M. le Professeur Puech a fait récemment à l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier une communication du plus haut intérêt sur la » Bête du Gévaudan « . Nous devons le remercier de vouloir bien nous permettre d’offrir aux lecteurs d’Esculape, les lignes imagées et vivantes que voici. Plus particulièrement, nous lui sommes reconnaissant d’avoir précisé à leur intention le récit des querelles entre paysans et dragons du roi et de la mésentente entre les divers chasseurs.
La lutte héroï-comique engagée contre la Bête, les épisodes pittoresques qui s’y rattachent, la description des caractères physiques et des mœurs de l’animal, — et enfin l’interprétation qu’il convient de donner aux séries de meurtres et attentats commis dans la région du Gévaudan, durant des mois et des années, seront envisagés successivement ici.
Dans le village de la Lozère où, depuis quelques années, je vais, aux vacances, prendre un mois de repos, j’ai souvent entendu parler de la Bête du Gévaudan.
Son nom ne m’était pas complètement inconnu : il avait jadis frappé mes oreilles, au cours des récits plus ou moins terrifiants que, dans mon enfance, me faisait la vieille domestique commise à ma garde.
Il y a quelques mois, j’ai lu, dans un de nos magazines illustrés (1), le très intéressant article que lui a consacré M. G. Lenôtre, ce merveilleux évocateur des choses d’autrefois. Les éléments de cet article ont été empruntés à un livre publié en 1889, par l’abbé Pourcher, curé de Saint-Martin-de-Bouboux, en Lozère, livre dans lequel se trouvent réunis tous les documents qui concernent la Bête du Gévaudan.
Je me suis reporté au curieux et copieux volume de l’abbé Pourcher (2), qui possède notre bibliothèque municipale ; j’ai consulté quelques autres publications consacrées à ce fait extraordinaire (3). De tout ce que j’ai lu, comme de tout ce que j’avais entendu dire, j’ai retiré cette impression que la Bête du Gévaudan n’a jamais existé. — C’est ce que je m’attacherai à démontrer dans la première partie de cette communication.
Cependant l’histoire de la Bête du Gévaudan ne remonte point aux temps lointains de la Tarasque et autres animaux fantastiques. Un peu plus vieille, il est vrai, que le Constitutionnel et le Grand Serpent de Mer, la Bête vivait, — si tant est qu’elle ait vécu ! — dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : c’est de 1764 à 1767, à une époque relativement peu éloignée de nous, que se sont accomplis ses sinistres exploits et ses redoutables ravages.
Sur elle, nous possédons, par conséquent, mieux que des complaintes populaires et des vagues récits transmis par la tradition : il y a, la concernant, des faits réels, des faits positifs. — Leur constitution constituera l’objet de ma seconde partie.
Mais, avant d’aborder les deux points de ma thèse, je dois rappeler en quelques mots, l’histoire de la Bête du Gévaudan.
Sa première apparition remonte au mois de juin de l’année 1764. — Un des premiers jours de ce mois, une femme de Langogne, qui était allée garder son troupeau dans les environs, rentra le tablier et le corsage en lambeaux. Folle de peur, elle raconta qu’elle venait d’être assaillie par un animal monstrueux, qui avait mis les chiens en fuite et dont elle avait été sauvée grâce à ses bœufs vaillamment groupés
autour de leur gardienne. — Beaucoup pensèrent qu’il s’agissait d’un gros loup, peut-être d’un loup enragé, que dans sa terreur la bergère avait mal vu ; et l’on n’en parla plus.
Mais quelques semaines plus tard, du 3 juillet au 19 octobre, d’abord dans la vallée de l’Allier supérieur, puis dans plusieurs localités de la partie nord du département actuel de la Lozère, plus spécialement des femmes, des fillettes, des garçonnets, sont attaqués, blessés ou tués. Quand on découvre dans les champs les cadavres des tués, ils sont horriblement mutilés et à peine reconnaissables.
La terreur commença à s’emparer des habitants de la Margeride. Pour débarrasser le pays du monstre auquel on rapportait ce carnage, battues sur battues sont organisées par les paysans seuls d’abord, puis par les pays et les dragons que l’autorité, mise en mouvement, envoie camper à Saint-Chély et dans les environs. A un moment, une véritable armée de 20.000 paysans se trouvait en campagne.
Et tandis que les dragons du roi commandés par le capitaine Duhamel, les paysans conduits par leurs seigneurs, les meilleurs veneurs du pays, M. de Lafont, syndic de Mende, M. de Moncan, commandant les troupes du Languedoc, M. de Morangiès, Mercier, le plus hardi chasseur du Gévaudan, un louvetier célèbre accouru de Normandie, M. Denneville… battaient le pays en tous sens, la Bête, l’infernale Bête, défiant les balles et le poison, continuait ses horribles ravages : au bout de six mois, on lui attribuait, sans compter les blessés et les estropiés, soixante victimes !
Elle semblait posséder un don d’ubiquité : on la voit presque au même moment en des endroits si distants qu’on n’arrive pas à s’expliquer la rapidité de sa course ; et, à une époque, certains accidents similaires s’étant produits aux environs de Soissons, on publia partout que la Bête du Gévaudan ravageait à la fois l’Auvergne et la Picardie.
A défaut d’autres, ces battues continues eurent pour résultat de débarrasser la région d’un grand nombre de loups : 152 en deux ans. Quant à la Bête, elle paraissait invulnérable.
A plusieurs reprises on crut l’avoir atteinte : cinq paysans du Malzieu, la tirèrent par un jour de grosse neige. La voient tomber en poussant un grand cri ; mais elle se relève aussitôt et disparaît. — Une autre fois, à la nuit tombante, la Bête est fusillée de tous côtés ; blessée à mort, croit-on, elle s’enfonce en clopinant dans un bosquet, où nul ne doute qu’on la retrouvera le lendemain ; mais les recherches exécutées à l’aube par deux cents hommes restèrent vaines.
Cette poursuite acharnée de la Bête n’alla pas sans donner lieu à des discussions, des dissentiments, des rivalités entre les diverses personnes qui y prient part. Par leurs exigences, par les dépenses que leur séjour imposait aux paysans chez lesquels ils étaient campés, par les dégâts que le passage de leurs chevaux occasionnait aux récoltes et surtout aux blés, les dragons devinrent bientôt l’objet de nombreuses plaintes : « Les dragons, écrivait un sieur de Barthe à l’intendant, traitent le Gévaudan en pays de conquête, exigeant tout sans payer. Les chevaux qui aussi nécessaires qu’une troisième roue à un chariot, détruisent les récoltes, et je crois qu’il ne manque plus que brûler pour avoir une vraie image de la guerre. Les plaintes se multiplient et le paysan est au désespoir. »
Entre le louvetier normand Denneville et le commandant des dragons, M. Duhamel, la mésentente était complète. Ce dernier continuait ses battues, alors que le premier refusait d’entrer en chasse, tant que dragons n’auraient pas vidé les lieux, « attendu qu’ils font
journellement des battues, et que cela effarouche l’animal, au point de ne le pouvoir approcher. Ils le savent par expérience depuis trois ou quatre mois qu’ils y sont sans l’avoir pu atteindre. » — Et finalement sur l’ordre du ministre, M. de Choiseul, Duhamel et ses dragons se retirent dans leurs quartiers, laissant le champ libre à Denneville, qui ne devait pas être plus heureux et que les paysans, rendus railleurs par ses échecs, déclaraient incapable de tuer le moindre lapin.
