Mors certa, mors incerta ; moriendum esse certum omnino, mortum esse incertum aliquando. Winslow.
Être enterré vivant ! Se réveiller dans l’obscurité profonde et le silence absolu du tombeau ; ne recouvrer ses sens que pour envisager la mort horrible à laquelle vous ont condamné ! Appeler, crier sans espoir d’être jamais entendu, et se débattre désespérément entre les planches d’un cercueil, jusqu’à ce que, la provision d’air épuisée, l’asphyxie survienne ! Quelles minutes horribles d’angoisse ! Et comme on conçoit bien que la crainte d’une semblable mort, nourrie plus souvent de légendes que de faits réellement constatés, ait de tous temps hanté les hommes, dicté tant de dernières volontés bizarres, inspiré tant de procédés plus ou moins ingénieux, tant de recherches prophylactiques !

La mort apparente à ses légendes qu’on ne peut omettre. Dès la plus haute antiquité, les philosophes avouaient l’incertitude des signes de la mort : il existait un livre sur les morts apparentes que des érudits ont attribué à Démocrite, d’autres à Héraclide de Pont.
Pline, qui a consacré tout un livre de son Histoire Naturelle à ceux qui elati revixerunt, nous raconte l’histoire d’Avicula, personnage consulaire, qui, porté sur un bûcher après avoir été jugé bien mort par les médecins et les gens de sa maison, fut ranimé par le feu ; en vain s’écria-t-il qu’il était vivant, il fut enveloppé et étouffé par les flammes avant de pouvoir être secouru.
Un peu partout dans la littérature et dans l’histoire, on peut glaner des anecdotes relatives aux inhumations précipitées.
C’est l’empereur Zénon qui, en 491, meurt de faim et se ronge les mains dans sa tombe ; sa femme, profitant d’un accès d’épilepsie, l’avait fait transporter et enfermer dans la sépulture impériale.
A Tallemant des Réaux, nous empruntons les quelques lignes suivantes :
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Le baron de Panat était un gentilhomme huguenot de qui on disait : lou baron de Panat putean mort que uat, c’est-à-dire plus tôt mort que né ; car on dit que sa mère, grosse depuis de neuf mois, mangeant du hachis, avala un petit os qui, lui ayant bouché le conduit de la respiration, la fit passer pour morte ; qu’elle fut enterrée avec des bagues aux doigts ; qu’une servante et un valet la déterrèrent de nuit pour avoir ses bagues et que la servante, se ressouvenant d‘en avoir été maltraitée, lui donna quelques coups de poing, par hasard, sur la nuque du cou, et que les coups ayant débouché son gosier, elle commença à respirer, et que, quelque temps après, elle accoucha de lui qui, pour avoir été si miraculeusement sauvé, n’en fut pas plus homme de bien.
A propos de femmes qui sont revenues, on conte qu’une femme étant tombée en léthargie, on la crut morte, et comme on la portait en terre, au tournant d’une rue, les prêtres donnèrent de la bière contre une borne, et la femme se réveilla de ce coup. Quelques années après, elle mourut tout de bon, et le mari, qui en était bien aise, dit aux prêtres : « Je vous prie, prenez bien garde au tournant de la rue. »
A mesure qu’on se rapproche des temps modernes, les observations se multiplient ; mais c’est surtout à l’impulsion donnée par Winslow, qui fut lui-même enseveli deux fois, que la question de la mort apparente doit toute sa popularité. Sa dissertation : An mortis incertae signa minus incerta a chirurgicis quam aliis experimentis, est demumè celebre, et les ouvrages que Bruhier d’Ablancourt, Louis, Bouchut et tant d’autres ont consacrés à la mort apparente, aux inhumations prématurées, aux autopsies vivants, fourmillent d’anecdotes sur ce sujet.

Beaucoup, et ce sont en général les plus dramatiques, nous paraissent malheureusement peu authentiques.
Tel, l’exemple que Louis a emprunté aux Causes célèbres.
Un jeune homme religieux, étant en voyage et logant dans une maison où l’on venait d’ensevelir une jeune fille que l’on croyait morte, s’offrit pour passer la nuit dans la chambre où était le cercueil ; l’idée lui vint de découvrir cette fille et de l’examiner ; sa beauté enflamma ses sens et il satisfit ses désirs. Le lendemain matin il partit ; cependant la morte ressuscita et neuf mois après mit au monde un enfant, au grand étonnement de ses parents et au sien. Le religieux passa dans le même endroit à cette époque, et feignant d’être surpris de trouver vivante celle qu’il disait avoir crue morte, il s’avoua le père de l’enfant, et en épousa la mère après s’être fait délier de ses vœux.
