Jean Wier et la sorcellerie : La diablerie passive

Si maintenant nous passons à la diablerie passive, à la sorcellerie, non plus pratiquée, mais imposée ou subie, nous y trouvons d’abord toutes les maladies dites de possession; maladies que vous ne connaissez que de nom, messieurs, mais sur lesquelles dissertaient encore longuement les auteurs du XVIIe et même ceux du XVIIIe siècle. Lisez Willis, lisez Frédéric Hoffmann, lisez de Haen; non seulement vous trouverez dans leurs ouvrages les affections démoniaques décrites comme parfaitement réelles, mais vous apprendrez à l’aide de quels signes on les différencie des affections naturelles qu’elles peuvent simuler…

Moreau de Tours. — Une stigmatisée au Moyen-Age

Les maux attribués aux sortilèges n’étaient autres, pour la plupart, que des atteintes de catalepsie, de syncope, de délire, de coma, de somnambulisme, états morbides qui n’ont pas cessé, même aujourd’hui, de dérouter nos théories médicales; mais si, nous, nous y voyons des énigmes, les praticiens d’alors y voyaient des mystères; ils disaient : maladies diaboliques, comme nous disons : maladies nerveuses. La magie comblait sans difficulté toutes les lacunes de l’étiologie classique et avait une excuse toujours prête pour les insuccès de la thérapeutique usuelle. Le diable a bon dos : maleficium pallium inscitiæ, disait un satirique du temps.

Parmi les particularités de ces maladies démoniaques, il en est une que je dois vous signaler, en raison de la valeur considérable qu’on y attachait pour le diagnostic d’une cause surnaturelle; c’est le rejet par la bouche, ou la sortie par d’autres parties, de différents corps étrangers : aiguilles, fragments de verre, cheveux, lambeaux d’étoffe, etc. Les sceptiques les plus déterminés s’arrêtaient stupéfaits devant une semblable perversion des fonctions ingestives et égestives, et il en est bien peu qui aient soupçonné la part de la fraude et de la simulation, ou qui aient reconnu cette aberration mentale qui porte certains individus à avaler les objets les moins assimilables; encore moins songeait-on à étudier le mode très simple suivant lequel les corps pointus et déliés peuvent parcourir et traverser impunément les tissus vivants.

A côté de la Possession figure l’Obsession, c’est-à-dire l’état des personnes qui, tentées et harcelées sans cesse par le démon, commettent, bien à contre-cœur, les plus grandes infamies, qui vont au sabbat, mais parce qu’on les y traîne… Prenons garde, Messieurs; cette contrainte, cette résistance ne suffiront pas toujours pour faire absoudre le patient. On vous dira bien : « L’obsession ! mais les saints l’ont éprouvée ! » Elle diffère autant de la sorcellerie que la captivité de la servitude; autant que l’étreinte du lutteur de l’embrassement d’un ami, autant que « le combat d’une vierge forcée » diffère de la prostitution. » — C’est au mieux; mais toutes ces métaphores indulgentes s’évanouiront quand on en viendra aux faits. Alors le langage changera; alors le doute succédera à la pitié, et au doute la hainé, ou plutôt la crainte. « Est-on sûr que la victime ait assez résisté? Plus ferme dans sa croyance, elle eût tenu bon jusqu’à la fin, probablement. Pour avoir été brisée, elle était donc bien fragile !… En vain allègue-t-elle les hallucinations, les persécutions diaboliques, les masques d’innocence ou même de sainteté que Satan emprunte quelquefois. Le mirage n’excuse pas l’erreur. Éprouver de pareils troubles est déjà signe de mécréance; car le diable sait choisir et ne s’attaque guère qu’aux âmes faciles à gagner. »

Plus d’une fois l’obsession démoniaque a été punie à l’égal de la sorcellerie active la mieux avérée.

Au surplus, ne prenons pas trop à la lettre la différence que nous avons établie tout à l’heure entre la diablerie active et passive. Bien souvent il devenait impossible de distinguer l’une de l’autre. Et, tenez, dans le fameux procès de Girard et de la Cadière, en 1730 (j’insiste sur cette date, 1730 !), il est arrivé au public et aux juges de changer plusieurs fois d’avis: tantôt on disait que l’enchanteur Girard avait ensorcelé la Cadière, et tantôt que la Cadière, par ses maléfices, avait failli damner Girard; tant il est difficile, partant d’une donnée fausse, de rencontrer même un semblant de certitude !

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