De leur côté, les habitants des paroisses de l’Auvergne et du Gévaudan, conviés à se joindre aux chasseurs de profession pour exterminer la Bête, s’étaient associés en plusieurs petits partis, opérant chacun pour son compte et contrariant les dispositions et les manœuvres des autres groupes rivaux. Le roi, les Etats du Languedoc, l’évêque de Mende, les syndics du Gévaudan et du Vivarais, avaient, en effet, promis des gratifications importantes à celui qui débarrasserait le pays du monstre qui le désolait ; et, pour s’assurer cette prime, objet de bien des convoitises, il fallait ne pas laisser aux autres l’occasion de remporter la victoire.
Aussi tous ces conflits n’étaient-ils point faits pour faciliter le succès de l’entreprise. La Bête semblant devoir toujours échapper aux coups des chasseurs, pourquoi ne tenterait-on pas d’en venir à bout par la ruse ?
Les esprits inventifs ne manquèrent pas pour proposer les stratagèmes et les combinaisons qui auraient raison de l’invincible et mystérieux animal. Un certain de Joas de Papoux, dans une lettre à l’évêque de Mende, conseille, « vu que le monstre ne fait sa proie que du sexe », de placer dans tous les lieux où il paraîtra « des femmes artificielles composées avec du plus subtil poison, et de les exposer sur des piquets pliants pour inviter ce maudit animal à exécuter son indigne fureur et à avaler sa propre fin ». Pour fabriquer ces femmes postiches, on se servira de trois vessies de cochon, l’une pour la tête, les deux autres pour les mamelles ; sur celle destinée pour la tête, on collera légèrement un papier sur lequel on aura fait peindre la figure d’une femme ; au préalable, les vessies auront été remplies de pelotons d’éponges imbibés de sang de brebis ou d’agneaux et de petits morceaux de chair, assaisonnés de poison. La peau d’une brebis, bien rasée, pour qu’il n’y ait ni poil ni laine, et à laquelle « on laissera un peu de chair contre » servira pour simuler le corps ; on la remplira avec des boyaux bourrés, comme les vessies, de sang, de morceaux d’éponge et de chair, le tout « dûment pondré du dit poison, pour que ce monstre puisse trouver de quoi mordre partout où ses cruelles dents donneront pour s’éterniser entièrement, ce que je souhaite ».
Dans une autre lettre, le même de Joas de Papoux demande la formation d’une brigade de 25 hommes intrépides, dont il prendrait le commandement, et qui opéreraient de la façon suivante : de ces 25 hommes, douze ou quinze seraient revêtus d’une peau de lion, d’ours, de léopard, de cerf, de biche, de veau, de chèvre, de sanglier, de loup mâle ; les autres porteraient de petits gilets et de longues culottes garnies avec des plumes de différentes couleurs ; tous auraient pour coiffure des bonnets de carton en forme de casques, garnis aussi avec des plumes et entremêlés de lames de couteaux. Les vêtements enduits de miel et parfumés avec du musc, portant chacun une petite boîte renfermant la graisse de chrétien ou de chrétienne, mêlée à sang de vipère, armés d’un pistolet à deux coups avec trois balles carrées mordues par la dent d’une femme ou d’une fille, plus d’un couteau de chasse et d’une patte de fer à trois griffes ointes avec ladite graisse, ils devaient parcourir « les bois ou forêts de trois à trois, se tenant les uns des autres à la distance de trente ou quarante pas, formant un triangle, en observant de garder un grand silence ».
Le stratagème, proposé par un sieur Hubert, de Verrières près Sceaux, parce qu’il l’avait déjà vu réussir contre un fort loup-cervier, consistait à habiller un mouton en fille et à le placer dans un endroit commode où plusieurs personnes armées se porteraient : ainsi, la Bête, attirée par les mouvements du mouton qu’elle prendrait pour un enfant, ne manquerait pas de se jeter sur lui et de s’offrir aux coups des chasseurs à l’affût.
Après avoir conclu que la Bête du Gévaudan était un chattigre qui « avait passé les mers venant du Metzig », un curé du diocèse de Reims conseillait plus simplement « d’exposer des veaux d’un an dans les forêts, bois ou pleinnes, tous vivants », après l’avoir enduit de poison.
Enfin, un inventeur avait proposé une véritable machine infernale, composée de trente fusils, à la gâchette desquels trente cordes attachées devaient être mises en mouvement par les contorsions d’un veau de six mois se débattant à l’aspect de la Bête.
Se moquant de tout et de tous, la Bête, pendant ce temps, ne cessait de « manger le monde ».
Le découragement était immense : les travaux des champs étaient délaissés, les routes désertes ; les gens ne sortaient de chez eux qu’en groupes et bien armés ; toute la population vivait dans la terreur du mystérieux animal. — L’évêque de Mende, Mgr de Choiseul-Beaupré, consacra un mandement à cette désolation publique ; et des oraisons furent ordonnées dans toute l’étendue du diocèse.
Il fallait en finir. Ce fut l’avis du roi et de ses ministres, un peu mortifiés par l’échec des dragons. Ordre fut donc donné par Louis XV à son premier porte-arquebuse, M. Antoine de Beauterne, de partir tout de suite pour le Gévaudan et de rapporter coûte que coûte la dépouille de la terrible Bête.
M. de Beauterne vint, avec ses gardes, ses valets et ses limiers, s’établir à Saugues, d’où il organisa plusieurs reconnaissances qui restèrent tout d’abord sans résultat. Mais au bout de trois mois, le 21 septembre 1765, aussi brusquement qu’officiellement, on apprit qu’au cours d’une pointe poussée en Auvergne, dans les bois de l’abbaye des Chazes, la Bête avait été tuée par l’habile premier porte-arquebuse. Son cadavre, après avoir été montré à sept ou huit enfants de Saugues qui avaient eu affaire à elle et reconnu par eux, fut empaillé à Clermont et expédié à Fontainebleau, où se trouvait la Cour.

C’était un loup de forte taille, pesant cent trente Eures, mesurant cinq pieds six pouces de longueur et possédant des pattes énormes ; mais ce n’était qu’un loup.