D’autres faits, plus connus, sont parfaitement controuvés, comme celui d’André Vesale, accrédité par la préface qu’Albinus et Boerhave placèrent en tête de l’édition complète de ses œuvres de 1625.
L’histoire dit qu’un gentilhomme mourut en 1564 à la suite d’une maladie dont les causes avaient échappé à Vesale. Il sollicita de la famille l’autorisation de faire l’autopsie, ce qui lui fut accordé sans difficulté ; or, au moment où le cadavre fut ouvert, les assistants crurent voir le cœur palpitant encore. Saisis d’épouvante et sans examen aucun, ils coururent chez la famille du défunt. Bientôt Vesale comparut devant le Tribunal de l’Inquisition, accusé d’homicide ou d’impiété et des juges impitoyables ou fanatiques prononçaient contre lui la peine de mort. Ce ne fut que par les prières de toute la cour et surtout par l’autorité de Philippe et du Grand Inquisiteur, dont il était le médecin, qu’on obtint que la peine fût commutée en un voyage expiatoire en Terre-Sainte.

On ne trouve mention de ce fait dans aucun des ouvrages des contemporains de Vesale et il n’en existe aucune trace dans l’Histoire de l’Inquisition. Ambroise Paré en parle bien dès 1614, mais il donne une version différente : la méprise aurait eu lieu, d’après lui, sur une femme atteinte de suffocation de matrice. Bouchut a fait justice de cette légende et réhabilité la mémoire de l’illustre anatomiste.
Faits controuvés également, inspirés par l’esprit de parti, ceux d’Espinola, ministre de Philippe II et de Mazarin, qui se seraient réveillés pendant une autopsie commencée par erreur, achevée par politique, le chirurgien qui faisait l’opération n’étant pas leur partisan.
L’histoire de l’abbé Prévôt, dont aucune publication du temps ne parle et qui ne parut que plusieurs années après sa mort, n’est pas plus authentique. On raconte qu’on le trouva, en 1763, dans la forêt de Chantilly, privé de sentiment et de mouvement. On le crut mort et un chirurgien de village procéda à l’autopsie ; à peine avait-il plongé son scalpel dans le corps du malheureux qu’un cri arraché par la douleur lui fit connaître sa méprise. L’auteur de Manon Lescaut ne revit la lumière que pour sentir toute l’horreur du genre de mort qui lui était imposé.
A côté de ceux-là, contestables ou manifestement faux, bien d’autres faits sont dignes de foi. On trouve cité partout l’histoire de François de Civille, gentilhomme normand, qui fut blessé à mort lors d’un assaut que livra Charles IX à la ville de Rouen. Des gens sans aveu le trouvèrent étendu dans un fossé, le dépouillèrent de ses vêtements et l’enfouirent avec d’autres corps sous un peu de terre. Un serviteur fidèle, en l’exhumant quelques heures après, lui trouva quelques signes de vie et le porta dans sa maison. Cinq jours après la ville fut prise d’assaut et les valets d’un officier de l’armée victorieuse, qui devait loger dans la maison où était Civille, le précipitèrent par la fenêtre sur un tas de fumier où il resta trois jours entiers. Il fut alors recueilli par un de ses parents et revint à la vie. Civille avait été retiré vivant du sein de sa mère, qui avait succombé pendant le travail, et en mémoire de ces étranges aventures, il signait dans ses actes : François de Civille, trois fois mort, trois fois enterré et trois fois ressuscité par la grâce de Dieu.
Des faits concluants, le plus ancien est celui de Rigaudeau dont le Journal des Sçavants de janvier 1749 contient le récit détaillé. Nous en empruntons les traits essentiels à l’article de Tourdes pour le Dictionnaire Encyclopédique des Sciences Médicales.
