L’ordre des Templiers constituait une véritable milice monastique destinée à continuer en Orient la croisade contre les Infidèles. Son organisation était celle d’une société secrète. Les nouveaux chevaliers n’étaient admis dans l’ordre qu’après une cérémonie de réception, au cours de laquelle ils étaient soumis à des épreuves de soumission d’une nature telle, qu’elles fournirent les motifs de leur mise en jugement et de leur condamnation. Ce n’est point ici le lieu de s’étendre sur les richesses qu’ils avaient accumulées dans les véritables forteresses qu’étaient leurs temples, sur leur rôle de banquiers des rois et des princes. Le Dr Bérillon fait œuvre avant tout dans ces lignes, de médecin et de psychologue. Les aveux arrachés par la torture, les témoignages recueillis sans contrainte dans les enquêtes poursuivies par le pape Clément V, ont montré que les épreuves imposées lors de l’initiation portaient sur trois points principaux : le reniement du Christ, les baisers infâmes, l’adoration d’une idole barbue à visage d’homme, à seins et à sexe de femme dénommée baphomet. L’ampleur de cet article nous oblige à le publier en deux numéros. Le Dr Bérillon étudiera donc en février, d’après des documents inédits, le rôle de l’adoration du baphomet dans la réception des Templiers.
Le mot baphomet, au Moyen âge, servait pour désigner un faux dieu, une idole, une représentation figurée du démon. On l’appliqua particulièrement à l’idole dont les Templiers faisaient usage dans les cérémonies de réception des nouveaux chevaliers.
Ainsi que cela résulte de divers documents archéologiques, les baphomets étaient d’ordinaire des représentations humaines réunissant les attributs des deux sexes .

Certains érudits ont vu dans le mot baphomet, un dérivé des mots grecs βαφή, immersion, baptême, et μετὶς, de l’esprit, servant à exprimer l’idée d’une initiation. La déesse Mété était la divinité des gnostiques. Cette déesse, dotée des deux sexes, représentait la synthèse de la puissance génératrice. Cette interprétation a été soutenue par de Hammer-Purgstall (de Vienne) et par Mignard, qui ont vu dans la doctrine des Templiers la continuation des hérésies gnostiques et du Manichéisme. Il me paraît plus explicable de voir dans le terme baphomet une déformation populaire du nom de Mahomet.
C’est certainement ainsi que le comprenaient les contemporains, car les termes de Mahomeria, Mafumeria, Machomeria, Bafumeria servaient à désigner les mosquées et, par extension, furent appliqués à tout édifice où l’on pratiquait un culte qui n’était pas celui des vrais chrétiens. En portugais, Mahomet se nomme encore Mafume.
Ce qui donne crédit à l’opinion que les Templiers avaient pu, au cours de leurs cérémonies secrètes, s’inspirer de réminiscences orientales, c’est que la plupart d’entre eux avaient vécu, pendant de longues années, en Asie-Mineure, au contact des Musulmans. A ce sujet, Frédéric II, empereur d’Allemagne, qui, s’étant emparé de Jérusalem, avait pu y observer de près les Templiers, disait d’eux :
Élevés dans les délices des barons de l’Orient, les Templiers sont ivres d’orgueil : je sais de bonne source que plusieurs sultans ont été reçus en grands pompes dans leur ordre et que les Templiers eux-mêmes leur ont permis de célébrer leurs superstitions avec invocation de Mahomet et pompe séculaire.
Aussi, on ne peut s’étonner des aveux du prince de Toulouse et du Florentin Noffe, rapportés par le continuateur de Guillaume de Tours, aveux relatifs à certains hommages rendus à ce culte mahométan. Au cours de leur interrogatoire, ces chevaliers déclarèrent que, « après avoir abjuré la religion chrétienne, les Templiers pratiquaient celle de Mahomet. »
Il faut ajouter, suivant d’autres dépositions, le cri Yatllah, qui correspondait à l’évocation d’Allah, le dieu des Sarrazins, accompagnait la présentation de l’idole désignée sous le nom de baphomet.
Ou s’étonnerait moins, à notre époque, de ces concessions et de ces témoignages de tolérance à l’égard de croyances religieuses étrangères. On sait combien, après un séjour plus ou moins prolongé dans les colonies, les immigrés subissent les influences, je serais presque disposé à dire les déformations morales et mentales, qui résultent de l’imprégnation du nouveau milieu dans lequel ils ont été transplantés.
Par leur contact avec les Musulmans, l’opinion des Templiers à leur égard s’était promptement modifiée. Après avoir constaté que, par beaucoup de côtés, la civilisation musulmane était plus avancée que celle de la chrétienté d’alors, ils avaient cessé de nourrir à l’égard des infidèles les sentiments d’animosité qu’on éprouvait dans tous les pays chrétiens.