On n’en donna pas moins un grand retentissement à cette mort, qui semblait devoir à tout jamais débarrasser le Gévaudan du monstre qui le terrorisait. A Versailles, où le roi se moqua beaucoup de la crédulité de ses bons montagnards, on déclara l’affaire définitivement close.
De fait, pendant quelques mois, la Bête ne se montra plus. Mais dès les premières neiges, ses sanglantes randonnées recommencèrent. A partir de janvier 1766, elle se signale à nouveau par des attaques presque quotidiennes sur des femmes et des enfants : à Bresseyre Sainte-Marie, à Lachamp, à Saint-Privat-du-Fau, à Marcillac, à Jullianges, à Pébrac… ; et après, comme avant sa disparition officielle, sur les registres de plusieurs paroisses de la Lozère, on retrouve ces sinistres mentions, consignées par le curé : « J’ai enterré dans le cimetière du village les restes de…, dévoré par la Bête qui parcourt le pays » ; ou encore : « Acte de sépulture du corps de…, mangé en partie par la Bête féroce. »
Les habitants du Gévaudan vécurent pendant dix-huit mois encore dans l’épouvante. — De la Bête ils ne furent, en effet, définitivement délivrés que le 19 juin 1767.
Ce jour-là, Jean Chastel, dit la Masque, dont le nom est célèbre en ces contrées, un des plus rudes et des plus vigoureux parmi les chasseurs faisant partie de la bande organisée par le marquis d’Apcher, était posté, tout seul, à la Sogne d’Auvert, près de Saugues, avec son fusil chargé de deux balles bénites, lorsqu’il vit venir à lui la Bête, la vraie Bête. Tranquillement, Chastel, qui lisait les litanies de la Sainte Vierge, termine ses prières, puis referme son livre, le met dans sa poche, retire ses lunettes et les plie dans leur étui. La Bête ne bouge pas ; elle semble attendre. Le chasseur, qui l’a fort reconnue, la vise à l’épaule et tire. La Bête reste immobile. Accourant au bruit du coup de fusil, les chiens de M. d’Apcher se précipitent sur elle, la renversent, la déchirent : elle était morte.
Telle est brièvement résumée, l’histoire de la Bête du Gévaudan, dont je vais maintenant m’attacher, — et ce sera, je crois, œuvre facile, — à démontrer la non-existence.
Ceux qui l’ont vue, vivante et agissante, nous la dépeignent de la façon suivante :
C’était un animal de la taille d’un veau ou d’un âne. Il avait le poil rougeâtre, avec, sur le dos, une barre noire depuis les épaules jusqu’à la queue ; la tête énorme et assez semblable à celle d’un cochon ; la gueule toujours béante ; les yeux étincelants ; les oreilles courtes et droites, comme des cornes ; le poitrail blanc et fort large, la queue longue et fournie avec le bout blanc et très gros ; les pattes de derrière fort grosses et fort longues ; celles de devant plus courtes et couvertes d’un long poil ; six griffes à chaque patte. Certains disaient que les pieds de derrière étaient garnis de sabots, comme ceux d’un cheval. Pierre Blanc, qui la vit de très près (je reviendrai plus loin sur les détails de cette rencontre) remarqua qu’elle paraissait « toute boutonnée sous le ventre ».
Ses mœurs, sa manière d‘être, sa physiologie sont aussi surprenantes que son anatomie.
J’ai déjà fait allusion à la facilité et à la rapidité de ses déplacements : dans le même jour, presque à la même heure, on pouvait constater sa présence en des endroits distants de sept et huit lieues.
Nous avons vu aussi qu’elle s’attaquait à peu près exclusivement aux femmes et aux enfants.
Quant à ses victimes, se comportait à leur endroit de façons très diverses : les unes sont déchirées et dévorées comme le ferait une bête féroce, un tigre ou un loup affamé ; mais c’est là la très petite exception. — Le plus souvent, la Bête abandonnait le cadavre de ses victimes, se contentant de les mutiler, de sucer leur sang, et, après leur avoir ouvert les flancs, d’arracher le cœur, le foie et les entrailles : ainsi sont trouvés affreusement déchirés et à peine reconnaissables les corps de trois garçons de moins de quinze ans, appartenant au village de Chayla-L’Evêque, d’une femme d’Arzenc, d’une fillette de Thorts, d’un berger de Chaudeyrac, d’une jeune fille de vingt ans, ramassée dans une prairie aux environs de Saint-Alban, et tant d’autres dont je parlerai plus loin. A une bonne vieille du village de Broussoles, Marguerite Oustalier, la Bête, après l’avoir tuée, avait enlevé toute la peau du visage.
Parfois même elle mettra une certaine coquetterie dans ses meurtres et visera à la farce macabre : quand on découvrit les restes de Gabrielle Pélissier, une pauvre petite communiante du village de Clause, le monstre avait si proprement arrangé la tête coupée, les vêtements et le chapeau, qu’au premier abord on crut l’enfant simplement endormie.
Aussi bien, cette étrange bête a des bizarreries, comme une femme ; et ma comparaison ne paraîtra point trop forcée, si l’on se reporte à la déclaration de ce paysan qui assurait « l’avoir entendue rire et parler ». Elle jouait la bonne fille : c’est ainsi qu’il lui arrivait de se dresser sur son derrière, de faire « de petites singeries », auquel elle paraissait gaie « comme une personne », feignant de n’avoir aucune méchanceté. — Ce côté quasi-humain de la Bête se manifeste encore lors de sa rencontre avec Jean-Pierre Pourcher : après essuyé ses deux coups de feu, elle s’enfuit en faisant « un bruit semblable à celui d’une personne qui se sépare d’une autre après une dispute ».
Elle affectionnait de venir, le soir, dans les villages poser ses pattes de devant sur l‘appui des croisées et regarder dans les cuisines. A plusieurs reprises, des mères gourmandant leurs enfants et les menaçant de la Bête la virent dans cette attitude, sans qu’on puisse comprendre par et comment elle avait été prévenue.
Pour saisir sa proie, la Bête se dissimule sous un rocher, derrière un buisson, dans un champ de blé, puis saute dessus en bondissant ; d’autres fois, après l’avoir découverte, elle court vers elle ventre à terre, en rampant comme un serpent.
Elle sait d’ailleurs, le cas échéant, recourir à la ruse : à plusieurs reprises, il lui arriva de s’amuser avec les agneaux pour attirer les enfants qui les gardaient et qui s’étaient enfuis à vue. Si cela ne suffisait pas, elle faisait souffrir, afin que leurs bêlements plaintifs obligeaient les enfants à quitter leur retraite. — L’artifice dont elle usa avec le berger de Redon témoigne encore de son ingéniosité : après avoir vainement cherché à la surprendre, en faisant semblant de fuir, puis en fondant brusquement sur lui, elle fut s’embourber et vint ensuite se secouer auprès de lui en lui jetant de la boue dessus, afin de lui faire tourner le dos et profiter du moment pour le saisir. Le vacher s’étant tenu tout le temps sur ses gardes, cette ruse heureusement resta sans succès.
