Les complications commencent avec les Psaumes qui citent trois fois La Licorne. Complications et même confusion totale ; en effet, le mot hébreu « Re-ém », qui se rapporte sans aucun doute possible à l’Auroch, ou Urus, a été traduit « Monokeros » dans les versions grecques, puis par « Unicornis » dans la version latine. De nos jours, la traduction de Louis Segond, a adopté le mot buffle pour les psaumes, pour le livre de Job et pour le texte d’Isaïe.

Albert Dürer ne vit jamais le premier Rhinocéros unicorne vivant. C’est par cette étonnante gravure que l’Europe fit connaissance avec le monstre unicorne rapporté des Indes par de hardis navigateurs.
Ainsi le mot « Re-ém », (Auroch ou Urus), devient-il tour à tour « Monokéros » (Rhinocéros), « Unicornis » (unicorne ou Licorne) pour enfin redevenir « Buffle » dans la traduction la plus classique des Textes Sacrés !
Quels sont donc ces Textes ? et tout d’abord où les débusquer dans un tel fatras de citations mal traduites et, ce qui est bien pire, de citations dont la numération diffère selon les éditions ?
Bernard Heuvelmans, qui connaît l’histoire mystérieuse de La Licorne, a bien voulu m’aider à passer au peigne fin de son érudition zoologique les Textes en question. En voici d’abord l’énumération précise :
ESAÏE : chapitre 34, verset 7.
JOB : chapitre 39, versets 9 à 12.
PSAUMES : Ps. XXII, verset 21 – Ps. XXIX, verset 6. – Ps. XCII, verset 10. (numérotation des psaumes et des versets de « La Bible Protestante Française » de Londres 1819). Les numérotations diffèrent selon les éditions et les traducteurs.

« Les Arabes racontent que l’Unicorne aime à transpercer l’Éléphant avec sa corne. (La même chose se dit plus tard du Rhinocéros dans l’Europe du Moyen-âge), mais il ne peut alors se débarrasser de sa carcasse. De sorte que quand trois ou quatre éléphants morts sont pendus à sa corne, le fardeau devient trop lourd, l’Unicorne ne peut plus bouger et succombe, proie du Rock, oiseau fabuleux ».
Voyons maintenant ce que sont ces Textes concernant tous le « Re-ém » — (Auroch-Urus) — monokeros-Unicornis-Buffle » puisqu’il faut l’appeler par ses noms successifs.
« Et un grand carnage dans le pays d’Edom.
Les Licornes forment avec eux,
et les bœufs avec les taureaux ;
La Terre s’abreuve de sang,
Et le sol est imprégné de graisse »
(Esaïe, chap. 34, v. 7)
« Penses-tu que la Licorne se mettra à ton service et demeurera dans ton étable ? Es-tu capable de lui passer ton joug pour qu’elle trace tes sillons et retourne tes terres en friches ? La crois-tu capable de rentrer ta récolte dans tes granges ? »
(Livre de Job, chap. 39, versets 9 à 12, traduction de Luther)
« Délivre-moi de la gueule du lion, exauce-moi, et me retire d’entre les cornes des Licornes ».
(Psaume XXII, verset 21)
« Et les fait sauter comme un veau ; le Liban et the Sirion, comme un faon de Licorne ».
(Psaume XXIX, verset 6)
« Mais tu élèveras ma corne comme celle d’une Licorne, et mon onction sera d’huile toute fraîche ».
(Psaume XCII, verset 10)
Textes d’où il ressort que la fameuse Licorne de la Bible n’est rien d’autre qu’un bœuf, qui peut subir le joug, travailler dans les champs, y tracer des sillons et dormir à l’étable, après avoir rentré la récolte dans la grange.
Le texte des Psaumes est formel quand il précise : « me retirer d’entre les cornes des Licornes ». Ainsi donc, La Licorne biblique avait deux cornes et cela confirme bien que les mots bœuf, buffle ou auroch, conviennent mieux après un examen attentif et une confrontation des textes que celui de Licorne.
Job sur son fumier ne croupissait donc pas sur la litière d’un animal magique, mais plus prosaïquement sur celle d’un bœuf de labour.
Origines zoologiques de la Licorne
Il est bien évident que de toutes les confusions zoologiques qui donnèrent naissance à la Licorne de la légende, les descriptions du Rhinocéros unicorne de l’Inde furent le plus souvent à la base du malentendu.
La première image du Rhinocéros unicorne connue en Europe est due à Albert Dürer. Mais celui-ci ne dessina pas l’animal d’après nature, et c’est d’après le dessin de Dürer, qu’à son tour, l’illustrateur de l’Histoire Naturelle de Konrad Gesner dessina le « Monocéros » en 1551 !
Le Rhinocéros, accusé d’embrocher les éléphants vivants, le Narval (appelé alors « Narwal », ou Licorne de mer) accusé, lui, d’embrocher les plus grosses… baleines, ne sont pas les seuls ancêtres de la Licorne, ils n’en sont même que les derniers en date.
Bien avant eux, le « Re-ém » des textes hébreux, le « Rimu » des arabes, l’antilope Oryx, figurant de profil sur certains bas-reliefs égyptiens, et ne montrant ainsi qu’une seule corne, font partie de ce véritable « bestiaire de la Licorne » où une bonne dizaine de mammifères pourraient figurer parmi les ancêtres probables, sinon possibles, de la belle cavale blanche au front orné d’une dent de Narval.
En plus du Re-ém hébreu (qui était sans doute l’auroch), il faudrait citer les innombrables bas-reliefs assyriens et chaldéens où Bœufs et Taureaux, toujours figurés de profil, ne possèdent, et pour cause, qu’une seule corne, la corne de devant, cachant celle de derrière.
Le grand zoologiste américain Willy Ley est certainement, de tous les auteurs qui s’attaquèrent à l’histoire embrouillée de La Licorne, celui qui apporta le plus de lumière sur ses origines diverses et contradictoires.
Mais l’écheveau reste terriblement embrouillé et l’histoire des traductions successives d’un même mot des Écritures : « Re-ém », en Monokéros, Monokéros en Unicornis, Unicornis en Licorne, pour enfin boucler la boucle, et revenir à bœuf pour « Re-ém » est caractéristique des embûches qui guettent les historiographes de la Licorne et de ses origines zoologiques.