Il n’y a donc rien de surprenant à ce que des doctrines gnostiques, manichéennes, alors florissantes dans tout l’Orient, ainsi que des conceptions islamiques, se soient propagées dans l’ordre des Templiers et que l’on retrouve dans leurs cérémonies d’initiation des emprunts faits à ces diverses croyances.
L’Initiation des Chevaliers du Temple
L’ordre des Templiers était une société secrète ; on n’en peut douter en présence du mystère dont ils entouraient leurs réunions capitulaires et les cérémonies de réception de nouveaux adeptes. Cela résulte aussi des épreuves qu’ils faisaient subir aux nouveaux initiés, ainsi que des serments redoutables par lesquels il leur imposaient l’obéissance aux statuts de l’ordre et la discrétion à l’égard de tout ce qui pourraient avoir appris au cours de leurs réunions.
A toutes les époques, l’admission des néophytes dans les religions, dans les associations mystiques, et surtout dans les sociétés secrètes, a été accompagnée de cérémonies plus ou moins compliquées auxquelles on a donné le nom d’initiation. Toute réception d’un profane est nécessairement précédée de formalités préliminaires dont les plus importantes sont :
- un examen imposé au récipiendaire pour s’assurer qu’il remplit les qualités requises pour être un adepte de choix ;
- un engagement solennel pris par lui de se conformer strictement aux diverses obligations de la religion ou de l’association dans laquelle il a demandé à être admis.
Ces formalités remplies, il peut être procédé à la cérémonie de l’initiation qui consiste dans la communication au nouvel affilié du but que se proposent les initiateurs et des moyens par lesquels ils sont décidés à y arriver. Cet exposé de principes, s’il était fait simplement, ne laisserait dans l’esprit de l’initié qu’une impression assez fugitive. C’est pourquoi on entoure sa communication d’une certaine mise en scène destinée à frapper vivement son imagination. Enfin, pour graver profondément dans sa mémoire le souvenir de sa réception, on lui présente certaines images ou certains symboles, dont la vue sera d’autant plus impressionnante qu’ils s’attendra moins à leur apparition.
Il est également indiqué de soumettre le récipiendaire à des épreuves morales ou physiques dont le but est d’apprécier l’étendue de son courage et de ses sang-froid. On se préoccupe également, en lui faisant accomplir des actes qui le compromettent ou engagent sa discrétion, de l’enchaîner, par des liens indissolubles, à ceux dont il sera désormais le collaborateur et l’associé.
Les formalités de l’initiation constituent donc à la fois une mesure de sûreté pour les anciens affiliés et un enseignement pour le nouvel initié.
Mais si l’on pousse plus loin l’analyse, on comprend mieux le mécanisme des initiations symboliques ou religieuses, dont le but est d’exercer sur l’esprit une influence pénétrante et décisive.
Les cérémonies, tour à tour mystérieuses et solennelles, à l’aide desquelles elles s’accomplissent, l’habileté des mises en scène, la fatigue qui résulte d’attentes savamment graduées, mettent le néophyte dans des états de conscience qui correspondent aux états les plus profonds de l’hypnotisme. Il ne faut donc pas s’étonner, dans ces conditions, si les formules consacrées, énoncées d’une façon impérative, s’imposent à l’esprit de l’initié avec le caractère dominateur qui émane de la suggestion hypnotique. Par là, l’initiation apparaît donc comme une véritable opération psychologique.
Les documents authentiques qui proviennent du procès des Templiers révèlent non seulement les engagements qui étaient exigés des chevaliers, mais aussi les formalités et les cérémonies auxquelles ils étaient astreints lors de leur initiation. Les témoignages et les aveux des accusés sont trop concordants pour qu’il y ait le moindre doute à ce sujet.
Dans la cérémonie de réception, ou plutôt dans l’initiation des Templiers, on retrouve :
– Les formalités compromettantes telles que les actes d’abjuration, les insultes à la religion chrétienne, le reniement du Christ, les souillures et les profanations de la croix.
– Les actes d’humiliation et d’avilissement tels que les baisers infâmes imposés au récipiendaire.
C’est après l’accomplissement de ces diverses épreuves et la promesse de s’abstenir de toutes relations sexuelles avec les femmes, qu’on présentait d’une façon inopinée certaines figures d’un caractère absolument anormal.
Ainsi l’acte d’accusation porte que dans toutes les provinces et dans les grands chapitres, les Templiers adoraient une idole dont le pouvoir était réputé si grand, qu’elle faisait fleurir les arbres et germer les plantes de la terre. Assez souvent, ces idoles étaient accompagnées d’un crâne humain.