Dernier détail : quand la Bête était poursuivie, elle traversait la rivière en deux ou trois sauts ; mais quand elle avait le temps, on la voyait marcher sur l’eau, sans se mouiller.
Cherchons parmi les animaux répandus à la surface du globe. Nous n’en trouvons point de qui ne se différencie la Bête du Gévaudan. En est-il un parmi eux, dont les mœurs et les habitudes rappellent les habitudes et les mœurs de cette étrange Bête? Quel féroce habitant des jungles de l’Asie ou des déserts de l’Afrique s’est jamais comporté à l’endroit de ses victimes comme elle se comportait ? — Par sa physiologie, comme par son anatomie, cet animal extraordinaire, surgit tout à coup en plein pays de France, au cœur du Massif Central, reste un être absolument unique, sans aucun lien qui permette de le rattacher aux êtres vivant autour de lui ou ayant vécu avant lui.
Pour croire à cette erreur de la nature, pour admettre cette déconcertante anomalie, il nous faudrait, à tout le moins, un document présentant les garanties exigées par la Science. Or ce protocole d’autopsie un peu détaillé, cette description aux renseignements précis, qui auraient pu entraîner vos convictions, nous font complètement défaut.
La Bête tuée par Jean Chastel fut tout d’abord portée au château de Besque. Là elle fut soumise aux manipulations d’un mauvais chirurgien-apothicaire de Saugues, Boulanger, surnommé, par dérision sans doute, Lapeyronie, lequel, chargé de l’embaumement, se contenta de sortir les entrailles, et de les remplacer par de la paille. On la garda douze jours, pour satisfaire la curiosité des gens du voisinage qui venaient la voir. C’est seulement alors que Chastel, après avoir placé le cadavre dans une caisse, se mit en route pour Versailles, afin que les savants se prononcent. Mais quand il y arriva, la Bête était dans un tel état de putréfaction, — le voyage s’était effectué pendant les chaleurs d’août, — qu’il fallut l’enfouir au plus tôt, sans que personne ait le courage de l’examiner (1).

Ainsi la Bête du Gévaudan, qui, de son vivant, n’a jamais été vue, il semble bien, par un homme de sang-froid, n’a jamais été examinée, après sa mort, par un homme de science.
De cet être isolé dans la nature nous sommes dès lors autorisé à nier l’existence. J’aurais, j’en suis certain, mauvaise grâce à y insister plus longtemps : la Bête du Gévaudan doit être rangée parmi les monstres de la Légende et de la Fable.
(1) D’après M. Aug. André, dont la version est reproduite par M. l’abbé Fr. Fabre (La Bête du Gévaudan en Auvergne, p. 221), l’animal tué par Jean Chastel aurait été soumis à l’examen de Buffon, qui aurait déclaré que c’était un gros loup.
QUE cet animal de légende ait été vu, il y a cent cinquante ans, par les habitants de la haute Lozère, cela n’est point pour surprendre le psychologue et le médecin. Ils n’ignorent pas ce que peuvent les imaginations surexcitées, ils vivent le rôle de la suggestion et connaissent bien cette espèce de délire qui peut s’emparer des collectivités, que l’on décrit sous le nom de folie des foules. — L’histoire nous en fournit de nombreux exemples.
Il avait frappé les cerveaux aux approches de l’an mil.
Plus près de nous, Taine a admirablement décrit cette anxiété sourde, cette crainte vague qui, aux premiers temps de la Révolution, se répand dans les villes et dans les campagnes, et se traduit à certains moments par des explosions de folie collective : comme à Angoulême, où brusquement toute une population s’assemble en armes pour lutter contre 15.000 prétendus bandits que l’on croit découvrir dans le tourbillon de poussière soulevé par la courroie se rendant à Bordeaux ; comme dans plusieurs villages, à dix lieues aux environs, où le même fait se produit ; comme en Auvergne, où il suffit du récit d’une fille ayant rencontré deux hommes étrangers au pays, pour que des pareines entières se sauvent la nuit dans les bois, abandonnant leurs maisons, emportant leurs meubles, foulant aux pieds et abîmant leurs pepres moissons.
C’est d’un pareil délire que furent atteints, en 1764, les habitants de l’Auvergne et du Gévaudan.
Sa genèse est, au demeurant, facile à reconstituer : une bergère de Langogne rentre un jour affolée, racontant qu’elle a été attaquée par un animal inconnu. A cela on n’attache pas d’abord grande importance. Mais peu après, de ci, de là, dans les bois, dans les champs, sous le hangar de fermes isolées on trouve les corps de femmes et d’enfants atrocement mutilés. Trop souvent, certes, au cours des longs et froids hivers qui régnant sur le Plateau Central, la population a été victime de loups rendus féroces par la faim. Mais jamais, au grand jamais, de mémoire d’anciens, on n’avait vu pareille hécatombe.
Là-dessus les imaginations travaillent et s’exaltent. Devant la porte de l’église le dimanche à la sortie de la messe, sur le Foiral où l’on vient vendre et acheter des bestiaux, aux veillées du soir autour de l’âtre tandis que la neige tombe à gros flocons, on se raconte ces morts qui se multiplient tous les jours, on commente les circonstances étranges, on cherche des explications. Et alors revient dans les mémoires le récit de la bergère de Langogne. Non, ce n’est pas la peur qui lui avait troublé la tête, comme on l’avait cru tout d’abord ; elle avait bien vu, la pauvre fille, lorsqu’elle racontait qu’elle avait été assaillie par une bête inconnue. Seul, un être absolument à part, seul, un monstre pouvait commettre d’aussi nombreux et d’aussi horribles méfaits. — Et voilà l’idée qui pénètre dans le cerveau simpliste et créddule de l’habitant du Gévaudan, et qu’aucun raisonnement n’en pourra déloger : la peur fera le reste.
Désormais, comme ce Jean-Pierre Pourcher, de Jullianges, homme courageux à l’ordinaire cependant, qui, après avoir aperçu le monstre par l’étroite fenêtre de son hangar, à la nuit tombante, raconte avoir été pris d’une « espèce de frayeur », et reste convaincu qu’à moins d’un miracle tous les habitants du Gévaudan sont destinés à être mangés ; comme le père du petit Jean Chatenneuf, de Grézes, à qui l’animal se montre le lendemain du jour où son fils a été déchiré et pendant qu’il le pleure : désormais, tout le monde est prêt à voir la Bête et à la reconnaître. — On la verra et on la reconnaîtra dans l’animal traqué, fuyant
éperdu sous la futaie d’un bois. On la verra et on la reconnaîtra quand dans la nuit tombée se profilera la silhouette et brilleront les yeux d’un loup rôdant, autour de la ferme ou du village, en quête d’une proie. On la verra et on la reconnaîtra quand, à la pâle clarté de la lune, se projettera sur la blancheur de la neige l’ombre démesurément agrandie d’un inoffensif quadrupède, vean, âne, chèvre, échappé de son écurie. On la verra et on la reconnaîtra dans la figure du vagabond ou du voisin, avançant la tête dans l’encadrement de la fenêtre pour jeter un indiscret coup d’œil, pour royer un bonsoir amical au retour des champs, pour faire la grosse voix et joindre ses gronderies à celles de la mère irritée contre ses enfants.