Pourquoi, par ailleurs, le texte de Ctesias, condensé et sans doute déformé, par Photius, nous dépeint-il une Licorne à tête rouge vif, aux pattes d’éléphant, à l’œil bleu myosotis et à la queue de porc, alors que tous les iconographes de La Licorne, absolument tous jusqu’à 1951 (Rudolf Freund : « Mythical Monsters »), nous la montrèrent blanche, du blanc le plus pur, sans tenir compte des Textes de Ctesias, Pline et Aristote, et cela durant vingt-trois siècles (!) voilà qui dépasse l’imagination et demeure inexplicable, à ce propos, Bernard Heuvelmans me confirme que la Licorne de Rudolf Freund est bien, à sa connaissance, la seule, et unique figure de la Licorne qui soit conforme aux textes des anciens naturalistes.
En U.R.S.S., le grand biologiste Vladimir Demikhov, vient de créer plusieurs chiens à deux têtes dignes des graffes les plus hallucinantes du 17ème Moreau, réalisant ainsi le vieux rêve des hommes : créer des êtres nouveaux, conformes à ceux de la légende (Cerbère, Licorne etc…).Dès 1933, un biologiste américain, le Dr W. Franklin Dove, de l’Université du Maine, créa, chirurgicalement un taureau unicorne en réalisant une opération assez simple, basée sur les études d’Odell Shepherd, consacrées à la Licorne. Une fois de plus, l’audace d’un scientifique prouvait que les monstres de la légende peuvent naître dans un laboratoire. Toutes les photographies de l’opération et du Taureau Unicorne artificiel ont été publiées par Willy Ley dans son étude : « La Légende de l’Unicorne ».
L’origine zoologique exacte de la légende de la Licorne restera sans doute encore longtemps l’inextricable écheveau que Willy Ley a tenté de démêler partiellement. De cet écheveau, deux fils pourtant sont déjà dégagés de la pelote embrouillée des textes et des images de notre animal. A une extrémité se trouve une étrange Licorne à tête rouge et aux pattes d’éléphant, c’est la Licorne de Ctesias et de Pline ; à l’autre extrémité figure la Licorne blanche classique des peintres, des enlumineurs et des Tapissiers, celle que vous connaissez tous. Comment se rejoignent-elles ? et quel fil les rattache l’une à l’autre ?
On ne le saura jamais, à moins que de l’écheveau en folie, Rimu, Re-ém, Monokéros, Monocerote, Rhinocéros, Narwal, Unicorne, Alicorne, Auroch et Oryx (et j’en oublie…), oui, à moins que ce jardin zoologique au grand complet ne regagne la ménagerie d’où il s’était échappé pour jouer au « Cadavre exquis ».
Alors, chacun ayant regagné sa cage, chaque étiquette étant posée (sans erreur de traduction, cette fois), peut-être pourrons-nous voir quel lien relie la Licorne des Textes à la Licorne immaculée des iconographes.
Licornes, Monocéros Monocérote, Rhinocéros et Éléphants…

La Licorne (ou Monocerote) de Konrad Gesner, est certainement la plus classique, la plus typique, de l’iconographie de la Licorne.
De nombreuses illustrations consacrées à la Licorne s’inspirèrent directement de cette admirable gravure. (collection Jean Boullet)
Un invraisemblable labyrinthe de fausses conclusions, de données contradictoires et d’origine douteuses est le chemin qu’il faut prendre si l’on veut suivre la Licorne à la trace.
Le « Monokeros » et l’« Unicornis », qui dissimulent notre Rhinocéros, se trouvent sans cesse au travers de notre route, le grand bœuf des Assyriens et des Babyloniens avait bien deux cornes, mais sa représentation de profil en fit pour un temps le fabuleux « Rimu » unicorne de Babylone, le « Re-ém » des anciens textes Hébreux.
L’algazelle, ou « Rim » des Arabes, n’était sans doute que la belle antilope Oryx, vue, elle aussi, de profil « corne sur corne » par les artistes égyptiens, mais c’est le monocéros, le Rhinocéros unicorne de l’Inde, qui sema le plus de désordre au début de notre histoire de La Licorne.
Martial affirme que le Rhinocéros est si fort qu’il envoyait vers les étoiles du ciel les ours les plus lourds. Pline nous le dépeint ennemi héréditaire de l’éléphant et « aiguisant sa corne sur une pierre et, au cours du combat, visant le ventre de l’éléphant qu’il savait être mou ».
Les Grecs, de la fin de la période Hellenique, et les Romains confondirent le Rhinocéros des Indes avec la Licorne orientale de la légende. La Corne de Licorne, ou « Alicorne », et celle du Rhinocéros passant alors toutes deux pour un remède magique, la confusion fut totale. On décrivait « Monocéros » (le « Monokeros » des grecs) on pensait Licorne.
Les exagérations de la littérature Sémitique n’arrangèrent pas les choses et le Talmud nous dépeint l’Unicorne si colossale que Noé ne peut lui trouver de place dans l’Arche. Le déluge survenant, l’unicorne hébraïque se met à nager, « et ne put se reposer de temps en temps que sur la pointe de sa corne ».
Les auteurs Arabes, à l’imagination fantastique, nous montrent « l’Unicorne aimant à transpercer l’éléphant avec sa corne » (ce détail qui ressemble au Texte de Pline sur le Rhinocéros sera à nouveau repris en Europe au moyen âge à propos du même Rhinocéros) ; les auteurs des contes arabes affirment que : « l’Unicorne ne peut se débarrasser facilement de l’éléphant embroché sur sa corne ; de sorte que lorsque trois ou quatre éléphants morts sont embrochés à sa corne, le poids des cadavres étant trop lourd, l’Unicorne ne peut plus bouger et succombe alors devenant du même coup, la proie du « Rock ». L’oiseau fabuleux, sorte de vautour gigantesque, faisant sa nourriture des éléphants tués par l’Unicorne et le Rhinocéros.
On voit par quels chemins passent nos Licornes ! Confusion, exagérations poétiques, traductions abusives ; il existe peu de « Mythical monsters » dont l’origine exacte soit aussi confuse et les pistes si embrouillées.
Dans ce fatras, qui va de la fausse histoire naturelle à la poésie véritable des voyages de Sindbad le marin, une seule chose est certaine : la Licorne, telle que nous l’imaginons aujourd’hui, et le Rhinocéros des Indes, se retrouvent sans cesse étroitement mêlés, la dissociation totale ne se fera que bien après (à la Renaissance) et pendant des siècles, nous le verrons plus loin, la Licorne blanche de la mythologie chrétienne fut décrite (sinon représentée) avec des caractères typiques des Rhinocéros d’Asie.
Soyons précis, pendant des siècles et des siècles, la Licorne de toute la littérature antique, hébraïque, arabe, orientale et extrême orientale, la fine Licorne d’ivoire que nous connaissons aujourd’hui encore, cette fine cavale immaculée avait non seulement un cou et une tête rouge du sang des éléphants éventrés, mais encore elle possédait quatre énormes pattes grises de… pachyderme !
