cinquante ans, interrogea au sujet des populations qui habitaient le centre mystérieux de l’Afrique, les plus intelligents des esclaves noirs de Bahia. Il est curieux que, sur le point particulier qui nous occupe, leur avis ait été aussi constant. Voici ce que lui dit un de ces noirs, nommé Manuel : qui avait suivi une expédition des Haoussas, ses compatriotes :

L’expédition haoussa dormit neuf nuits dans ces vastes forêts ; plusieurs fois il fut nécessaire d’ouvrir un chemin pour faire passer les chevaux…

« En sortant du bois, on commença à escalader de hautes montagnes et peu de jours après on aperçut une bande de sauvages Niam-Niams ! Ces gens dormaient au soleil ; les Haoussas s’en approchèrent sans bruit et les massacrèrent jusqu’au dernier ; ils avaient tous des queues d’environ 40 centimètres de long et qui pouvaient en avoir 2 ou 3 de diamètre ; cet organe est lisse ; parmi les cadavres se trouvaient ceux de plusieurs femmes qui étaient conformées de la même manière.

« Manuel faisait partie de l’avant-garde et a vu tuer beaucoup de gens ; il a examiné les cadavres, mesuré les queues, et il ne peut concevoir aucun doute relativement à leur existence.

Appendice caudal chez un enfant de la tribu des Moïs

« Le chef des Niam-Niams demanda grâce, mais le roi de Kano fit tuer tous ceux que l’on prit parce qu’ils avaient des queues et qu’il supposait que personne ne voudrait acheter de semblables esclaves. »

Un autre, Maidassara, lui donne les renseignements suivants : « Maidassara a fait partie d’une expédition militaire contre les Niam-Niams et en a tué plusieurs. Ils avaient des queues. Les jeunes enfants en naissant ont des queues d’environ deux pouces de long. Il a vu un homme qui en avait une d’environ 70 centimètres. En général elle a moins d’un demi-mètre, elle peut avoir un pouce et demi de diamètre. Cette queue est lisse et noire… Elle n’a pas de mouvement et ils ont des bancs pour s’asseoir dans chacun desquels ils percent un trou pour laisser passer cet appendice. »

D’autres corroborent : les uns ont vu, les autres ont entendu dire : il s’agit toujours des Niam-Niams. On a reconnu depuis que les nègres de ce nom n’avaient pas de queue. Mais n’est-il pas possible qu’une de leurs tribus au moins, par le mécanisme que nous avons esquissé tout à l’heure, ait été pourvue de ce supplément anatomique ? Ce qui le ferait croire, c’est que les interlocuteurs de Fr. de Castelnau distinguent fort bien les Niam-Niams à queue de ceux qui en sont dépourvus et les tiennent pour « habitant assez loin les uns des autres. Et, réellement, lorsqu’on palpe et qu’on mesure un organe de ce genre, fût-on nègre, on sait distinguer sur des ennemis morts, ce qui appartient à leur organisme de ce qui n’est qu’un ornement de toilette. »

La question, probablement, en restera là. A voir le massacre que font si facilement les haoussas seuls de ces antropophages anormaux, on peut penser que la tribu en question, si elle a existé réellement, a pu totalement disparaître. Les quelques membres qui auraient survécu en seraient considérés à l’heure actuelle comme des anormaux isolés, et, s’unissant à d’autres Niam-Niams sans signe distinctif, ont pu procréer des descendants à coccyx ordinaire.

Voici, d’ailleurs, un autre récit de même genre, dû au naturaliste Le Maillet, mais où manquent, malheureusement, les précisions topographiques et ethnographiques  :
« Lorsque je passai dans cette dernière ville (Tripoli de Barbarie) au commencement de ce siècle, j’y vis un Noir, nommé Mahammed, d’une force extraordinaire. Il menait seul une grosse chaloupe à l’aide de deux rames avec plus de vitesse que vingt autres n’auroient pu faire. D’une seule main il renversoit deux à trois hommes, et portoit des fardeaux d’une pesanteur étonnante. Il étoit velu et couvert de poil, contre l’ordinaire des Noirs, et avoit une queue d’un demi-pied de longueur, qu’il me montra. Je m’informai de son pays, qu’il me dit être du côté de Bornéo. Il m’assura que son père avoit une queue comme lui, ainsi que la plupart des hommes et des femmes de sa contrée qui vont tout nuds et chez lesquels cette queue n’a rien de déshonorant comme en Europe. Les marchands de Tripoly qui trafiquent en esclaves noirs m’assurèrent aussi que ceux de ce pays étoient plus farouches, plus forts et plus difficiles à dompter ; qu’ils avoient presque tous des queues, les femmes comme les hommes ; et qu’il leur en passoit plusieurs par les mains, qu’on vendoit bien à la côte de Caramanie, où ils étoient employés à couper des bois. »