Rigaudeau est appelé le 8 septembre 1745 pour accoucher la femme de François Dumont, du village de Lowarde, à une liesse de Douay. Quand il arrive on lui dit que la femme était décédée depuis deux heures et qu’on n’avait pas trouvé de chirurgien pour lui faire l’opération césarienne. Il demande à voir la morte, elle était déjà émevelle ; il faut ôter le suaire, tâteler les pouls au bras, sur le cœur et au-dessus des clavicules, et il n’aperçoit aucun mouvement ; il présente le miroir à la bouche et la glace n’est pas ternie ; les lèvres étaient couvertes d’écame et le ventre était prédigueusement gonflé. Il porte la main dans la matrice dent il trouve l’orifice très dilaté ; il déchire la poche des eaux, retourne l’enfant et l’amène par les pieds avec assez de facilité. Quoiqu’il parût mort, il exhorte à lui donner des soins ; après trois heures d’un traitement inutile en apparence, on allait l’abandonner, lorsqu’une femme s’écrie qu’elle a vu ouvrir la bouche ; les soins redoublent et peu à peu l’enfant donne des signes de vie ; bientôt il crie avec autant de force que s’il était né dans les conditions ordinaires. Rigaudeau veut voir la mère une seconde fois ; on l’avait ensevelie de nouveau ; il fait enlever tout l’appareil funèbre, il la juge morte comme le matin, mais il s’étonne de trouver les bras et les jambes encore flexibles, quoique la femme eût succombé depuis près de sept heures. Il recommande de ne l’inhumer avant que les membres ne soient raides et il conseille encore quelques soins. S’éloignant, et vers le soir, on vient lui apprendre que la femme est ressuscitée à trois heures et demie de l’après-midi, après neuf heures et demie de mort apparente. Le 10 août 1748, la mère et l’enfant étaient encore en vie, mais la femme était restée paralytique sourde, et presque muette.
Le Recueil périodique de la Société de Médecine relate une méprise analogue à la précédente. Un chirurgien de Cangey appelé auprès d’une femme à terme qu’il croyait morte, lui ouvrit le ventre et la matrice avec un rasoir pour sauver la vie de l’enfant. Effrayé des signes de vie que la femme donna quand il voulut faire un point de suture, ce chirurgien prit la fuite. La femme, soignée ensuite, se rétablit.
Aucune partie de la littérature médicale n’est plus riche que celle qui concerne la mort apparente et si la critique est nécessaire au milieu de faits si nombreux où beaucoup de fables se mêlent aux vérités, il n’en est pas moins vrai que de lamentables erreurs ont été commises.
Imputables souvent à des personnes étrangères à la médecine, plus rarement à des hommes de l’art, elles n’ont pas toujours entraîné les mêmes funestes conséquences. La moins grave qui puisse résulter d’un examen trop hâtif, c’est le délaissement pendant l’agonie : cette erreur d’un instant, l’attention la dissipe.
Mais bientôt l’erreur s’aggrave : on hâte les funèbres apprêts pour habiller le corps avant la rigidité cadavérique et le voile mortuaire est jeté sur la face de celui qui n’a pas encore cessé de vivre.
Après l’abandon et l’ensevelissement, vient le dépôt dans la bière qui se referme sur le vivant. Quelques heures encore, et c’est l’inhumation véritable.
Si, de dernier genre d’erreur, les cités sont plus rares, les preuves moins certaines,
c’est que la tombe garde ses secrets. Mais quand on a vu si établies les preuves d’ensevelissements précipités, il est légitime de croire que des individus ont été enfermés vivants dans un tombeau et s’y sont réveillés.
Les exhumations ont d’ailleurs fourni des indices et l’attitude des corps dans les cercueils a parfois fait naître de sérieux soupçons.
Comme je faisais ouvrir les cercueils, dit Hecquet, dans les pièces relatives, aux exhumations de Dunkerque, s’il s’est rencontré cadavre entier couché sur le côté droit, la tête et les genoux fléchis poussant la planche latérale droite et ayant le bras gauche, les fesses et les talons, contre la planche latérale gauche. On m’a dit que ce cadavre était enterré depuis environ huit ans. Sa position laisse croire que le corps a été mis dans le cercueil pendant un état léthargique ; que revenant de cet accès il se sera débattu et que mort au milieu de ses efforts il aura conservé l’attitude dans laquelle il a été trouvé.
Thouret a fait la même observation pendant les exhumations du cimetière des Innocents, en 1786.
A Bordeaux, dans le caveau de la Tour Saint-Michel on montre, parmi des cadavres momifiés, un corps tellement contorsionné qu’on peut en conclure, avec beaucoup de vraisemblance, qu’il a dû être enterré vivant.
Le désordre dans lequel on a pu trouver un malheureux inhumé prématurément a dû être l’origine de ces chimères sur la mastication des cadavres. De graves auteurs ont prétendu sérieusement, au XVIIIe siècle, que les morts mâchaient dans leurs tombeaux tout ce qui était à leur portée et qu’ils mordaient jusqu’à leurs propres membres. On a fait surtout honneur aux femmes de ce privilège singulier. « Les cadavres féminins meuvent leurs os avec un bruit sensible, claro sonitu », dit Michel Ranft. (De masticatione mortuorum.)