Chacun rapporte sur la Bête un détail recueilli au cours de ces rapides et terrifiantes visions. Ainsi, peu à peu, le monstre prend forme ; et, finalement, de pièces et de morceaux, il se trouve constitué comme on l’a vu plus haut : avec sa tête énorme rappelant celle d’un cochon, ses oreilles courtes et droites, sa gueule toujours béante, son pelage rougeâtre, sa poitrine blanc et large, sa queue longue et fournie, ses sabots comme ceux d’un cheval, sa taille d’un âne ou d’un veau.
Et c’est sous cette ferme que de Marvejols à Sauges et de Langogne au Malzieu, les habitants, suggestionnés et terrorisés par une série de morts vraiment effrayantes, ont vu cette fameuse Bête du Gévaudan, cet animal fantôme, produit de l’imagination surexcitée par la peur.
Mais il y a les faits, faits réels et indéniables qui ont donné naissance à la légende.
Il y a ces gens attaqués, comme le petit André Portefaix et ses camarades, comme Marie-Jeanne Vallet, comme Guillaume et Jean-Baptiste Bergogneux, et bien d’autres.
Il y a ces blessés rentrant au village : mordu aux joues et au bras, comme la fillette de Fontas ; la peau du crâne et la poitrine lacérées, comme le jeune homme du Pouget ; l’oreille et le bout du nez emportés, comme la jeune fille de la paroisse de Saint-Just ; le cuir chevelu détaché, comme Catherine Bègue, de la paroisse de Lastic, toutes les deux séjours à l’hôpital de Saint-Flour.
Il y a ces rencontres et ces corps-à-corps, comme celui de Pierre Blanc.
Il y a, enfin, ces nombreux cadavres ramassés sur tout le territoire de la Margeride, ces restes pieusement ensevelis dans les humbles cimetières du Gévaudan.
Ces faits, voici le moment venu de les expliquer et de les interpréter.
Des exploits imputés à la Bête il faut faire plusieurs parts : ils sont loin, en effet, d’avoir tous même origine et même auteur.
1° Dans un premier groupe doivent entrer les attaques et les blessures par un animal, ainsi que les rares victimes dont les cadavres ont été véritablement dévorés en tout ou en partie. Ce sont, tous là, méfaits qu’il est parfaitement légitime d’attribuer à des loups enragés ou simplement talonnés par la faim. La chose n’était point rare à l’époque dans le Massif Central, où les loups vivaient nombreux, où, comme on l’a vu plus haut, en moins de deux ans 152 de ces animaux furent tués au cours des battues organisées contre la Bête.
Mais quand, devant la multiplicité des morts, les esprits frappés d’épouvante, se furent butés à l’idée d’un animal extraordinaire, l’on rapporta à ce monstre ce qui n’était que l’œuvre de vulgaires loups. Le jeune garçon du Pouget, rentrant au village, la peau du crâne déchirée, et si ému qu’il resta quelque temps « comme imbécile », ne douta point qu’il avait eu affaire à la Bête. — De même, cette femme de la paroisse de Chauchailles, blessée à la lèvre inférieure et au visage, en voulant sauver un de ses moutons, subit par un loup. — Et pas davantage, le petit André Portefaix, de Chanaeilles, ainsi que les quatre garçonnets et les deux fillettes qui l’accompagnaient lorsqu’ils furent attaqués le 12 janvier 1765. Il faut lire le récit de leur aventure, en se reportant à leur état d’âme.
Tous les sept quittent le village si hantés de l’idée de la Bête, si convaincus qu’ils la verront, qu’ils s’étaient armés par précaution de bâtons à l’extrémité desquels ils avaient fiché des lames de couteaux. Ils étaient dans la montagne quand tout à coup une des petites filles pousse un cri et annonce que la Bête est là. Autour du groupe des enfants réunis par Portefaix, que son courage et ses douces ans faisaient le chef et l’aîné de la bande, l’animal tourne, la gueule ouverte, puis s’élançant saisit un des garçonnets à la gorge et cherche à l’emporter ; mais attaqué hardiment par Portefaix, il l’abandonne après lui avoir arraché la joue. Au cours de seconde attaque, après avoir renversé l’une des fillettes d’un coup de son museau, il prend par le bras un autre petit garçon, Jean Veyrière, et l’entraîne. De nouveau, tandis que ses compagnons piquent la Bête avec leur bâton, cherchant à lui crever les yeux ou à lui couper la langue, l’héroïque André Portefaix se jette contre elle et cogne à grands coups sur le groin du monstre, qui recule, se secoue et s’enfuit en laissant sa proie. — Ainsi ferait un loup aussi vigoureusement harcelé.
Si l’exploit d’André Portefaix eut le plus grand retentissement et valut à son auteur d’être élevé aux frais de l’Etat chez les Frères de Montpellier, d’où, après de brillantes études, il entra comme officier dans le corps royal de l’artillerie coloniale, il ne fut pas le seul.
Attaquée en se rendant à Bressous, Marie-Jeanne Vallet, de Paulhac, fille forte et hardie, ne fit pas moins bonne contenance : elle parvint à mettre l’animal en fuite, après lui avoir porté de toute sa force, dans la poitrine, un coup de la baïonnette, dont elle était armée. — Jean Teyssidre, âgé de seize ans, de la paroisse de Pinels, en Auvergne, sauva, après avoir été blessé lui-même, un domestique de son père, garçonnet de onze à treize ans, que l’animal tenait par le cou et était en train d’emporter : en raison de l’obscurité, il ne put pas bien en distinguer les détails : il lui parut seulement fait comme un chien et de la grosseur d’un loup. Près des deux villages de Hontès-Haut et de Hontès-Bas, dans La Margeride, le jeune Couret, âgé de treize ans, se précipitait, avec sa baïonnette au bout d’un bâton, défendit, de même, son petit camarade Vidal Tourneux, qui, sans son prompt secours, aurait été infailliblement dévoré.
Naturellement quand ces enfants, attaqués par des loups, racontent, de retour au village, la terrible lutte d’où ils sortent tout frémissants, ils sont unanimement à déclarer que c’est la Bête, la « vraie Bête » qui les a assaillis.
2° A la Bête, on a attribué encore certains actes qui ne sont que le fait de plaisants, de mauvais farceurs, de ces gens toujours prêts à exploiter ce besoin de mystérieux, qui sommeille dans bien des âmes, et particulièrement dans les âmes faibles.