C’est ce qu’un examen attentif des Textes prouvera formellement dans quelques pages.

Dans son fameux « Livre des Drogues », le sieur Pomet, définissait cinq espèces différentes de Licornes.
(La « Licorne » du bas à gauche : Pirassoipi » est peut être l’antilope Oryx).
La Licorne de mer
« Il n’est personne qui n’ait entendu parler de la dent du Narwal, qui jadis passait pour la corne de l’animal fabuleux nommé Licorne ».(Armand LANDRIN, « Les monstres marins »).
Accusé par les anciens auteurs d’embrocher les vaisseaux et les plus grosses baleines, le Narval ou Licorne de mer, est un étrange Cétacé. Le mâle de cette aberration de la nature, est porteur d’une très invraisemblable dent (celle de gauche, l’autre étant atrophiée), dent qui atteint souvent 2 m et demi de longueur, 3 mètres même, chez certains mâles très adultes. (Scoresling en prit une qui avait une défense de 3 pieds de long).
Cette dent, dont Landrin nous dit dans son livre sur « les monstres marins » qu’elle est : « grosse à la base comme la cuisse (ce qui est très exagéré) et va en s’effilant jusqu’à l’extrémité. L’ivoire en est très beau et très blanc et contourné en spirale. Sa base est creuse », cette dent allait des siècles durant entretenir une équivoque qui fit la fortune des navigateurs et des marchands peu scrupuleux.
Faire passer pour « corne de Licorne », ou « Alicorne », la dent du Narval fut un jeu d’enfant pour les trafiquants. N’était-il pas prouvé que les Licornes étaient bien réelles ? La preuve la plus absolue était que les Saintes Ecritures, Aristote et Pline, avaient décrit la Licorne et « nul ne saurait, sans être accusé d’impiété, mettre en doute son existence ».
Les Narvals furent alors massacres en série et lorsque l’évêque du Groënland, Arnaud, fit naufrage sur les côtes de Norvège, en 1126, on trouva des centaines de dents de « Licorne de mer » parmi les épaves.
Ce fut Wormius qui démontra le premier leur véritable origine.
Plus tard, en 1671, Frédéric Martens donna du Narval une assez bonne description.
Scoresby, les observa en troupe de quinze à vingt individus et c’est à La Martinière, que revient enfin le mérite de nous avoir décrit longuement une pêche au Narval dont il fut le témoin.
La figure qu’il fit du « Narval » porte encore la trace de la confusion « Licorne de terre – Licorne de Mer ». Sur la gravure, la défense du Narval est située comme partant du haut du front du monstre marin, alors qu’elle devrait bien plus simplement être située au bout de son nez.
Je terminerai ici par une anecdote fameuse dans l’histoire de la « Licorne de mer ».
Le Czar Alexis Michailovitz, père de Pierre le Grand, se vit offrir par un associé de la compagnie du Groëland une dent de Narval, baptisée « corne de Licorne », pour un prix fabuleux.
Le Czar Alexis crut le marchand et était sur le point de puiser dans les caisses de la Sainte Russie pour s’offrir une aussi inestimable relique, lorsque l’idée lui vint de la faire examiner par son médecin. Le médecin, plus savant que l’Empereur, et fort érudit pour son époque, déclara que ce n’était pas là une corne, mais une dent et nomma sans difficulté son propriétaire : « le Narval ».
Le Czar furieux d’avoir été berné rompit le marché et chassa le vendeur.
Lorsque celui-ci rentra à la compagnie sa corne sous le bras, il rejeta la cause de ses déboires sur ce « meschant médecin » qui s’était plu à décrier sa marchandise, disant que « tout ce qu’il portait là n’était que vilaine dent de poisson ».
— « Maladroit, repartit un des associés de la compagnie du Groëland, que n’as-tu donné deux ou trois cents ducats à ce médecin : il eût vu des cornes de Licorne ! » (supposition toute gratuite).

LA « LICORNE » D’AMBROISE PARÉ « Pignev de Camphur », animal amphibie, aux pattes du devant terminées en sabots, tandis que les pattes arrières se terminent en doigts palmés ; on remarquera également la queue très courte.
Vertus curatives de l’ “Alicorne”
(poudre de dent de Narval) ou “La Licorne et les Apothicaires”
Pendant des siècles, le commerce de la poudre d’ « Alicorne » (poudre de corne de Licorne), fit la fortune des apothicaires.
Depuis Ctesias, la réputation magique de la poudre d’Alicorne était admise par tous. Sa consommation en doses « homéopathiques » (et sa vente à prix d’or) était sensée guérir des convulsions et des attaques d’épilepsie ; ses vertus de contre-poison étant, par ailleurs, universellement admises.
Aussi, chaque apothicaire qui avait l’avantage de posséder une « Alicorne », suspendait-il le précieux objet à une chaîne, et sa réputation auprès du public (et de ses confrères jaloux), grandissait à la vue du prestigieux Totem.
Pour des sommes prohibitives, et dans quelques cas bien particuliers (lesquels
correspondaient en général à la situation financière du malade), le médicastre, acceptait, après cent façons et mille manières, de râper en poudre, un peu, très peu, de la fabuleuse Alicorne.

LE « PIRASSOIRI » Ambroise Paré et le sieur Pomet nous parlent du « Pirassoiri », espèce de « Licorne » (à deux cornes !). Laquelle est sans doute tout simplement l’antilope Oryx, ou une grande espèce d’antilope voisine de l’Oryx.
On payait alors une Alicorne des prix incroyables. « Le Prince Royal de Saxe ne paya pas moins de cent mille thalers une seule Alicorne ». Un chroniqueur de l’époque note : « Le prix en devint plus élevé que son poids en or ».
C’est au prix de deux Alicornes que l’Empereur Charles Quint parvint à se libérer d’une dette …impériale qu’il avait contractée vis-à-vis du Margrave de Bayreuth.
A l’époque, diverses reliques zoologiques, servirent à alimenter les vitrines de nos charlatans. Willy Ley, qui avec Bernard Heuvelmans et Odell Shephard, est un des trois grands spécialistes de la Licorne dans le monde, cite entre autres, la corne de Rhinocéros, les cornes d’Antilope Oryx et de l’antilope Blackbuck, comme ayant été utilisées comme produit de remplacement.
Les défenses de mammouths, elles-mêmes, servirent à grossir les stocks de fausses alicornes (unicornum verum et unicornum falsum).