C’est surtout à la guerre et au cours des grandes épidémies que les cas d’inhumations précipitées deviennent nombreux. Citons, entre autres, le fait suivant tiré de la biographie des trois maréchaux d’Ornano.
Pendant la retraite de Russie, le prince Eugène donne l’ordre à un de ses aides de camp, le commandant Tasher, de faire ensevelir sous la neige le maréchal d’Ornano qu’un boulet vient de jeter face contre terre. Ce pieux devoir vient d’être accompli, quand l’aide de camp de d’Ornano, le capitaine de la Berge, survient et déclare qu’il veut ramener en France le corps de son chef ; il le retire de dessous la neige et le met en travers de son cheval. Au moment où il s’éloigne un boulet les renverse. On met le corps de d’Ornano dans une petite charrette et on arrive au quartier impérial. Napoléon, instruit par le prince Eugène de la mort d’un de ses plus brillants officiers de cavalerie, vient à peine d’exprimer ses regrets, qu’on annonce que d’Ornano respire encore. Stupéfaction du prince Eugène, du commandant Tasher qui a vu procéder à l’inhumation.
Napoléon ordonne à Larrey de se rendre auprès de d’Ornano et peu après ce dernier rentre en France dans le landau de l’Empereur. Depuis, le comte de Tasher mourut et le maréchal d’Ornano tenait un des coins du drap funèbre aux obsèques de celui qui l’avait enseveli en Russie.
Parmi tant d’histoires extraordinaires que la légende a recueillies, embellies des détails les plus étranges et qui resteront « ne fût-ce que pour témoigner de la faiblesse de l’esprit humain quand il est aux prises avec l’ignorance, la crainte et la superstition », nombre de faits incontestables subsistent donc pour nous rappeler avec quelles précautions un médecin doit poser l’ultime diagnostic.
A toutes les époques, nous l’avons vu, on a reconnu la possibilité de la mort apparente, et, dès la plus haute antiquité, les cérémonies religieuses avaient pour tout, au moins pour résultat, de mettre à l’abri du danger des inhumations précipitées.
Sitôt le décès, chez les Romains, les pollinctores lavaient le corps qu’on exposait ensuite tout habillé, le visage découvert. Pendant les sept jours que durait l’exposition, ceux qui gardaient le mort l’appelaient plusieurs fois, à grands cris, par son nom, et les pleureuses faisaient par intervalles retentir leurs gémissements. Cette coutume, la conclamation, était une dernière épreuve qui précédait la séparation irrévocable, et si le mort ne donnait aucun signe d’existence il était jugé privé de la vie pour jamais.
La plupart des peuples avaient reconnu qu’un long délai était la première garantie contre l’inhumation prématurée et le délai était d’autant plus long qu’on avait une connaissance moins précise des signes de la mort.
Lycurgue avait fixé à onze jours la durée des lamentations funèbres. Les Perses attendaient l’odeur putride. A Rome, on exposait les corps sept jours : « Octavo incendebatur, nono sepeliebarur. »
Aujourd’hui, le délai légal d’inhumation est de vingt-quatre heures expirées depuis la déclaration de décès faite à la mairie ; il se rapproche ainsi des conditions exigées par la science : dépasser la durée possible de la mort apparente, être assez long pour que les signes certains de la mort aient le temps de se produire.
Mais une vérification régulière et attentive faite par un homme compétent est encore la garantie la plus sûre. D’après Bruhier, la visite des morts était organisée à Genève, dès 1543. L’empereur Joseph II l’introduisit en Autriche, en 1766. De semblables dispositions existaient autrefois en France : Sivray cite d’anciennes ordonnances qui exigeaient un délai de quarante-huit heures et qui prescrivaient la visite d’un médecin dans le cas de mort subite.
La vérification des décès a été établie en France par la loi du 20 septembre 1792. De nombreux règlements administratifs ont en outre cherché à prévenir les ensevelissements trop rapides.
En général, dit la circulaire du 25 janvier 1844, les médecins vérificateurs devront rappeler aux familles toutes leurs obligations à l’égard des individus déclarés pour morts et leur faire observer que, pendant le délai légal de vingt-quatre heures, on doit prendre autant de soin d’une personne présumée décédée que s’il s’agissait d’un malade. »
Le délai de vingt-quatre heures que le code exige avant de permettre aucune inhumation est généralement suffisant ; mais il est des circonstances dans lesquelles il serait trop court, et de tous temps on a cherché une signe de la mort qui eût une réelle valeur.