L’idole présentée n’était pas partout la même. Les uns disent qu’elle représentait un homme, d’autres une femme ; mais quel que fût le sexe de cette singulière image, qu’elle fût sculptée, peinte ou gravée, la plupart attestèrent sur elle l’existence de la barbe. C’est de là que vint le nom habituel d’idole barbue.
Cette figure, tantôt en cuivre et tantôt en argent, était tirée de coffrets qui servaient à la serrer et qui contenaient en outre la cordillette de fil tressé dont le nouveau frère était ceint après son initiation. Il devait la porter sur sa chemise, pendant toute la durée de son existence. Elle devait assurément, par son contact, lui rappeler le souvenir des engagements pris et servir à justifier sa qualité de chevalier du Temple en cas de rencontre avec d’autres frères, dans des pays éloignés.
L’initiation terminée, la cérémonie se clôturait par un repas de corps et, comme cela se pratique dans toutes les réceptions de nouveaux membres, par une fête intime. L’exclusion des femmes de ces réunions et la liberté d’allures qui résultait d’une réunion d’hommes de guerre permettent de supposer que ces festins devaient prendre très rapidement la tournure d’orgies .
Comme il est rapporté dans l’Histoire de France de Lavisse,
Ceux qui disaient avoir risqué un coup d’œil aux fentes des salles capitulaires du Temple revenaient avec des récits effroyables. Ils avaient vu des orgies sans nom, des scènes d’idolâtrie et de débauche ; le sol était piétiné comme après un sabbat.
Les débordements des Templiers étaient passés à l’état de légende. Boire comme un Templier, jurer comme un Templier, sont encore des expressions d’usage courant. Le vieux mot allemand Tempelhaus a longtemps servi à désigner une maison de débauche. Un dicton encore plus significatif avait cours en Angleterre. Il engageait à se défier du baisé d’un Templier : Custodiatis vos ab osculo Templariorum. Ces expressions suffiraient à elles seules pour démontrer que, quelles que fussent les précautions prises, le secret des rites de l’initiation des Templiers n’avait pas toujours été bien gardé.
Les blasphèmes et les reniements
Les informateurs et les juges des Templiers ne pouvaient manquer de voir dans les blasphèmes à l’égard du Christ, dans les signes de mépris envers la croix, des actes de reniement et d’hérésie. Il n’y avait cependant là que des épreuves destinées à s’assurer de la fidélité et de l’assujettissement du néophyte. La plupart déclarèrent qu’ils avaient renié de bouche, mais non de cœur. L’un d’eux déclara : « Cela ne tire pas à conséquence de renier Jésus ; on le renie cent fois pour une puce, dans mon pays. »
La surprise du récipiendaire était plus grande lorsqu’il recevait l’invitation d’avoir à cracher trois fois sur la croix en signe de mépris pour Notre Seigneur Jésus-Christ qui a souffert sur cette croix. En l’occurrence, il s’agissait habituellement de la croix qui ornait le manteau blanc de chevalier, destiné au néophyte. Ce manteau était étalé sur le sol. Un très grand nombre, au cours de leurs aveux, affirmèrent qu’ils s’étaient contentés de cracher à côté. Il s’agissait évidemment là d’une épreuve dont il est assez difficile de discerner la part qu’il faut attribuer à cette plaisanterie de corps de garde de celle qu’il convient d’attribuer à un véritable sacrilège. On comprend l’hésitation que le nouvel affilié éprouvait à l’idée de souiller la blancheur immaculée de son manteau neuf. Ce qui prouve d’ailleurs qu’il s’agissait plutôt d’une brimade, c’est que d’ordinaire l’initiateur savait se contenter, comme cela fat affirmé un grand nombre de fois, d’un reniement pour la forme et d’un simulacre de crachat.
Les baisers infâmes
Par contre, les baisers infâmes revêtaient un caractère d’obscénité auquel on chercherait vainement une excuse.