On en trouve toujours, même au milieu des circonstances les plus tragiques. Et parmi les chasseurs accourus d’un peu partout quelques-uns songeaient bien plus à passer gaiment leurs temps qu’à battre le pays par le froid et par la neige. C’est à leur propos que M. de Mornagjés écrivait, en date du 3 mai 1765 : « Le sort de notre malheureux pays se décide au Malzieu par ces aventuriers au milieu des pots et des verres, et de concert avec tous les crapuleux de cette folie citée. »
Ils avaient beau jeu dans la région du Gévaudan où les paysans, très isolés dans leurs montagnes et fort incultes, croyaient, il n’y a pas longtemps encore, aux jeteurs de sors, aux sorciers, aux revenants et aux loups-garous. Il n’était guère de filles, de femmes, d’hommes même regagnant au soir le hameau ou la ferme isolée, alors que la mystère de l’ombre et la solitude mettent un peu d’angoisse au cœur, qui n’avait rencontré, à l’orée d’un bois ou au carrefour d’un chemin, quelque grand fantôme blanc dont le linceul élevé par un bâton au-dessus de la tête cachait un loustic de village, un plâtre ou un vagabond en quête d’une bonne farce ou d’un mauvais coup.
Au moment où tout le Gévaudan vivait dans la terreur de la Bête, la situation était plus particulièrement favorable à ces exploiteurs de la faiblesse humaine. Se dresser contre le mur d’une maison, passer la tête dans la fenêtre en poussant des grognements, tandis que la troupeau tremblant des bonnes femmes réunies autour du foyer se raconte les méfaits du monstre ou que la mère en menace ses enfants, constituait un moyen facile « de faire peur », dont ils usèrent avec largesse.
Quelques-uns, plus fertiles en expédients, durent trouver mieux que ces procédés enfantins. Affublés de la peau d’un animal, bœuf ou veau, un poil roux et au poitrail blanc, ils se montrèrent de loin dans la position d’un chien savant assis sur son arrière-train, exécutant des grâces un peu lourdes, ce qui devait faire attribuer à la Bête ces façons étranges, ces « siagéries », ces « gaietés » qu’on lui reconnaissait dans ses beaux jours.
C’est certainement un de ces ingénieux lurons qu’avait approché le paysan qui avait entendu rire et parler la Bête. — C’est encore l’un d’eux qui sentit sur le dos de cet homme de Marveillac occupé à faucher du regain au clair de lune et lui occasionna une telle frayeur, que lorsqu’il fut rentré chez lui il demeura évanoui pendant deux heures « sans connaissance et sans parole ». — Et c’est aussi l’un d’eux, surpris inopinément, que Pierre Blanc engagea cette étrange lutte qui ne dura pas moins de trois heures et pendant laquelle, quand ils étaient essoufflés, lui et la pseudo-bête se reposaient un peu peur recommencer ensuite de plus belle : comme un être humain, d’ailleurs, la Bête se plantait sur ses pattes de derrière pour mieux allonger des coups de griffes et ainsi Pierre Blanc put se rendre compte qu’elle « paraissait toute bentonnée sous le ventre ».
L’aventure arrivée à la fille Fournier, de Saint-Privat-du-Fau, n’est pas moins instructive. Cette fille était allée puiser de l’eau à la fontaine située au fond du village, était à peine courbée sur le réservoir qu’elle se sentit pressée sur les épaules et dans l’impossibilité de se redresser. Comme elle venait de voir, suivant le même chemin, un certain Jean Martin, ancien militaire, qui avait servi aux armées pendant onze ans, elle ne douta pas que ce fût lui l’auteur de cette mauvaise plaisanterie, et l’interpella : « Que voulez-vous, Martin ? Vous me ferez casser ma crache et tomber dans l’eau ». Jusqu’là rien que de très banal. Mais voici qu’arretés par les appels réunis de Martin et de la fille Fournier, tous les habitants du village accourent et ont encore le temps d’apercevoir au loin, sur l’autre versant de la vallée, la Bête qui traversait les prés de la Sogne, au levant de Péclergué. — Ce qui s’était passé, on le devinait, sans que j’y imite : comme le pickpocket qui, pour donner le change, crie « Au voleur », Jean Martin, se voyant découvert, se mit à crier de toutes ses forces « A la Bête » ; en même temps qu’il lui lançait, sans l’atteindre naturellement, un madrier, dont il était porteur. Il n’en fallait pas tant pour convaincre la fille Fournier la première, et, après elle, les paysans rassemblés que c’était bien là encore un méfait du mystérieux animal. Quelque malheureux chien fuyant ce vacarme, porta corps à leur illusion.

En même temps que de mauvais plaisants, il y eut des simulateurs. Non seulement une prime de 9.400 livres — somme considérable pour l’époque — avait été promise par le roi à l’heureux chasseur qui abattrait la Bête, mais encore des indemnités étaient accordées aux personnes qu’elle avait attaquées et blessées.
Pour obtenir ces gratifications, quelques paysans n’hésitèrent pas à jouer le rôle de victimes du terrible et mystérieux animal. C’est ainsi que M. de Saint-Florentin dut, pour le bon exemple, faire mettre en prison, pendant quelques jours, un nommé Giraud, métayer du domaine de Boulan, qui, trois semaines avant, s’était présenté à M. de Tournemire avec plusieurs blessures reçues, racontait-il, au cours d’une lutte soutenue contre la Bête. Son récit ayant paru louche, M. de Tournemire fit une enquête et découvrit la supercherie du paysan, lequel « était hyvregne, et en cette année, ajoute le procès-verbal, les vias du Limousin sont fumeux ».
Pour un de ces simulateurs démasqué, combien d’autres dont les fraudes méconnues sont venues augmenter la nombre des méfaits sur le compte de la Bête du Gévaudan ?
3 Constituant un troisième groupe, restent ces cadavres trouvés affreusement mutilés, ces corps de femmes, de garçonnets, de fillettes aux flancs ouverts, aux entrailles arrachées, aux membres disloqués, dont la découverte était bien faite pour frapper d’épouvante les habitants du Gévaudan. — Dans ces morts meurtriers, bien étudiés, de nos jours, par les psychologues et les médecins légistes. Il est, notamment, une catégorie d’individus, connus sous le nom de sadiques, qui ne vivaient génialement qu’en associant le plaisir vénérien à des actes de cruauté ou de violence. Si certains de ces pervers se satisfaites simplement en imagination par l’évocation ou la création soit mentales, soit contées, écrites ou peintes de scènes de cruauté, si quelques-uns se bornent à des violences réelles, mais légères, beaucoup ont besoin de l’illusion du sang : ce sont les assassinaires (Pr Ball), capables des forfaits les plus horribles, tels qu’assassinats avec égorgements, éventration, étripement, dépeçage, ablation des organes génitaux ; ce sont encore les vampires qui augmentent leur plaisir en suçant le sang des plaies qu’ils ont faites ou en dévorant les chairs de leurs victimes (Dr Ch. Féré).