Il est peu de questions qui aient suscité autant de discussions et de travaux. Les premières sont restées souvent stériles, et l’imagination frappée a proclamé l’incertitude des signes de la mort, jusqu’au moment où Louis, dans sa lettre demeurée célèbre, a posé les bases d’un diagnostic rationnel.
L’idéal était de trouver un signe qui fût constant et ne laissât subsister aucun doute. De tous ceux qui furent tour à tour proposés, modification d’organe ou extinction d’une fonction importante, aucun ne pouvait prétendre à ce but : chacun, pris isolément, laissait place à d’erreurs possibles, il les fallait réunir en faisceau pour asseoir un diagnostic.
Un seul — la putréfaction — demeura presque toujours considéré comme le plus caractéristique. Encore l’absolu de cette opinion fut-il maintes fois combattu. « La putréfaction n’est pas un signe tellement certain, disait Louis, qu’il ne puisse induire en erreur. » A quels signes pouvait-on la reconnaître et à quel degré caractérisait-elle la mort ? Bruhier, Davis, Orfila demandaient que la putréfaction fût constante, absolue. Avec ces réserves, ce signe si certain devenait peu utile, et, ne s’obtenant qu’au prix souvent d’une longue attente, pouvait être préjudiciable aux vivants.
C’est sur le diagnostic précoce de la putréfaction que le Dr Séverin Icard a basé la nouvelle méthode qu’il expose dans un volume récent : Moyen simple, infaillible, à la portée de tous, pour éviter le danger de mort apparente à la campagne.
Bien avant l’apparition de la putréfaction évidente, des gaz sulfurés se produisent dont la présence, dûment constatée, indique la réalité de la mort d’une façon aussi certaine que la putréfaction elle-même. Produits précoces de la décomposition cadavérique ils se forment plus spécialement et en grande abondance dans les poumons, d’où ils s’échappent par les fosses nasales. Il suffira, pour avoir la preuve de la réalité de la mort, d’introduire dans l’une des fosses nasales, un morceau de papier blanc sur lequel on aura tracé quelques signes : les caractères d’abord invisibles, apparaîtront dès l’émanation des gaz sulfurés, en général à la fin du premier jour ou au commencement du deuxième.
La réaction sulfhydrique se produisant dans tous les cas de mort réelle et faisant défaut dans tous les cas de mort apparente, c’est là une solution pleinement rassurante.
Nous sommes loin de celle de Foubert qui conseillait de mettre le cœur à nu par une incision et d’aller reconnaître avec le doigt s’il était absolument immobile ; « excellent moyen, dit Monfaucon, pour tuer un homme qui vit encore. »
Tandis que d’aucuns cherchaient à prévenir l’inhumation précipitée, d’autres cherchaient à y remédier. Paris vit, exposés par des industriels ingénieux, des cercueils de tous genres : les uns de fonte avec couvercle de verre, les autres armés de dispositifs divers les faisant communiquer avec l’extérieur, enfin un cercueil musical dans lequel le moindre mouvement mettait en jeu une sonnerie.
Plus radicales et sans aléa, les solutions qui avaient pour but, en cas de doute, d’éteindre immédiatement la vie : inhumation sans cercueil, section des carotides, décapitation, incinération. On raconte que pour le Masque de Fer la décollation du cadavre fut ordonnée dans le but de se prémunir contre une mort apparente ou simulée. C’est encore pour être certain qu’on les enterre pas vivants que, dans la maison régnante de Saxe, on aurait coutume d’enlever le cœur aux membres de la famille qui sont décédés.
La hantise de l’inhumation précipitée se reflète ailleurs que dans la littérature médicale — dans les dernières recommandations des mourants. Plus d’un testament renferme des prescriptions à cet égard ; un long délai, des épreuves douloureuses, l’embaumement, l’autopsie, l’incinération sont demandés dans ce but.
Thouret fut si frappé par les exhumations du Cimetière des Innocents qu’il inséra dans son testament une clause particulière relative aux précautions à prendre pour son inhumation.
Une veuve du comté de Kent ordonnait à son médecin de lui trancher la tête quand il la croirait morte et lui allouait, pour cette ultime opération, 50 livres d’honoraires.
Il convient donc de se féliciter que les progrès de la science aient mis à notre portée un moyen de contrôler de façon efficace la réalité de la mort.
Moins délicate que le procédé à la fluorescéine que le docteur Icard nous avait donné, il y a quelques années, à la portée de tous, la réaction sulfhydrique résout définitivement cet inquiétant problème de la Mort Apparente.
Puisse la lecture de son livre rendre un peu de calme aux imaginations troublées par la crainte du plus effroyable supplice que puisse endurer un être humain : être enterré vivant !