Mais la véritable alicorne, la seule, la vraie, l’authentique …c’est-à-dire la fausse alicorne la plus employée, était beaucoup plus simplement la fameuse dent gauche du Narval ou Licorne de mer. Dent conforme à la « défense » imaginaire de la Licorne et dont la taille (elle peut atteindre trois mètres chez certains mâles adultes) permettait toutes les identifications les plus abusives.
Cette dent, rangée aujourd’hui au rang de caractère sexuel secondaire, est unique chez les otdacifs et fait du Narval une espèce tout à fait aberrante.
Il restait bien alors quelques intellectuels sceptiques qui faisant preuve d’un mauvais esprit sacrilège (ce mauvais esprit auquel se reconnait aujourd’hui encore l’intellectuel-type), eurent l’audace de suggérer qu’après tout l’alicorne était peut-être beaucoup plus simplement « la corne d’une sorte de baleine pourvue de dents ».
Tollé général, menace de bûcher pour opinion non-conformiste et fureur des médicastres glapissant comme des écorchés vifs.
L’alicorne et ses vertus thérapeutiques (sans parler des ressources qu’elle procurait) comptèrent d’ardents défenseurs et on trouve trace de ses mérites jusque dans Konrad Gesner, qui, prudent, fait observer qu’« il ne négligea jamais d’ordonner d’autres drogues en même temps ». Seul de tous, le grand Ambroise Paré, eut le courage de dire qu’il n’y croyait guère. Dans son « discours de la Licorne », il conclut qu’« elles n’ont pas les vertus merveilleuses qu’on leur attribue » et après s’être élevé contre ce qu’il nomme « cette opinion toute invétérée et toutefois fort incertaine », il nie formellement l’efficacité de la poudre d’alicorne contre… la peste.
Tout au plus admet-il, mais comme à regret, que l’Alicorne peut être tonique pour le cœur « pour ce que de leur faculté et vertu astreigente, fondée sur la terrestrite de leur substance, ils ferment les conduits des veines et des artères, par lesquelles le venin et air pestilent pourroient être portés au cœur ».
C’était, à l’époque, faire preuve d’une grande liberté d’esprit.
La fausse Alicorne (la vrai fausse !) connue pour les mérites contre les poisons était d’un usage courant à la Renaissance.
Ceux qui possédaient alors une coupe d’alicorne buvaient (sans le savoir) dans une corne creuse de Rhinocéros. Les boissons empoisonnées versées dans une coupe d’Alicorne, étant sensées se mettre à bouillonner et, ce qui est proprement miraculeux, devenaient inoffensives du même coup. La valeur thérapeutique de la corne de Rhinocéros de l’Inde a toujours été vantée, et nombreuses étaient les coupes confectionnées en corne du « Monokeros » des auteurs grecs, en usages chez les « Grands ». Il n’est pas impossible que la confusion (volontaire) faite entre l’alicorne de la Licorne blanche et la vente de la dent de Narval, soit à la source de ces chevaux marins, de ces Licornes à queue de poisson, qui font partie du cortège de Neptune.
Ces Licornes-chevaux-marins figurent sur de nombreux jeux de cartes et de tarots anciens.
Si vous souriez du long usage qui a été fait en pharmacie de la poudre d’alicorne, si vous découvrez son existence dans une ancienne pharmacopée de votre bibliothèque, relisez cette étonnante phrase de Linné, oui le grand Linné, classificateur forcené, qui, imprudemment mentionna l’existence formelle et prouvée de « La Licorne Sauvage, indomptable et sans mesure » (sic). L’irrésistible Baron Georges Cuvier (qui, décidément, n’en rate jamais une), ayant, en 1827, porté sur la Licorne ce jugement circonstancié :
« Il ne peut exister un animal à une seule corne avec les pieds fourchus, parce que cet animal aurait l’os frontal fendu et qu’aucune corne ne pousserait sur cette division ».
(Texte cité par Willy Ley).
Voilà pourquoi votre Licorne est muette.
Des différents aspects de la Licorne…

Les deux de Licorne, jeu de carte allemand dit du maître de 1466
Vous imaginiez peut-être innocemment l’aspect de la Licorne d’après les représentations innombrables dont la blanche cavale à la dent de Narval a été le modèle… imaginaire.
Et bien, malgré des centaines de « Paradis Terrestres », de « Vierges à la Licorne », de « Dames à la Licorne » et de « Chasses à la Licorne », vous ignoriez sans doute que l’aspect mythique de notre fabuleux animal ne correspond pas, mais alors pas du tout, à cet élégant cheval arabe, à la belle crinière de flammes blanches, à la queue généreuse, à la longue corne d’ivoire contournée comme un cordage de navire. Cette Licorne là, est celle des peintres du Moyen âge et de la Renaissance, c’est la Licorne des tapisseries du Musée de Cluny, c’est elle encore qui figure sur la série des fabuleuses Tapisseries de New York : « The Unicorn Hunt ». Son aspect essentiel étant une blancheur immaculée.
Blancheur d’hermine et de neige qui revêt la Licorne en sa totalité. Les peintres, les miniaturistes, les Tapissiers de la Renaissance nous offrent une Licorne ciselée dans l’ivoire le plus pur.
Corne, œil, crinière, sabots ; tout est blanc, blanc d’ivoire et cela sans réserve, sans détail d’une autre teinte. Les Textes, eux, vous décrivent pourtant une Licorne bien différente.
Photius, Patriarche de Constantine, citant Ctesias, nous la présente ainsi :
« Il y a aux Indes des ânes sauvages qui sont aussi grands, et même plus grands que des chevaux. Leur corps est blanc, leur tête est rouge et leurs yeux sont bleus. Ils ont, au front, une corne longue de un pied et demi environ… La base de cette corne, à deux larges de main au-dessus du front, est tout à fait blanche ; la partie supérieure est pointue et d’un rouge vif ; le reste, ou partie médiane, est noir. »
Nous voici déjà loin de la Licorne d’ivoire, mais voici mieux, et c’est Pline, qui la décrit à son tour : « Les Hindous chassent une bête excessivement sauvage, appelée Monocéros. Elle a la Tête d’un Cerf, les pieds d’un Eléphant, et la queue d’un Verrat ; le reste du corps ressemble à celui d’un cheval. Il émet un profond mugissement. Il porte au milieu du front une seule corne noire mesurant deux coudées. Cet animal, dit-on, ne peut pas être pris vivant ». (Description qui évoque parfaitement, comme l’a souligné Willy Ley, le Rhinocéros licorne de l’Inde ; et Willy Ley de conclure : « Les mots employés font sourire, la description est exacte »).