— Les noms de quelques-uns de ces criminels monstrueux sont restés tristement célèbres ; l’histoire nous a transmis celui de Gilles de Laval, le fameux maréchal de Rais ; nous avons tous présents à l’esprit ceux de Jack l’Eventreur et de Vacher.
A un sadique assassin il faut rapporter le plus grand nombre de ces morts qui, de 1764 à 1767, désolèrent le Gévaudan.
Qu’on veuille bien tout d’abord remarquer qu’il n’y a point d’enquête médico-légale et, partant, qu’aucun cadavre n’a été l’objet d’un examen approfondi. Les restes de la victime sont ramenés dans son domicile et mis au suaire. Puis, comme cela est lien pour cette jeune fille de douze ans, du hameau de Pepinet, parents, amis, hommes, femmes, enfants, accourus des villages voisins, défilent devant eux, soulevant le voile qui les recouvre pour les regarder une dernière fois, mêlant leurs cris et leurs pleurs à ceux du père et de la mère ; et, après cette scène de désolation, le corps est conduit à sa dernière demeure sans qu’une personne compétente ait été appelée à donner son avis sur la nature et l’origine des lésions dont il était porteur. — L’attribution à un animal des blessures et des mutilations constatées sur les cadavres ne repose donc sur aucun fondement sérieux.
Si les preuves médico-légales manquent aussi à la thèse que je soutiens, il existe, par ailleurs, plusieurs arguments qui plaident en sa faveur.
a) Chemin faisant, nous avons signalé combien il était rare que la Bête du Gévaudan dévorât le cadavre de ses victimes. — On conviendra que voilà un fait bien insolite, en complet désaccord avec les habitudes des carnassiers, même les plus féroces, qui ne tuent pas pour tuer et ne s’attaquent à l’homme que poussés par la faim ou par la nécessité de se défendre.
b) Nous avons vu aussi que les victimes de la Bête furent à peu près exclusivement des femmes, des garçonnets et des fillettes. — Ca sant là précisément les victimes ordinaires des crimes sadiques. Un animal, mû par de tels instincts de carnage, n’est point opéré pareille sélection.
c) Plus encore méritent considération certaines constatations auxquelles ceux qui les firent alors ne semblent pas avoir attaché d’importance et qui, pour nous, ont, au contraire, une grande valeur.
Quand on découvrit, à la Clausa, le cadavre de Gabrielle Pélissier, revêtu de son vêtement de première communiante, on vit qu’elle avait la tête coupée.
La fillette de quatorze ans, du hameau de Mialanette, paroisse du Malzieu, trouvée morte le 8 février 1765, avait également la tête tranchée. — Dans ces deux cas, la section des cous était si nette que ceux qui nous dépeignent la Bête du Gévaudan lui donnent des dents tranchantes et coupantes « comme des rasoirs ».
Le petit berger de Paulhac, ramassé le 18 avril 1765 avec les joues et les yeux arrachés, les genoux disloqués, était saigné « comme l’aurait fait un boucher ».
Agais Mourgues, âgée de douze ans, avait, nous raconte le chanoine Ollier, curé de Lorcières, qui présida à ses obsèques, la tête coupée, le devant « des mamelles » mangé, quelques « ouvertures au bas-ventre », et ses vêtements étaient tellement mis en pièces qu’elle semblait comme si elle venait de naître.
Le cadavre de Delphine Courtiol, femme d’Etienne Gervais, de Saint-Juéry, tuée dans son jardin où elle était allée cueillir des herbes, présentait, outre des lacérations au visage, « une ouverture aux mamelles ».
A une fille de vingt ans, trouvée dans une prairie, aux environs de Saint-Alban, le monstre « avait bu tout son sang » et « arraché les entrailles ».
« De même, il « suce tout le sang » et « arrache le cœur » à deux filles de Ventujouls, et à une fille de Servillanges, paroisse de Ventages ; cette dernière avait, de plus, la tête coupée.
Je pourrais encore allonger cette horrible nomenclature. Telle quelle, elle me paraît amplement suffisante pour établir l’analogie entre les forfaits attribués à la pseudo-Bête du Gévaudan et ceux commis par les dégénérés andiques, sanguinaires ou vampires. En la lisant, on évoque les égorgements de garçonnets et de fillettes opérés derrière les sombres mas-souilles de Machecoul et de Tiffauges par les complices de Gilles de Rais, ainsi que les atrocités mutilations des malheureuses tuées dans les bouges de Witechapel par Jack l’Eventreur.
d) En faveur du crime lassaits, j’invoquerai un dernier ordre de faits. — Le 22 janvier 1765, près de Chabanolles, aux limites de l’Auvergne et du Gévaudan, on ramassa la tête décapitée de Jeanne Tassanelle ; les mamelles manquaient complètement, fut découvert le lendemain « enfoui dans un champ » à deux pas plus loin. — Les restes de la femme du nommé Chabannes furent également trouvés « enterrés ». — Et l’on soupçonnait qu’il fut de même pour une jeune fille de Lorcières disparue un jour sans qu’on ait jamais pu savoir ce qu’elle était devenue. Ce souci de cacher les traces de ses forfaits n’appartient qu’à un être humain : il dut venir un moment à l’esprit du fou monstrueux dont le Gévaudan fut la proie, qui l’abandonna bientôt, quand il se sentit assuré de l’impunité. De nos jours, sur de pareils indices, un juge d’instruction, tant soit peu avisé, conclurait au crime et ne manquerait pas de commettre un médecin expert pour lui apporter la démonstration.
Que si l’on accepte les explications que je propose, la plupart des particularités un peu déconcertantes relevées dans l’histoire de la mystérieuse Bête du Gévaudan s’expliquent facilement.
Nous comprenons dès lors :
Pourquoi, quand une battue s’organisait dans une région, cet étrange animal, admirablement informé, transportait dans un autre le lieu de ses exploits.
Pourquoi les nombreux appâts empoisonnés : chiens, juments, agneaux, vaches, mous de bœuf, éponges empoisonnées de graisse douce, semés dans tous les coins et tous les passages avec une telle abondance que l’air en était empuanti, n’eurent pour effet que la mort de quelques louveteaux, mais furent absolument dédaignés par la Bête. Pourquoi pendant ces trois années qui ruinèrent de deuil le Gévaudan, il n’y eut pas plus de ravages parmi les troupeaux que dans les années précédentes. Le curé de Lorcières, s’efforçant de différencier d’avec un loup la « vrai Bête », avait déjà, à l’époque, noté que la « Bête ne s’est jamais approchée des parcs aux brebis ».