On voit que les témoignages concordent assez bien ; on pourra en rapprocher encore les deux notes présentées à l’Académie des Sciences en 1849 par Ducourtnet, lequel donnait à cette tribu de nègres le nom de Ghilânes et leur attribuait comme habitat principal le Soudan Méridional .

Figure tirée du livre de Fortunius Licotus, « De Monstris », ex recensione Gerardi Blasil, Amstelodami, 1665.

Pour ce qui est des cas isolés, ils sont assez nombreux pour que l’on puisse faire un choix parmi eux. Une impression générale se dégage de toutes ces histoires, c’est que cette anomalie ait été communément tenue pour une tare par ceux qui en étaient porteurs. Ils cherchaient à s’en cacher ou tentaient de donner des raisons qui expliquassent la venue. Il eut été étonnant qu’en pareille matière les influences maternelles ne fussent pas mises en cause. Elles l’ont été, en effet, et voici un exemple de ce genre d’interprétation (bien moins imaginaire peut-être qu’on ne l’admet en général) :

« Si l’esat du coccyx, dit Diemerbroeck, étant recourbé en dehors, croit en longueur, il devient une queue telle qu’en l’année 1638, j’en vis une en un enfant, laquelle, d’une demie aune de longueur et entièrement semblable à la queue d’une guenon, que la mère de cet enfant avait chez elle, et de laquelle ayant été épouvantée vers le second ou troisième mois de sa grossesse, s’imprima en son esprit une telle idée de la queue de cet animal, qu’elle ne l’en pût si bien ôter qu’elle ne lui revint de tems en tems dans la mémoire (2). »

Le cas suivant, que j’emprunte à de Maillet, outre qu’il évoque encore cette étiologie, nous montre une fois de plus combien était fréquente jadis la tournure d’esprit qui attribuait, à tort ou à raison, aux hommes gratifiés de ce supplément anatomique, certains caractères de bestialité, parmi lesquels la force étaient un des plus communs. Il y en avait d’autres comme on va voir :

« Etant à Pise en l’année 1710, dit notre auteur, je fus informé qu’une courtesiane s’étoit vantée d’avoir connu un étranger qui y avoit passé trois ans auparavant, et qui étoit de l’espèce de ces hommes à queue dont je parle. Cela me donna la curiosité de la voir et de la questionner sur cette avanture. Elle n’avoit pas encore alors plus de dix-huit ans et étoit fort belle. Elle me conta que, revenant de Livourne à Pise en 1707, dans un bateau de voiture, elle y rencontra trois officiers françois, dont un devint amoureux d’elle. Cet homme étoit grand et bien fait et pouvoit avoir trente-cinq ans. Il étoit fort blanc de visage, ayant la barbe noire et épaisse, les sourcils longs et garnis. Il passa la nuit avec elle et approcha fort de travail par lequel Hercule n’est pas moins fameux dans la Fable, que par ses autres exploits. Il étoit si velu, que les ours ne le sont guères davantage : le poil dont il étoit tout couvert avoit près de demi-pied de longueur. Comme cette femme n’avoit jamais rencontré d’homme de cette espèce, la curiosité qui lui faisoit porter les mains de tous côtés sur le corps de celui-ci, les lui ayant fait étendre sur ses fesses, elle y trouva une queue de la grosseur du doigt, et de la longueur d’un demi-pied, qu’elle empoigna, en lui demandant ce que c’étoit. Cette queue étoit velue (sic) comme le reste du corps. Cet homme répondit d’un ton brusque et chagrin, que c’étoit un morceau de chair qu’il portoit de naissance, par le désir que sa mère avoit eu étant grosse de lui, de manger d’une queue de mouton ; et depuis ce moment elle remarqua qu’il ne lui témoigna plus la même amitié. L’odeur de sa sueur étoit si forte et si particulière, elle sentoit tellement le sauvage, que cette femme fut plus d’un mois à en perdre le sentiment, qu’elle s’imaginoit trouver partout. »

Figure tirée du livre de Fortunius Licotus, « De Monstris », ex recensione Gerardi Blasil, Amstelodami, 1665.