Julius Solinus, auteur de la « Polyhistoria », devait atteindre le sommet du délire imaginatif, cela grâce au coup de pouce donné par son traducteur Arthur Golding en 1587. Voici le Texte de Julius Solinus consacré à la Licorne :
« Le plus terrible est l’Unicorne, monstre dont le beuglement est effroyable. Il a le corps d’un cheval, des pieds d’Eléphant, une queue de Porc, et la tête d’un Cerf. Sa corne se dresse en saillie au milieu du front. Elle est prodigieusement brillante, mesure environ quatre pieds de long, et elle est si pointue que, quel que soit l’obstacle, elle le transperce facilement. Il n’est jamais pris vivant ; on peut le tuer mais non le capturer ».
Mais voici encore un autre texte (le troisième) où la Licorne possède des pieds « comme ceux des éléphants ». C’est un texte d’Aelian.
Aelian, qui écrivait en grec, nous parle des animaux étranges de l’Inde et nous dit : « Il y a l’Unicorne qu’ils appellent « Cartazonos » (le mot « Cartazonos » étant sans doute une forme grec du mot sanscrit « Kartajan », le Roi du Désert). Cet animal est aussi grand qu’un cheval adulte ; il porte crinière, a un poil fauve, des pieds comme ceux d’un éléphant et une queue de chèvre. »
Enfin je ne saurais mieux faire que de reproduire ici dans sa totalité la définition et la description de la Licorne qui figurent dans le « dictionnaire des Sciences, des Lettres et des Arts » de Bouillet (1867). Je dois la communication de ce texte à mon ami, le très érudit Jacques Richard, qui a bien voulu me le signaler, alors que j’en ignorais l’existence.

la licorne réalisée par Rudolf Freund pour le magazine LIFE en 1951
La description de la Licorne dans le Dictionnaire de Bouillet semble tenir compte des quatre textes de Photius de Constantine, citant Ctesias, d’Aelian de Pline et de Julius Solinus.
Voici du reste la Licorne telle que nous l’offre le livre de Bouillet :
« Licorne. — Monocéros, animal qui, selon les écrivains anciens, se rapproche de l’âne et du cheval, et dont la tête, de couleur pourpre, est surmontée d’une seule corne, longue et aigue, rouge à sa partie supérieure, blanche inférieurement et noire au milieu. D’après les traditions, la Licorne aurait le corps blanc, les yeux bleus ; elle est remarquable par sa force, son agilité, sa fierté ; on ne peut, prétendait-on la prendre vivante qu’en plaçant auprès de son gîte une jeune fille vierge. Cet animal, dit-on, habite l’Afrique, l’Arabie et l’Inde. Quelques voyageurs ont affirmé avoir vu des Licornes ; cependant l’existence de ce quadrupède est niée par les savants et l’on pense que les anciens ont vu les Licornes tantôt dans l’Urus (bœuf sauvage) tantôt dans le Rhinocéros, tantôt dans l’Antilope Oryx, espèce qui habite les pays où l’on place la Licorne ».
Il ressort de tous ces textes que, loin d’être uniformément blanche, la Licorne avait une tête rouge vif, les yeux bleus clairs, que ses pattes étaient claires d’un éléphant, que sa courte queue ressemblait à celle d’un porc, et, que sa fameuse corne, était rouge vif à son extrémité, blanche à sa base et d’un noir brillant en son milieu.
Etrange contradiction entre les peintres et les tapissiers du Moyen-âge et de la Renaissance avec les Textes des « Naturalistes » de l’Antiquité et du Moyen-âge.
Je ne connais pas une seule image ancienne de la Licorne à tête rouge cerise, à l’œil de myosotis, à la corne blanche, noire et rouge ; pas plus que je ne pourrais citer un seul texte de la même époque décrivant une Licorne taillée dans l’ivoire le plus pur.
La seule image de la Licorne aux pattes d’éléphants, à la queue de porc, et à la corne blanche, noire et rouge date de… 1951 et est due au très grand talent de Rudolf Freund. Lui seul, à ma connaissance, a tenu compte des Textes et nous a offert une image de l’ « Unicorn » conforme aux descriptions des anciens auteurs.
Il fallait pour cela, non seulement faire abstraction de l’iconographie classique, mais balayer d’un revers de main, toutes les Licornes blanches de l’histoire de l’Art pour effectuer ce « pèlerinage aux sources ».
Rudolf Freund présente donc, en plus de son très grand talent d’illustrateur, un très beau cas, assez exceptionnel, de liberté d’esprit et d’érudition.
Ce n’est pas si fréquent… même chez les artistes.
La Licorne et le valeureux petit tailleur
Un ravinant conte de Grimm : « Sept d’un coup » ou « le valeureux petit tailleur » devait offrir à la Licorne ses titres de Noblesse au pays des contes de fées.
L’histoire du valeureux petit coupeur de drap, qui avait brodé sur sa ceinture en hautes lettres d’or les mots mystérieux : « Sept d’un coup », est trop célèbre pour être rapporté ici en détails. Seul l’épisode de son combat avec une Licorne nous intéresse présentement : sa victoire sur les mouches, sa lutte victorieuse contre deux géants et la capture qu’il fit d’un terrible sanglier, digne du mont d’Erymanthe, font d’autres prouesses dont l’atout majeur était la main de la fille du Roi.
Romadour (c’est le nom de notre valeureux écraseur de mouches) affrontera donc la Licorne, et son combat avec l’Unicorne blanc (ou blanche) figure dans le récit des frères Grimm au titre de seconde épreuve d’amour.
« Le petit tailleur revint trouver le prince, et pria humblement Sa Majesté de vouloir bien lui accorder la récompense convenue, à savoir la main de sa fille avec la moitié du Royaume en dot.
Le Monarque, pris à son propre piège, ne savait plus comment en sortir.
Maintenant qu’il était débarrassé des deux géants, et eût bien voulu voir à tous les diables les héros qui l’en avait délivré. De nouveau, donc, il usa d’artifice.
— Ecoute, dit-il au tailleur, j’ai encore besoin que tu me rendes un service. Il y a, dans une autre forêt, près d’ici, une Licorne qui fait d’horribles ravages. Capture-la, et tu seras mon gendre.
Le bon Romadour ne raisonna pas. Il prit une solide corde, et, toujours suivi des cent cavaliers de son escorte, il se rendit au lieu indiqué.
Là, il dit encore à ses gens de l’attendre sur la lisière du bois, et le voilà partant seul en guerre contre la terrible Licorne, comme il l’avait fait contre les géants.
Après un petit quart d’heure de recherches, il découvrit l’animal, qui se rua furieusement sur lui, la corne en avant, pour le transpercer.