Nous comprenons pourquoi dans le même jour, presque au même moment, on a pu constater sa présence dans des endroits très distincts les uns des autres. Les méfaits simultanés de la Bête s’expliquent par la diversité de leurs auteurs.
On a vu qu’à un moment des accidents semblables s’étant produits aux environs de Soissons, on crut que la Bête ravageait à la fois l’Auvergne et la Picardie. — Il n’est pas téméraire de penser que le sadique sanguinaire, qui, de 1764 à 1767, terruvisa le Gévaudan eut des imitateurs : le grand retentissement qui, de 1764 à 1767, terrurisa la France entière et jusque dans les pays étrangers était bien fait pour contagionner les esprits impressionnables et pousser dans la voie du meurtre quelques-uns de ces anormaux, de ces déséquilibrés, qui s’attendent qu’une influence occasionnelle.
Qu’était la Bête du Gévaudan ? A cette question posée en tête de notre étude, nous croyons pouvoir maintenant répondre.La Bête du Gévaudan n’a jamais existé.
A un animal on a rapporté ce qui était l’œuvre : 1° de loups ; 2° de mystificateurs ; 3° et surtout d’un fou sadique.
***
Deux lettres étaient envoyées à l’évêque de Mende par un contemporain, dont on ne saurait trop admirer l’esprit ingénieux :
Première lettre :
Tuvel, le 18 février 1765.
Monseigneur, permettez qu’après avoir présenté mes très humbles respects à Votre Grandeur, j’ose me donner l’honneur de vous donner avis du moyen que je me suis proposé de représenter pour détruire entièrement le monstre affreux qui continue de troubler le repos général du public dans le royaume; lequel par sa rapidité et ses ruses a le secret de se garantir de l’effet de la poudre et du plomb. En conséquence, comme cet animal furieux ne fait sa proie que du sexe, ainsi qu’il est dit par le bruit commun, il conviendrait par cet effet d’emprunter l’artifice pour que sa proie soit son véritable vainqueur. A cette cause, vu que ce monstre est acharné audit sexe, il faudrait qu’en tous les lieux qu’il paraîtra qu’on
fit des femmes artificielles, composées avec du plus subtil poison et les exposer sur les avenues différentes sur des piquets pliants pour inviter ce maudit animal à exécuter son indigne fureur et à avaler sa propre fin. En sorte que pour composer ces femmes postiches, c’est d’avoir premièrement trois vessies de cochons et le col d’une brebis ou mouton dépouillé à chaux vive.
Deuxièmement, la peau aussi d’une brebis et les boyaux en observant de bien faire raser ladite peau pour qu’il n’y ait ni poil ni laine. Ensuite avoir du sang des dites brebis ou agneaux avec de la bonne éponge pour en faire de pletons qu’on attachera avec des petits morceaux de chair, pour mettre le tout dans les dites vessies et boyaux étant dûment préparés et assaisonnés avec ledit poison et faire desdites trois vessies la tête et les mamelles, et observer de faire peindre sur un papier ou un linge fin la figure d’une femme, qu’on pourra coller superficiellement sur la vessie qu’on dessinera pour la tête.
Troisièmement enfin, lesdits boyaux seront distribués sous ladite peau à laquelle il irait bon qu’on y laissât un peu de chair contre, aussi duement poudrée dudit poison pour que ce monstre puisse trouver de quoi mordre partout où ses cruelles dents donneront pour s’éterniser entièrement, ainsi que je le souhaite.
Voilà, Monseigneur, ce que votre serviteur a cru devoir représenter à Votre Grandeur pour le repos du public à tous ses égards. Si vous jugez nécessaire, Monseigneur, que la présence de votre serviteur soit utile pour faire cette composition, je me transporterai sous vos ordres dans toutes les villes et lieux qui me seront indiqués; suppliant Votre Grandeur de ne pas trouver mauvais l’avis de celui qui se dit, Monseigneur, de Votre Grandeur, etc. De Joas de Papoux, chez M. de Cubière.
Seconde lettre du même auteur :
Monseigneur, Votre Grandeur ayant bien voulu honorer votre serviteur d’une réponse très flatteuse sur les moyens que je propose à prendre pour la destruction de cette Bête féroce; c’est ce qui m’enhardi, Monseigneur, à vous présenter par icelle le second avis, qui pourrait être plus efficace que le précédent. En conséquence, vu et considéré que jusqu’à ce jour les plus rigoureuses poursuites n’ont rien opéré contre cet indigne monstre et que malgré toutes ses ruses et rapidité, il n’est pas sans avoir quelqu’intervalle de repos étant même fort long, lorsqu’il n’est pas poursuivi. Je pense qu’il se laissera surprendre, en observant de lui donner la chasse en la forme ci-après. Voici quel serait mon dessein :
Premièrement, de se pourvoir environ de 25 hommes seulement des plus intrépides et les faire déguiser de la manière suivante.
Secondement, avoir s’il est possible une peau de lion, d’ours, de léopard, de cerf, de biche, d’un veau, d’une chèvre, d’un sanglier, d’un loup mâle et d’une femelle, avec deux moutons.
Troisièmement, en revêtir 12 ou 15 et plus s’il se peut sous les mêmes peaux, et les autres avec des petits gilets et de longues culottes bien garnies avec des plumes de différentes couleurs et leur faire faire pour tous des bonnets de cartons en forme de casques garnis aussi avec des plumes et y entremêler de petites lames de couteaux.
Quatrièmement oindre tous ces dits vêtements avec du miel, et odoriférer le tout de musc. Ensuite avoir environ douze onces de graisse de chrétien ou de chrétienne, s’il est possible avec du sang de vipères, mêler le tout ensemble et le partager pour que lesdits en aient chacun une petite boîte.
Cinquièmement, enfin, armer lesdits hommes d’un pistolet d’Urson à deux coups, chargé de deux balles carrées, mordues par la dent d’une femme ou d’une fille, y joindre un petit lingot de fer aussi carré; et oindre les dites balles et lingots de cette graisse; plus d’un bon couteau de chasse et d’une pâte de fer à trois griffes oints de même avec ladite graisse. Moyennant quoi étant lesdits hommes capables de bien jouer leur rôle sous l’attitude de bien se contenir. Un seul pourrait être vainqueur de cette Bête cruelle, en parcourant dans les bois ou forêts de trois à trois, se tenant les uns des autres à la distance de trente à quarante pas, formant un triangle, en observant de garder un grand silence, Dieu bénira l’entreprise.
A cette cause, je supplie Votre Grandeur, Monseigneur, que si vous me jugez capable de commander cette brigade ; je me rendrai sous le bon plaisir du Roi, mon maître, par vos ordres, toutefois que Votre Grandeur jugera à propos de faire mettre à exécution le projet que Dieu m’a inspiré, comme étant fidèle sujet de Sa Majesté et de Votre Grandeur avec un profond respect, etc. De Joas de Papoux.