Les autres observations de genre que contient le livre de de Maillet, signalent également des particularités d’un genre analogue. C’est l’histoire de M. de Barsabas et de sa sœur (qui était religieuse), lesquels étaient renommés pour leur force extraordinaire. C’est surtout celle de Louise Martine, demeurant rue Courtissade, à Aix-en-Provence, matrone ayant les sourcils et les cheveux fort noirs et du poil au menton. Elle portait sur ses épaules « deux faix de bled » aussi aisément qu’une autre pouvait porter un fagot. Elle était grosse et puissante et elle donna un jour, à un homme, un tel soufflet qu’il fut couché à terre du coup et y resta évanoui une demi-heure. Il ne fait pas bon se frotter aux femmes à queue !

Les femmes font-elles dans ce chapitre particulier de tératologie, meilleure figure que les hommes ? Les avis sont, sur ce point, des plus partagés. Nous avons vu que les récits qui mettent en jeu les pénibles tribus où cet ornement serait général, ne font pas de distinction entre les sexes et que, parmi les faits particuliers, le beau sexe paraît aussi bien loti que l’autre. Cependant la statistique générale paraît plutôt donner aux hommes la supériorité, si c’en est une, en cette matière. C’est du moins ainsi que conclut Eliséeff, dans le récit d’un cas de genre qui fut rapporté à la Société d’Anthropologie en 1886, par M. Louis-Mélikoff :

Le 3 avril 1886, dit cet auteur (1), le voyageur bien connu de l’Orient, le Dr A.-W. Eliséeff, a fait,  à la Société des Médecins russes de Saint-Pétersbourg, une communication très intéressante sur les hommes à queue, qui ont été observés non seulement en Orient, mais aussi parmi les Russes.

L’honorable rapporteur a décrit une femme qu’il a eu l’occasion d’observer. M. Eliséeff a été appelé auprès d’une malade qui se plaignait beaucoup de fortes douleurs au sacrum. Ces douleurs l’empêchaient de marcher, de s’asseoir, de se tenir debout, et elle ne pouvait être couchée que sur le ventre. En l’examinant, M. Eliséeff vit que la malade avait une queue couverte de poils, de 45 millimètres de longueur et large, à la racine, d’à peu près 36 millimètres ; c’était cette queue qui lui causait de si vives et de si insupportables douleurs. D’après ces renseignements donnés par la malade elle-même, ce n’est pas la première fois qu’on rencontrait ce phénomène parmi les siens. Cependant, jusqu’à présent, c’était resté un secret de famille (2). Chez sa mère, la queue était absente, mais chez la grand’mère, elle était bien plus développée que chez la malade, et, d’après la tradition familiale, cela ne s’observait que dans la descendance féminine.

La queue n’était pas d’abord visible, mais elle se développait à la période qui va de douze à dix-sept ans. En attribuant cette formation caudale à un arrêt de développement de la vie embryonnaire et aux causes embryogéniques, le rapporteur a appuyé sur la relation qui existe entre le développement de l’homme et celui des animaux et sur la possibilité d’expliquer de cette manière la formation de pareils appendices.

On trouve bien des choses dans cette simple observation : le port d’une queue caché comme une tare honteuse (et, étant donnée la mentalité de bien des gens, ce sentiment s’explique parfaitement), l’hérédité indubitable, l’explication embryogénique, etc. On y voit aussi que cette ornementation inaccoutumée n’est pas toujours indifférente au point de vue de la sensibilité. M. Eliséeff y a mis autre chose encore, car voici sa conclusion :

(2) « Il est vrai que la tarpitude attachée à cette difformité, le caractère farouche et de peu d’esprit de tous ceux qui y sont sujets, leur pilosité naturelle les oblige à se cacher des autres hommes avec lesquels ils vivent. Ils prennent la même soin pour leurs enfants ; et ceux-ci, instruits par leurs parents, en usent de même à l’égard de leur postériorité » (de Maillet, loc. cit., p. 174).

*« En terminant son rapport, M. Eliséeff a exprimé l’opinion que la femme présente une phase de développement corporel beaucoup plus avancée que celle de l’homme ; en conséquence, et selon lui, les femmes, en général, sont beaucoup plus belles que les hommes, et les hommes à queue se rencontrent beaucoup plus souvent que les femmes ». *

Allons ! par ce temps de féminisme à outrance, ne se trouvera-t-il pas quelqu’un pour se servir, en faveur du sexe féminin, de l’argument que le savant russe lui fournit ? Homines Caudati, disait-on jadis pour désigner les individus faibles d’esprit et lents d’intelligence. Joint aux idées d’eliséeff, aux opinions émises jadis sur les porteurs d’appendices et qui les ramenaient volontiers à un niveau proche de l’animal, le développement de ce vieux proverbe me paraît assuré d’un succès certain.