L’accolade exigée du récipiendaire consistait en effet dans un triple baiser dont le premier était donné sur la bouche, le second sur l’ombilic, le troisième à l’origement, racontant les détails de sa réception, dit qu’elle fut faite à Bure, par le frère de Scivrey, précepteur de cette commanderie, en présence de quatorze frères, parmi lesquels figuraient Jean de Bure, Martin et Guy de Nicey, et Etienne de Soulaine . On lui fit jurer sur le missel, à l’endroit où est le canon de la messe, qu’il obéirait aux ordres de ses supérieurs ; puis on lui dit que, selon les statuts, il fallait « renier le Christ. » Or, malgré sa stupéfaction, il obéit en reniant de bouche, mais non de cœur. Cela fait, l’initiateur lui dit que, d’après les mêmes statuts, il lui fallait cracher sur la croix ; et à l’instant, on prit sur l’autel une grande croix de métal, que l’initiateur soutint contre terre de ses deux mains. Gauthier de Bure cracha tout près, et pensait être quitte de ses épreuves, lorsque frère Martin, l’un des assistants, fit observer qu’on omettait un des points essentiels des statuts, à savoir le baiser honteux. Cependant l’initiateur fit remise au profès de cette obligation à cause de sa qualité de prêtre, en lui enjoignant de rien révéler, sous peine de la prison la plus rigoureuse (stricto carcere). Néanmoins, le pauvre Gauthier de Bure alla se confesser à huit jours de là auprès de Monseigneur Jean, évêque de Langres, qui selon le naïf rapport du pénitent, demeura stupéfait et fit une longue pause avant de décider à absoudre. Cependant, il prescrivit au frère Gauthier, pour pénitence, de jeûner chaque année pendant six fêtes dans le cours de sept ans.
Le passage latin est d’ailleurs fort explicite :
Quod ad hos obnottebut unam de punctis ordinis, videlicet de osculo posterioris; et ta ne dictus receptor surgens et levare inetiens pannou suoa retro, dixit eidein testi quod surgeret et oscularetur eum retro in ano; et eum idem testis surrexisset abodiro volens propter (jura mentum) prostitant per eundem, dictus receptor dixit et quod remittebat sibidem osculum quia erat sacerdos.
Un certain nombre de dépositions ont fait connaître que fréquemment l’initiateur, après avoir obtenu du nouvel initié la promesse de n’avoir jamais aucun rapport charnel avec les femmes, lui glissait à l’oreille, sans doute à titre de compensation, une autorisation des plus condamnables (1). C’était celle de partager, à l’occasion, son lit avec un frère et cela surtout lorsqu’il se trouvait en pays étranger. Il parait que cette répréhensible permission n’était accordée qu’aux plus jeunes. Le but qu’on se proposait était d’éviter que les épanchements de la passion amoureuse ne fussent incités à commettre quelques indiscrétions relatives à l’ordre (ne ordo diffamaretur pramulieribus).
Plusieurs chevaliers racontèrent ingénument, au cours de leurs interrogatoires, qu’il leur était arrivé de céder à de luxueuses tentations, comme cela leur avait été permis lors de leur initiation. Mais le plus grand nombre déclarèrent qu’ils n’avaient jamais eu l’idée de profiter de cette permission.
On ne peut arriver à comprendre que des hommes faits, occupant une certaine situation sociale, se soient abaissés à des pratiques d’une allure aussi suspecte, si on ne sait que la milice du Temple comprenait dans ses rangs un grand nombre de gens illettrés, uniquement adonnés à la vie des camps. Le grand maître, Jacques de Molay, ne savait ni lire, ni écrire. La chevalerie du Temple créée pour une guerre perpétuelle, menée sans trêve et sans merci contre les infidèles, était l’expression de l’esprit batailleur de l’époque. Ces soldats, braves, mais ignorants et voués au célibat, avaient rapporté de leurs voyages dans les contrées d’Orient, des vices et des dispositions d’esprit qui permettent de les considérer comme de véritables soudards.
Mais si leur morgue, en même temps que leur richesse et leur puissance contribuèrent à provoquer l’antipathie d’un grand nombre de leurs contemporains, c’est dans la révélation des épreuves infâmes de leurs cérémonies de réception qu’il faut placer la cause principale du discrédit dont ils furent frappés aux yeux de l’opinion.
De tous les griefs invoqués contre l’ordre des Templiers, l’adoration d’une idole est celui qui a suscité le plus de controverses. C’est qu’en effet, l’idole ne fut pas décrite par tous les témoins avec les mêmes attributs. Tantôt elle n’avait qu’une tête, tantôt elle en avait deux ou trois ; certaines idoles n’étaient montrées que dans les chapitres, d’autres servaient à des rites privés. Cette variété ne prouve rien contre la réalité de l’idole. Dans les religions, les images offertes à la vénération des fidèles ne se présentent pas partout sous le même aspect. Leur matière constituante, leur configuration, variant suivant la richesse, les goûts, les traditions du milieu. Dans l’initiation du Templier, la présentation inattendue du Baphomat avait pour but de provoquer chez le récipiendaire une émotion, une surprise capable de frapper son imagination, d’impressionner violemment son esprit. C’est ce que le Dr Bérillon a voulu exposer en groupant dans cette seconde partie de son étude tous les documents relatifs à l’idole bisexuée.