Le tailleur, sans se déconcerter, attendit que la Licorne fût tout près de lui ; puis, faisant un bond de côté, il s’effaça derrière un arbre qui se trouvait là juste à point pour lui servir de bouclier.
La Bête, lancée à fond de train, ne put arrêter son élan. Emportée par son poids, elle alla donner de la tête avec une telle force contre le trône qu’elle faillit le traverser de part en part, et que sa corne y resta fichée sans qu’elle pût l’en retirer.
Le tailleur alors sortit de sa cachette, et, tandis que l’animal se démenait et s’épuisait en efforts impuissants pour se dégager, il lui passa sa corde autour du cou. Cela fait, il n’eût plus qu’à l’attacher solidement au tronc ; après quoi, il alla rejoindre ses compagnons de chasse, qui feignirent d’être heureux de sa victoire contre la Licorne ».
La suite des aventures de Romadour, du Roi et de la main de la fille du Roi ne mentionnant plus la moindre Licorne nous arrêtons ici notre récit.
Offterdinger, le Gustave Doré allemand, qui fut sans doute le plus grand illustrateur de contes de fées de tous les temps, nous a offert une suite d’admirables chromo-lithographies consacrées aux exploits du valeureux petit tailleur ; suite dont nous présentons aujourd’hui aux lecteurs d’Æsculape la reproduction où figure la capture de la Licorne.
Chez nous, les aventures de Romadour, des deux géants et de la Licorne ne figurent malheureusement pas dans la série des grands albums de contes de fées, édités avant-guerre par Sirven.
Ces albums, qui sont connus et recherchés de tous les bibliophiles, présentèrent, tour à tour, les plus belles illustrations des contes de Charles Perrault, de Madame d’Aulnoy, de Madame Leprince de Beaumont, et des « Mille et une Nuits ». Ni Grimm, ni les contes de fées d’Alexandre Dumas n’y figurent. Aujourd’hui ils sont tous introuvables.
Seul, l’excellent illustrateur H. Thériet nous offrit une image de la capture de la Licorne par le jeune Romadour, image que nous reproduisons ici avec la très belle illustration d’Offterdinger.
Plus près de nous, les aventures d’Huberlulu, jeune page au collant de velours vert, dont Madeleine Bariatinsky nous conta l’histoire, furent illustrées de ravissante façon par Robert Devancoux. « L’histoire d’Huberlulu » est à peu près ce qui a été écrit et illustré de plus joli comme conte de fée du $XX^e$ siècle. Les aventures magiques d’Huberlulu et de la Licorne blanche appartiennent au genre de cadeau d’étrennes qu’il faut savoir se faire à soi-même et conserver précieusement dans sa bibliothèque, entre Grimm et Perrault, juste à côté des Mille et une Nuits. Croyez-moi c’est une place où les livres n’ont jamais le temps de prendre la poussière des ans.
Mais si les apprentis tailleurs et les pages fréquentent les Licornes blanches, nous allons voir que celles-ci visitent parfois la Vierge Marie et cela pour lui annoncer un heureux événement.
La Vierge à la Licorne
« La Licorne : elle symbolise tantôt le Christ et tantôt Satan ».
(Louis Réau — « iconographie de l’Art chrétien » p. 118).
L’existence de très nombreuses « Vierge à la Licorne » a fait hâtivement conclure à certains que la Licorne était « le symbole de La Vierge ». Cela était un peu hâtif.
N’étant pas personnellement considéré comme un spécialiste de l’Art chrétien, j’ai cru bien faire en consultant le très beau livre de Louis Réau « iconographie de l’Art chrétien » au mot « Licorne ». (vol. I, pages 89 à 92). Ce que j’y ai trouvé est tellement ahurissant (c’est-à-dire parfait de lucide érudition et proche de toutes les opinions émises par des « laïques » du symbolisme), que je ne saurais mieux faire que de le citer ici.
Louis Réau écrit, en effet :
« il faut bien prendre garde que dans les chasses à la Licorne » qui représentent, sous une forme allégorique, le mystère de l’Incarnation, ce n’est pas la Vierge qui est figurée par la Licorne. L’Unicornus est l’image du fils unique de Dieu, « Christus spiritualis Unicornis », qui s’incarne dans le sein de Marie et « dans la Vierge prend ostel ».
L’auteur de l’ « iconographie de l’Art chrétien » note du reste à propos des « Annonciations à la Licorne » :
« Le thème singulier de la Vierge (assise dans l’Hortus conclusus et) recevant dans son sein la Licorne poursuivie par la meute d’un chasseur qui est l’Archange Gabriel… ».
Singulier, effectivement, puisque dans une note, il signale à la page suivante l’existence d’une console sculptée sur la façade de la Cathédrale Saint Jean de Lyon où : « véritable paradoxe iconographique, la Licorne emblème de la chasteté, est chevauchée par une femme nue qui ressemble à une Bacchante ivre à califourchon sur un bouc ».

Quoi qu’il en soit, l’existence de nombreuses « Vierge à la Licorne » et d’* Annonciation à la Licorne » méritait d’être signalée ici.
La blanche Licorne : « y figure symboliquement le fils unique qui va s’incarner » et, parfois même, elle remplace l’archange Gabriel. Quelques « annonciations à la Licorne » nous montrent l’archange Gabriel chevauchant une Licorne et entrant ainsi par la fenêtre, mais le plus souvent la Licorne remplace, purement et simplement l’archange annonciateur.
Un numéro complet d’Æsculape ne suffirait pas à réunir les « Vierges » et les « annonciations » dites, « à la Licorne ».
Aussi avons-nous choisi celle de Martin Schængauer comme étant une des plus représentatives.
J’ai pensé bien faire en citant l’opinion éminente de Louis Réau, étant (en ce qui me concerne), plus familier d’Anubis, de Civa, et du grand Pan, que de la Vierge Marie.
La Dame et la Licorne
Les Tapisseries dites de « La Dame à la Licorne » sont trop célèbres pour que je fasse aux érudits lecteurs d’Æsculape l’injure d’en parler longuement ici. Lorsque dans « La Belle et la Bête » (Æsculape, Juin 1957, Æsculape, Oct. 1957), je disais ma conviction absolue du réel symbolisme sexuel de la Licorne et lorsque je m’étonnais du symbole de virginité généralement attribué à la même Licorne, je m’avançais, dangereusement en terrain découvert, et aucun bouclier ne me protégeait alors que j’avançais à contre-courant de toutes les thèses admises jusque-là.
J’avoue être très heureux de pouvoir citer aujourd’hui un texte dont le sérieux incontestable, vient à mon secours, et qui confirme de façon irréfutable que le symbolisme invraisemblable « Licorne = vierge » ou « virginité » est un contre-sens, une erreur grossière d’interprétation et que c’est même de tout le contraire qu’il s’agit.