N. D. L. R. — Nous empruntons au beau livre du distingué professeur Ledouble, sur Les Velus (Vigot, éditeur) ces lignes complémentaires fort curieuses, concernant les opinions des anciens auteurs sur les hommes à queue :

Benvenuto Cellini a noté le premier, dans ses Mémoires, que les habitants de la côte sud-orientale d’Asie sont pourvus d’une queue poilue (1).

« Il est bon que tu saches, a-t-il écrit, que dans les pays chauds, comme dans le nôtre, le coccyx tend à se ramener en avant, et qu’au contraire, du côté du pôle arctique, il se jette en arrière ; je l’ai vu long de 4 doigts chez ces hommes que l’on désigne sous le nom d’Hibarniens. Cette queue semble monstrueuse mais ce n’est pas autre chose que le coccyx, qui, chez nous, se porte en avant et que le grand froid porte, chez eux, en arrière. »

Singulière leçon d’anatomie artistique ! mais qui nous donne le reflet de la croyance de l’époque sur la mobilité anormale du coccyx.

Photographie d’un enfant à queue, mort à l’âge de deux mois, publié par le Dr Schwarz d’Elbing, dans le « Muenchener medizinische Wochenschrift » du 23 avril 1912.

Struys a mentionné en ces termes, qu’il a vu un indigène de la partie méridionale de l’île de Formose, condamné à périr dans les supplices, qui avait une queue velue, mesurant plus d’un pied de longueur (2) :

« Il fut attaché à un poteau où il demeura quelques heures avant l’exécution ; ce fut alors que je vis ce que jusque-là je n’avais pu croire. Sa queue était longue de plus d’un pied, toute couverte d’un poil roux et fort semblable à celle d’un bœuf. Quand il vit que les spectateurs étaient surpris devoir en lui ce qu’ils n’avaient point, leur dit que ce défaut, si c’en était un, venait du climat, puisque tous ceux de la partie méridionale de cette île (Formose) dont il était, en avaient comme lui. (1) Benvenuto Cellini. Discours à son élève sur les principes de l’art du dessin. (2) Jean Struys. Voyage en Tartarie, Perse, Inde. Rouen, 1792, t. I, 88, p. 109.

Mandelso a assuré également que ces insulaires ont le corps velu, mais presque tous les autres, sinon tous les autres voyageurs anciens et modernes, et l’éditeur des Mémoires de Plasmanasar n’ont rien dit de tel.

Dans la Description géographique (1) du vénitien Marco-Polo, on peut lire que dans le Royaume de Lambry « il y a des hommes porteurs d’une queue, de la longueur de la main, et qui vivent dans la montagne… que tous hommes ont été également observés par David Roppe… et qu’un peuple des environs de Sumatra offre la même conformation locale ».

Antérieurement, Paul Venet  avait déjà remarqué, du reste, « que dans les forêts montagneuses de Lambry, on trouvait des hommes sauvages qui avaient, comme les chiens, des queues d’un pied de long. »

Si l’on s’en rapporte à Gemelli Carreri  « les habitants de l’île de Luçon et certains nègres auraient, au milieu du dos, des queues de 4 à 5 pouces, comme les insulaires, dont parle Ptolémée. »

Des Jésuites auraient rencontré, comme Jean Struys, dans l’île de Mindora, près de Manille, une race d’hommes, les Manghiens, qui, avec de longs cheveux et un visage olivâtre, ont des queues de 4 à 5 pouces.

« Ces hommes à queue, ont ajouté Wedel et Accioli, sur la foi du Père Nogueira, les aurait aperçus en 1768, sont dans la cruelle nécessité de couper cet appendice, généralement long d’une demi-palme, parce qu’il prendrait de trop grandes proportions. »

(1) Marco-Polo. Description géographique. Paris, 1556. (2) Venetius. Itinéraire, L. III. Chap. 17. (3) Gemelli Carreri. Voyage de Gemelli Carreri autour du monde. Paris, 1719, t. V, p. 68.

Queue rudimentaire chez un jeune sujet (Harrisson)
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