Les Idoles. — Le Baphomет androgyne
Comme je l’ai mentionné plus haut, indépendamment des actes d’abjuration, des baisers obscènes qui leur étaient imposés, ainsi que des promesses de s’abstenir de toutes relations sexuelles avec les femmes, on présentait aux initiés, au cours de la réception, certaines figures d’un caractère absolument anormal. Ainsi, dans l’interrogatoire de Carcassonne, les six chevaliers arrêtés reconnurent l’existence de l’idole.
Le premier, Jean Cassaubras, parle d’une figure de cuivre, qui avait la figure d’homme; le second, le frère Gauceraud de Montepzlato, reconnut que pendant la cérémonie de la réception, on lui fit voir une idole barbue, en forme de Baphomet (in figuram Baffameti) et le frère Raymond Rubey déclara qu’on l’avait conduit, pour l’adoration de l’idole, dans une salle où était peint une figure de Baphomet (ubi erat depicta figura Baphometi) .
Les deux premiers assurèrent que l’idole avait été retirée d’un coffret (de quodam cofinis, de caxia).
Au cours de l’enquête de Florence, l’idole fut également désignée par le nom de baphomet. Aux yeux du P. Theiner, gardien des archives du Vatican, cette enquête révéla des faits extrêmement graves contre l’ordre. Cela est d’autant plus important que les dépositions qui furent consignées ne furent point obtenues par la torture, les interrogatoires ayant été faits sans intervention du bras séculier.
Des Templiers de la baillie de Troyes, dit l’inventaire du trésor des Chartes, confessèrent sans contrainte que lorsqu’ils furent reçus, ils avaient renoncé trois fois Jésus-Christ sur une image qui leur avait été présentée.
En particulier, Raoul de Gisi fit la déposition suivante :
J’ai vu la tête dans sept chapitres différents ; elle ressemble à la figure d’un certain démon : d’un Mauffe; et toutes les fois que je jetais les yeux sur cette tête, un tel effroi s’emparait de moi, qu’à peine pouvais-je la regarder ; cette tête était adorée dans les chapitres.
Le frère Jean de Cassaubras , précepteur de la Maison du Temple de Noggarda, près Pamiers, parle d’un coffret sur lequel il vit placer une idole.
A Paris, Raynier de l’Archant déclare qu’il avait vu l’idole adorée par les frères dans les chapitres généraux et qu’il la vit douze fois dans douze chapitres.
C’était quoddam caput cum barba quod adorant et vocant salvatorem suam.
Guillermey de Herblay, aumônier du roi, a vu cette tête dans deux chapitres ; il a vu les frères l’adorer et lui-même en faisait le semblant et il croit que cette tête était de bois argenté et doré ; elle avait une espèce de barbe.
Les mêmes aveux se trouvent reproduits dans les informations faites librement devant les cardinaux et le pape, sans l’intervention d’aucune violence.
Un témoin rapporte qu’il y aurait eu en Angleterre quatre de ces idoles, une à la sacristie du Temple de Londres, une à Bristelham, la troisième apud Brueriam, la quatrième apud Umbram. D’autres témoins venus de villes différentes, mais dont les dépositions sont concordantes, déclarèrent que dans une fête solennelle célébrée par les Templiers, ils adoraient un veau. Le chevalier Patrice de Rippon avait déclaré que dans sa réception, on lui avait montré une espèce de veau placé sur l’autel, en lui ordonnant de baiser et vénérer ce veau ; ce qu’il fit. D’un certain nombre de dépositions, il semblerait résulter qu’un certain esprit de fantaisie, voire même de mystification, intervenait dans le choix des épreuves. Cela en atténue d’autant la gravité des accusations portées contre la moralité des chevaliers de l’ordre du Temple et vient confirmer l’opinion qu’il s’agissait, dans une certaine mesure, de brimades militaires.
Les Templiers, dit Paradin, étaient tombez par trait de tems et par communication avec les infidèles, en exécrable hérésie et impiété… ils avaient un lieu creux au cave en terre fort obscure, en laquelle ils avaient une horrible statue .
L’absence de tout document figuré relatif à cette idole des Templiers a pu longtemps inspirer des doutes sur son existence. Mais la découverte successive de figures réalisant la description qui avait été donnée de cette divinité mystérieuse est venue apporter la démonstration de la réalité des idoles baphométiques. Les principales études sur cette question ont été dues, en Autriche, à M. de Hammer-Purgstall , et en France, à M. Mignard. M. de Hammer a appuyé ses dissertations sur les documents figurés faisant partie des collections du Cabinet de Vienne, qui représentent le Baphomet sous la forme d’idoles réunissant les attributs des deux sexes. Au nombre de ces idoles se trouvent de véritables femmes à barbe.