Ce texte formel, extrait de l’admirable et monumental travail de Louis Réau : « Iconographie de l’Art Chrétien » (vol. I, page 90), rappelons le :
« Il faut bien prendre garde que (…) ce n’est pas la Vierge qui est figurée par la Licorne. L’unicorne est l’image du fils (unique de Dieu) qui s’incarne dans le sein de Marie ».
Ainsi, paradoxalement, après m’être dangereusement avancé contre toutes les théories admises jusqu’alors, je trouvais dans un des plus sérieux auteurs (et critique d’Art) contemporains l’absolue confirmation de ce que j’avançais dans « La Belle et la Bête ».
Mais revenons aux tapisseries du Musée de Cluny et à une interprétation bien légère (et pourtant souvent admise) : celle d’une allégorie des… cinq sens (un « spécialiste » de l’histoire de l’Art nous affirme, sans rire que « c’est la seule explication possible »).
En vérité, l’origine des Dames à la Licorne reste beaucoup plus mystérieuse. On s’accorde à reconnaître que l’on ignore tout de l’auteur anonyme des cartons et même de la région où a pu être tissée la fameuse série de tapisseries. Seul les fonds bleu-noir ou rouge parsemés de fleurettes donnent une indication sur leur date approximative qui serait proche de l’an 1500.
Si l’on accepte l’hypothèse de l’explication très rudimentaire des cinq sens (hypothèse généralement admise par les auteurs) on ne sera pas sans être surpris de l’étrange position de la belle cavale unicorne dans les tapisseries dites de « l’odorat » et du « goût », dans la tapisserie baptisée « La Dame devant sa tente », et, beaucoup plus encore, dans le geste de la dame « touchant la corne de la Licorne » dans la tapisserie symbolisant « Le Toucher ».
Tapisseries fameuses qui subliment des amours singulières sous une banderole sans équivoque où s’inscrit la maxime de « La Dame à la Licorne » :
« A mon seul désir ».
Maxime Sibylline sur laquelle les auteurs partisans de la thèse de l’allégorie des cinq sens semblent d’une discrétion qui touche à la censure de l’inconscient.
Comment la Licorne blanche, symbole de pureté et de virginité s’apprête à changer de sexe et devient symbole phallique
« Elle oublie totalement du fait de sa démesure, de son caractère indomptable et de sa prédilection pour les jeunes filles, sa timidité et sa sauvagerie ; elle abandonne toute méfiance, se dirige vers la jeune fille assise et s’endort sur son sein ; et c’est ainsi que les chasseurs la capturent ». (Léonard de Vinci).
La belle Licorne blanche, à la sexualité indécise, allait pourtant faire parler d’elle, et cela, malgré les Rites et les Tabous d’une mythologie chrétienne qui la voulait pure et immaculée.
La tradition de la capture des Licornes par les « charmes » d’une vierge était un symbole à double tranchants, nous l’allons voir, et c’est au très érudit Willy Ley que j’emprunterai les quelques lignes suivantes : « la mythologie chrétienne évolua lentement à la fantaisie de considérer l’Unicorne comme un esclave des vierges (je souligne le « un esclave »). D’après la tradition ancienne il ne pouvait pas être capturé ; mais la nouvelle légende chrétienne trouva une exception. Oui, il pouvait être capturé, mais pas par un homme. Une jeune vierge irait dans les bois parcourus par l’Unicorne et s’assiérait là. L’Unicorne viendrait alors, mettrait sa corne sur les genoux de la vierge et s’endormirait ».
Nous ne saurons mieux faire que de citer ici le Texte exact de la légende contée dans le Roman d’Alexandre : « Cette beste est si forte qu’elle ne peut être prise par la vertu (?) des veneurs. Quand on la veut prendre, on fait venir une pucelle. Si la Licorne la voit, elle va se coucher en son giron et illec s’endort. Alors viennent les veneurs qui la tuent au giron de la pucelle ».
Avec leur épieu, doute (d’où il semble ressortir que la « vertu » des veneurs est difficilement comparable à celle des pucelles et que le sommeil « en leur giron » est plus dangereux à qui voudrait s’y coucher pour s’endormir…)
On retrouve ici le thème de la capture de la Tarasque, terrible dragon hérissé de crocs phalliques, et dont un texte nous dit : « Le dragon devinrent comme un agneau, elle (Ste Marthe) le lia de sa ceinture et le captura sans difficulté, là où les plus vaillants échouèrent devant le monstre ».
Mais revenons à la Licorne et terminons le texte de Willy Ley cité haut :
« Ce mythe chrétien a dérouté de savants commentateurs pendant des siècles ; aujourd’hui l’explication semble plus simple. Au Moyen-âge l’Unicorne était déjà le Symbole du Pouvoir Royal, c’est-à-dire du pouvoir de l’homme… Point n’est besoin d’étudier longtemps Siegmund Freud pour trouver la réponse très simple qui aplanit littéralement tout ce qui concerne cette partie de la légende ».
Ces quelques lignes de Willy Ley extraites d’un des textes les plus importants de tous ceux qui furent consacrés à la Licorne (« La légende de l’Unicorne » in « La Terre et la Vie » page 181, 182), nous faciliteront la tâche pour aider notre pure Licorne : blanche à changer de sexe. Symbole de pureté et de virginité, au Moyen-âge et à la Renaissance, la Licorne est peut-être le seul grand mythe symbolique, le seul animal du bestiaire du Fantastique, à avoir changé de sexe au cours des siècles. Changement qui s’est effectué sans le moindre heurt et dont les zones de passage sont comparables à celles qui entourèrent les métamorphoses (inverses) de Coccinelle ou de Roberta Cowell.
Dans « la Belle et la Bête » (Æsculape, Juin 1957) j’ai souligné à propos des tapisseries de « La Dame à la Licorne » combien il me semblait irrationnel de s’entêter a considérer la Licorne comme un symbole obligatoire de la pureté et de la virginité. Toute blanche et immaculée que puisse être l’Unicorne du Moyen-âge et de la Renaissance, je rappelle que les auteurs de l’époque en parlent presque toujours au masculin et que les mots Alicorne (corne de la Licorne), Monocéros, Rhinocéros, Monocerote (Konrad Gesner) sont tous du genre masculin et un des seuls auteurs qui nous en parle au féminin nous décrit la « Beste » sous des dehors plus agressifs que soumis et seule une escouade de veneurs armés d’épieux en vient à bout « au giron de la pucelle ».
Cette Licorne devenu(e) mâle, un geste de la main de la Dame à la Licorne « touchant la corne de la Licorne » dans la tapisserie symbolisant « Le Toucher » nous en dit long sur la pureté et la virginité du symbole évoqué.
Le geste de la main, toujours le même, geste qui se retrouve dans les pires gauloiseries du $XIX^e$ siècle et du début du $XX^e$ ; gauloiseries du genre « comment se savoure la banane », ou « le langage des asperges » est plus proche du symbole masturbatoire que de l’évocation de la virginité intacte.
L’Unicorne n’est pas seulement symbole de chasteté, et, c’est bien plus : « l’image de l’incarnation dans le sein de la vierge » que le symbole de la vierge elle même qu’elle représente. C’est l’image du fils qui s’incarne et « dans la vierge prend ostel », selon une assez jolie formule ambiguë.
Nous allons maintenant passer en revue quelques monstres unicornes, modernes versions du « Monocerote » de Gesner, et dont la virilité ne fera, cette fois, pas le moindre doute, même aux yeux des plus incrédules.
Licornes phalliques et quelques étalons, gorilles et cyclopes unicornes
Aux belles Licornes blanches de la Renaissance notre $XX^e$ siècle oppose de curieux monstres unicornes dont la virilité n’est pas douteuse.
Étalons noirs dont le front s’orne d’une corne d’or (« Mandrake, the magician meet the black Unicorn »), gorilles géants à la corne frontale d’ivoire (Flash Gordon, alias « Guy L’Eclair »), gorilles unicornes que le héros interplanétaire et blond devra vaincre pour épouser la Reine de la planète, Cyclope géant et unicorne, terreur de l’île de « Colossa » que Sindbad le marin devra vaincre pour sauver ses matelots que le monstre s’apprête à manger à la broche, etc…
Je pourrais en citer plus de cent.
Qu’il suffise de souligner que nos pures unicornes d’hier sont aujourd’hui principe créateur, que le blanc de leur robe fait place au noir le plus profond, que les cuisses et le bas du ventre de nos modernes Licornes se couvrent de ce duvet noir bouclé qui ornait jadis les cuisses et la croupe d’une légion de demi-Dieux dont l’odeur de bouc révélait la nature priapique et dont le Dieu Pan, les satyres et les sylvains, étaient les figures les moins scabreuses.
Une comparaison entre le Cyclope géant unicorne, terreur de « Colossa », et les blanches Licornes du Musée de Cluny, révèle l’incroyable évolution d’un mythe qui a changé de sexe et dont le symbole d’hier est violé par ce qu’il incarne aujourd’hui.

En dotant son colosse unicorne de pieds de bouc, Nathan Juran, metteur en scène du « Septième Voyage de Sindbad » ne faisait que donner le « coup de pouce » qui consacra définitivement les phases successives d’une évolution unique dans les annales du Symbolisme Sexuel.
L’Homme-Rhinocéros des « Métamorphoses », que le Docteur Jean Vinchon compare à celui du poème de Supervielle, est de même nature que le cyclope Unicorne de Nathan Juran et le gorille-Licorne de Flash Gordon.
En eux se reconnait le fameux « Signe de la Bête » dont l’abbé Drioux disait, dans son précis élémentaire de Mythologie :
« On l’avait représenté moitié homme et moitié animal, pour faire comprendre que l’universalité des êtres se trouvait renfermée en lui ».
La Licorne immaculée de jadis, sœur dans la pureté de cette hermine d’hiver dont un chroniqueur nous affirme : « Une seule tache sur sa blanche fourrure et l’hermine meurt aussitôt » n’est plus que l’ombre en rut de ce qu’elle symbolisait au temps de Diane de Poitiers.
La corne de Rhinocéros
Les médicaments d’origine animale et même humaine ont joui d’une grande vogue depuis l’Antiquité jusqu’aux XVII et XVIII siècles. L’un des plus en faveur fut assurément la corne de Licorne qui passait pour un merveilleux contre-poison et à qui Ambroise Paré consacra lui-même un long mémoire. Il ne croyait pourtant pas beaucoup à sa vertu. « Les médecins, écrivait-il, sont bien souvent contraints d’en « ordonner, ou pour mieux dire, permettre aux patients d’en user parce qu’ils en « veulent. Que s’il advenait que les patients qui en demandent mourussent sans en « avoir pris, les parents donneraient tous la chasse aux dits médecins et les décrie- « raient comme vieille monnaie ».
La corne de Rhinocéros passait pour avoir les mêmes propriétés que celle de la Licorne. Nous avons cueilli dans le vieux livre du sieur Pomet sur l’Histoire des Drogues, ces lignes où il traite du Rhinocéros et de la Licorne.
Le Rhinocéros est un animal à quatre pieds, de la grandeur d’un Taureau, dont le corps approche de la figure du Sanglier ; il est ainsi nommé à cause de la corne qu’il porte sur les narines, laquelle est noire, longue d’une coudée, dure, pyramidale, solide et dont la pointe est tournée vers l’haut, tenant vers le derrière ; il a aussi une autre corne de même couleur et dureté sur le milieu du dos, dont la pointe regarde de même le derrière, mais dont la longueur n’est que d’une paume. Cet animal a tout son corps couvert et armé de fortes écailles, et quoique beaucoup moindre en grandeur, il combat l’éléphant et même en triomphe quelquefois ; tant par sa grande forme naturelle, capable de soutenir le corps de l’Eléphant s’il voulait tomber sur lui, parce qu’il ne cesse de combattre avec la Corne qu’il a sur les narines, jusqu’à ce qu’il ait percé le ventre de son ennemi avec celle qu’il a sur le dos.
Le Rhinocéros est un animal si doux, lorsqu’on ne lui fait point mal, qu’il se laisse manier de tous les côtés jusqu’à lui mettre la main dans la bouche, se laisse prendre la langue, ainsi du reste ; ce qui est bien contraire à ce que les anciens ont écrit, quand ils disent qu’il est si farouche que l’on ne le peut aborder, et que je ne pourrais contredire, si un de mes amis qui en a vu en Angleterre ne me l’eût assuré.
On se sert dans la médecine de ses cornes, de ses ongles et de son sang. On les employent pour résister au venin, pour fortifier le cœur, pour exciter la sueur, pour arrêter le cours du ventre, pour toutes les maladies contagieuses ; la dose est depuis un scrupule jusqu’à deux ; on en met en infusion, et l’on en fait des tasses avec la corne, pour y laisser reposer le vin avant que de le boire, ou pour s’en servir à l’ordinaire, comme d’un verre à boire, dans la pensée que l’on a que ces tasses empêchent l’effet de toutes sortes de poisons.
Aesculape Décembre 1959