Ces images, le plus souvent, se trouvaient sculptées sur des coffrets. Deux coffrets recouverts de figures baphométiques ont fait partie d’une remarquable collection réunie par M. le duc de Blacas. L’un de ces coffrets avait été trouvé à Volterra, en Toscane ; l’autre à Essarois, dans la Côte-d’Or. M. Mignard, qui s’est livré sur les lieux mêmes à de patientes investigations, a démontré que l’endroit où avait été découvert le second de ces coffrets, le cirque de la Cave, était enclavé dans un prieuré important des Templiers de Voulaine . M.de Chastenay a trouvé dans ses papiers de famille plusieurs traces de vente et d’échanges de ces lieux avec les Templiers de Voulaine. M. Mignard a reproduit les figures du coffret d’Essarois dans un important mémoire . Elles figurent également à la fin d’un livre publié en 1872 par M. Loiseleur .
Le principal Baphomet représente la femme barbe dont j’ai donné la reproduction (4).

Les côtés du coffret représentent assurément la série graduée des scènes rituelles par lesquelles se déroulaient les diverses phases de la réception des chevaliers; ces scènes figurées sur ce coffret, de même que celles qui sont sculptées sur le coffret trouvé à Volterra, constituent un véritable rituel de cette initiation . Il est facile d’y retrouver les symboles des engagements imposés aux initiés en même temps que les sanctions concernant la violation de ces engagements.
Ce coffret provenait des Templiers de Voulaine qui avaient un de leurs sièges dans l’emplacement même où il avait été découvert. Il avait été acquis par M. le duc de Blacas. M. Mignard n’est pas de peine à établir la parfaite similitude de la figure de coffret d’Essarois avec les documents concernant l’existence du baphomet des Templiers, publiés à Vienne, par M. de Hammer.
Les chevaliers du Temple de Voulaine comparurent le 28 mars 1810, avec 544 autres témoins, devant les commissaires chargés de l’enquête par le pape. Les noms de ces Templiers bourguignons ont été conservés, ainsi que les aveux qu’ils furent amenés à faire pendant l’instruction.
Une des formalités de l’initiation des Templiers consistait à entourer le corps du néophyte d’une cordelette. Or, ces cordelettes étaient tirées d’un de ces coffrets symboliques, remarquables par les figures idolatriques dont ils étaient ornés. A ce sujet, M. Babelon, le savant conservateur du Musée des médailles, a émis l’avis que l’on doit regarder les Baphomets comme des objets exécutés par des sociétés secrètes, assez nombreuses au moyen âge, composées d’hommes qui avaient fait pacte avec le diable. D’après M. Babelon, ces sectes se rattachaient plus ou moins directement au gnosticisme.
Un document baphométrique conservé au cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale, est constitué par un moule en serpentine dans lequel sont gravés en creux deux personnages vêtus d’un costume singulier. L’homme porte un casque muni de petites cornes. En état de nudité jusqu’à la ceinture, les deux ont les mains placées sur la poitrine dans un geste symbolique (2).
L’androgynisme était la base du système des gnostiques et le plus célèbre de leurs chefs d’école, Valentin, qui bâtissait son système au 11e siècle de l’Eglise, a pu s’inspirer dans sa conception de ces singulières divinités gréco-orientales qui, comme la Vénus barbus de Chypre, étaient figurées avec des attributs des deux sexes .
Les Templiers, dans leur séjour prolongé en Asie-Mineure, avaient subi les mêmes influences. Leur loi primitive s’était altérée au contact des superstitions orientales et ils rapportèrent des croisades, en même temps que les vices et les maladies sarrazines (la sodomie et la lèpre), la conception d’idoles androgynes. Ils se servaient de ces idoles pour frapper l’imagination de naifs récipiendaires, attirés par le désir d’obtenir une part de leur puissance et de participer à leurs richesses.
Nous avons tenu à reproduire ces images, connues seulement de quelques rares érudits. Leur examen attentif suffira pour convaincre que le fameux Baphomet, l’idole dont l’adoration fut imputée aux Templiers comme le plus gros de leurs crimes, était le plus souvent une simple représentation de femme à barbe.
Les Baphomets phalliques




Un autre document baphométrique du plus haut intérêt est celui dont la description fut donnée par M. H. Gaidoz, dans la Revue archéologique (juin 1881). Il représente un Baphomet barbu, assis les jambes croisées, ayant les yeux saillants, tenant dans les mains des flambeaux et exposant impudiquement ses organes génitaux. Cet objet trouvé à Broc (Maine-et-Loire) en 1878, dans la propriété de M. le comte de la Poèze, est en cuivre. A n’en pas douter, il s’agit bien là, comme le considère M. Gaidoz, d’une idole baphométrique.
Quelques-unes de ces idoles, au lieu de se présenter sous l’apparence androgyne, avaient, au contraire, le caractère phallique. Tel était le cas d’un document de ma collection qui est certainement un des plus curieux en ce genre.
Cette pièce unique par la finesse artistique du travail et par l’idée qui a présidé à sa confection, est en bronze. Le simple examen du costume porté par le personnage, la forme du capuchon, du pourpoint et des hauts-de-chausses suffisent à indiquer qu’il ne s’agit pas d’un objet gallo-romain, mais de l’œuvre d’un artiste du moyen âge. Trouvée vers 1777 dans les marais de Rivery, près d’Amiens, en fouillant une tourbière, elle fut achetée par le chapitre de la cathédrale et resta dans son trésor jusqu’à la Révolution. Un peu plus tard, Boucher de Perthes fut chargé d’en déterminer l’origine et ce fut par hasard qu’il s’aperçut que le manteau du personnage dissimulait un phaillus. Pour le mettre à découvert, il avait suffit d’exercer une légère traction. Les religieuses qui desservaient le trésor de la cathédrale ne se doutaient pas que le petit personnage en question recélait un objet d’un aspect aussi païen, car elles le réclamèrent en disant que ce petit saint Jean-Baptiste avait été, pendant plusieurs années, l’objet d’une vénération spéciale de la part de beaucoup de fidèles.

En réalité, le prétendu saint n’était qu’une idole, un Baphomet. Comme Amiens était le siège d’une importante commanderie de Templiers, on peut supposer que lorsque les chevaliers furent sur le point d’être arrêtés, ils se débarrassèrent de leur Baphomet en le jetant dans une tourbière. Il s’agit là, en effet, d’un objet d’initiation. A quel autre usage aurait-il pu servir ?
Après avoir présenté l’idole barbue au nouvel initié et obtenu de lui qu’il l’adorât, la partie supérieure en était sous-levée et on lui démontrait qu’il n’avait adressé son adoration qu’à un phallus. Par cette dérision, on l’invitait à se montrer moins crédules à l’avenir… Si les initiations aux sociétés secrètes comportaient autrefois de telles épreuves, c’est qu’il était souvent nécessaire d’apprécier jusqu’à quel degré pouvait être poussée la crédulité, soit la présomption des nouveaux adeptes. Le Baphomet phallique dont respect pour la pudeur de mes lecteurs je m’abstiendrai de soulever le capuchon, constitue un document de la plus haute valeur et jette un jour nouveau sur ce que pouvaient représenter les idoles offertes à l’adoration des nouveaux chevaliers du Temple.
Le symbolisme des gnostiques
Le dogme catholique, immuable, proscrit sévèrement toute discussion. La masse des croyants accepte la discipline imposée, considérant, comme on le lui a enseigné, que la foi est incompatible avec la réflexion et avec le raisonnement. Mais il est des esprits qui ne s’inclinent qu’à regret. En adoptant les croyances de leur temps, ils se réservent in petto la liberté d’y ajouter ou d’y retrancher quelque chose. Cela s’est vu dans tous les temps. C’est ainsi que, dès les premiers siècles du Christianisme, obéissant au besoin de se soustraire à des règles qu’ils considéraient comme trop étroites, les gnostiques donnèrent libre cours aux entraînements d’un mysticisme sans limites. Trouvant trop simple la foi chrétienne telle qu’elle avait été prêchée par les premiers apôtres, ils émirent la prétention de créer des religions plus savantes. Pour cela, ils imaginèrent de recourir à des symboles d’autant plus capables de frapper l’imagination de leurs adeptes qu’ils étaient moins compréhensibles. « Le prestige des noms hébreux ou supposés tels, a dit Renan, était un moyen de séduction qu’employaient les gnostiques auprès des gens simples. »
Associées aux images gnostiques dont se servaient les Templiers au cours de leurs initiations, on trouve fréquemment des inscriptions arabes ou persanes. Les fautes de transcription indiquent qu’il s’agirait de copies faites par des graveurs locaux, n’ayant aucune connaissance de la langue arabe et copiant servilement un modèle, comme cela apparaît d’une façon évidente dans les inscriptions qui entourent le Baphomet principal du coffret d’Essarois étudié par Mignard.
Ils avaient aussi recours à des représentations figurées, destinées à personnifier et à matérialiser certaines conceptions de prétendus êtres divins. On désignait ces représentations sous le nom d’éons. D’après l’étymologie du mot, éon signifiait que chacune de ces émanations divines étant isolée et complète dans son existence, se suffisait à elle-même. Chaque éon ayant la puissance créatrice en lui-même était considéré et représenté comme androgyne, ce qui est constaté par les paroles de saint Irénée : Esse enim illorum anumgaemque masculo-foeminam.
Pour les principales sectes gnostiques, en particulier pour les Valentiniens et les Ophites, dont l’origine se trouve en Egypte, le nombre des éons était en général limité à huit. Le plus connu était l’éon de la Sagesse : Sophia.
Les documents les plus explicites qui aient été fournis sur les symboles gnostiques sont dus au savant archéologue autrichien, M. de Hammer, qui les a publiés dans le sixième volume de son ouvrage des Mines de l’Orient. Ils figurent dans le chapitre intitulé : Mysterium Baphometis revelatum. Il est question dans cette partie du livre, des chevaliers de l’ordre du Temple qui s’étaient adonnés aux gnostiques et que leurs propres monuments
avaient servi à convaincre d’idolâtrie et de pratiques impures. La rareté de ces documents, en France, s’explique par le soin avec lequel l’ordre des Templiers, dès qu’il se vit soupçonné, fit disparaître tout ce qui aurait pu justifier les accusations portées contre lui. On peut l’attribuer aussi à une destruction systématique de ces documents imposée, après l’abolition de l’ordre du Temple, par les représentants de l’orthodoxie religieuse.
Les figures d’éons gnostiques que nous publions sont extraites du livre de M. de Hammer.
Ces dessins justifient la colère de saint Irénée, alors évêque de Smyrne et qui fut ensuite évêque de Lyon, qui s’indignait de voir des chrétiens s’affilier au gnosticisme et se mettre à adorer des représentations divines empreintes d’un tel caractère d’impiété.
En examinant ces images si singulières , dans lesquelles des individus mâles, barbus et non barbus, sont figurés avec des seins de femmes, on comprend l’indignation du saint auteur du traité contre les hérésies. Le troisième dessin, représente une femme dont le menton est orné de barbe. Le désir de justifier la féminité de son sexe l’oblige à se présenter dans une attitude quelque peu indécente. Tout dans cette figure semble avoir pour but de froisser à la fois l’orthodoxie religieuse et l’orthodoxie physiologique.



L’arrangement de ces compositions dénote d’une façon évidente les intentions sacrilèges des gnostiques. Aussi, il fut facile d’accuser les chevaliers du Temple, affiliés au gnosticisme, non seulement d’abjurer leur foi, mais d’ajouter à leurs blasphèmes de dégoûtants outrages à l’égard des symboles de la religion chrétienne. Le seul aspect de leurs images gnostiques pouvait constituer contre eux le plus accablant des témoignages.
Nous laisserons à d’autres le soin d’interpréter les symboles dont ces figures sont entourées. Remarquons seulement que quelques-uns d’entre eux ne sont pas sans analogie avec les symboles de la Franc-Maçonnerie.

Les représentations d’éons gnostiques ne sont pas aussi rares que l’on pourrait le supposer. On en a trouvé sur des coffrets ; des médailles en portaient également, ainsi que le prouve la pièce trouvée dans les îles Baléares, qui a été décrivée par M. Gerhard. Elle représente un individu barbu, avec des seins de femme très manifestement dessinés. Une simple comparaison avec les éons gnostiques reproduits ci-dessus indique qu’il s’agit d’une représentation de femme barbue ayant pour objet de figurer l’éon androgyne de la Sagesse.
Dans un certain nombre de conceptions artistiques de l’idole androgyne on retrouve la préoccupation de donner une impression d’horreur et de répulsion. C’est ce qui résulte de la figure composée au XVIIIe siècle par Borel, et gravée par Elluin, pour illustrer la Tentation de Saint Antoine, de Sedaine, qui se trouve reproduite dans cet article.
Elle représente le baphomet recevant les hommages d’une foule de démons de race subalterne, dont quelques-uns ont revêtu l’apparence d’animaux immondes. Les seins flottants du baphomet androgyne ne laissent aucun doute sur l’association voulue des attributs des deux sexes. Mâle par le visage, le baphomet est femelle par ses appas. Combinant, en un être androgyne, tous les éléments divisés de la puissance génératrice, il est la personnification symbolique de la domination irrésistible qu’exerceront éternellement sur l’être humain les forces aveugles de la passion, de la volupté et de l’instinct.
