
Je ne suis ni spirite, ni théosophe. Mais je tiens à le déclarer tout d’abord, je n’estime pas que l’ironie soit une attitude correcte vis-à-vis de doctrines qui comportent de très intéressantes recherches scientifiques constituant ce que l’on nomme la métapsychie et une religion devant laquelle, lorsqu’elle est sincère, on ne peut que s’incliner, ou, comme disait Viviani, passer respectueux et découverts. Mais il faut reconnaître que les relations avec l’au-delà ou les tentatives de relations ont trop souvent servi de prétexte à de détestables plaisanteries dont plus d’une tombe sous le coup des justes lois.
Je raconterai d’abord à la suite de quelles plaisantes anecdotes j’ai été amené à m’occuper du spiritisme et de ses fraudes. Une personne fort distinguée qui habitait à Lyon le quartier des Brotteaux avait eu le malheur de perdre son mari pendant la guerre de 1914. Elle en avait eu un profond désespoir et peut-être un peu de déséquilibre. Et fit alors la connaissance de personnes qui s’adonnaient aux recherches spirites. On lui fit entendre qu’il lui serait possible d’entrer en communication avec l’âme de son mari. Elle vit là l’unique consolation qui lui fut désormais possible. Elle fréquenta, d’une façon assidue, des réunions où, dans une ombre propice, les morts étaient évoqués. En peu de temps, elle parvint à la certitude que ces sortes de relations sont aisées pour qui les désire fortement.
A cette même époque, la malheureuse veuve cherchait une cuisinière. Une femme se présenta qui, outre les certificats d’usage, présentait cette inestimable qualité d’être, — elle le prétendait du moins —, capable d’assurer, par des passes magnétiques, les communications avec l’au-delà. On pense si elle fut bien accueillie. Dès son entrée, elle gouverna absolument la maison. A toute heure, elle servait de truchement entre Madame et l’ombre de Monsieur. Les conversations, d’abord tragiques, ou tout au moins religieuses ou sentimentales, prirent le ton de la plus extrême familiarité. Lorsque le temps était incertain, on évoquait l’ombre de l’époux pour savoir s’il y avait lieu ou non de se munir d’un parapluie. Jamais on ne fixait le menu d’un repas sans demander conseil au défunt qui, chose curieuse, semblait avoir adopté, dans le plan astral, tous les goûts de la cuisinière en matière de gastronomie, alors même que ces choix étaient en opposition diamétrale avec les appétits de Madame.
Cette farce sacrilège dura quelques temps. La veuve versait à sa confidente des honoraires importants en tant que cuisinière, et des mensualités formidables en tant qu’évocatrice. Mais la rusée eut tort de se vanter à tout venant de son succès et d’en faire des gorges chaudes avec les commères du quartier. On eut, comme on peut le penser, le plus grand mal à convaincre la malheureuse victime de l’abominable duperie dont elle était l’objet.
A quelque temps de là, — c’était dans les débuts du Laboratoire de Police, c’est-à-dire vers 1911 ou 1912 —, on m’annonça un visiteur dont le nom était chaque jour dans la publicité des quotidiens et aussi sur des affiches collées à tous les murs de la région. C’était un diseur de bonne aventure qui lisait dans les lignes de la main. Quelques heureuses coïncidences, une organisation de renseignements bien montée, et la plus imperturbable audace lui avaient fait une magnifique réputation de devin en relation avec les puissances infernales. Le sorcier entre et, sans plus de préambules ni de précautions oratoires, attaque en ces termes :
— On dit que vous vous occupez des lignes de la main, et que vous vous en servez pour découvrir les voleurs. Ah ! çà, il y a donc quelque chose de sérieux là dedans.
Après cet aveu dépouillé d’artifice, je pris la peine de lui expliquer la différence qui existe entre la chiromancie et la dactyloscopie, et comme quoi je m’intéressais beaucoup moins aux plis de flexion de la paume qu’aux crêtes papillaires des phalangettes. Il partit rassuré sur la concurrence que pouvait lui faire le Laboratoire. Et moi j’avais acquis la certitude que les plus éminents spécialistes de l’art créé par Desbarolles, étaient, appelons les choses par leurs noms, de simples escrocs.
J’avais tort. Et mon chiromancien aussi. Bien des années après, mon cher ami William Stirling, qui venait faire un stage au Laboratoire, et qui a été le très brillant directeur du Service d’Identité à Malacca, m’apportait d’Extrême-Orient une prodigieuse collection d’empreintes palmaires, prises sur des criminels, sur des fous et sur des prostituées. Chaque image est accompagnée d’une notice sur le casier judiciaire, sur les comportements et, le cas échéant, sur le diagnostic de la maladie mentale.
Or, l’étude attentive de cette considérable série a rendu évidente cette constatation dont personne ne s’était avisé jusqu’ici que les lignes de la main ne sont pas du tout les mêmes chez les anormaux que chez les hommes qui ne sont ni fous ni criminels. Il y a une main de l’épileptique, une paume du paranoïaque, des lignes du fils d’alcoolique, et, en général du dégénéré. Il reste évident que le personnage qui, au vu de cette main, vous annonce que vous aurez deux fils et trois filles, ou que vous mourrez dans un accident d’avion, ou que vous ne passerez pas la quarantaine sans avoir eu une maîtresse rousse, sont des plaisantins qui volent l’argent des nigauds. Mais les lignes de la main, dans certains cas, qui ne sont guère favorables, permettent de détecter fort bien les plus fâcheux tempéraments et les hérédités les plus lourdes, et, si elles ne disent pas la bonne aventure, prédisent parfois de bien mauvaises aventures.
Depuis, bien souvent, j’ai eu à m’occuper des sorciers et des devineresses. Je voudrais indiquer ici comment ils opèrent et révéler leur secret.
Les somnambules extra-lucides et les autres voyantes ont une clientèle inimaginable. Des gens appartenant aux classes les plus instruites, vont, sous prétexte de curiosité, mais en réalité avec la plus surprenante confiance, écouter les oracles. On voit des femmes de médecins connus aller demander aux sorcières des consultations pour les maladies de leurs enfants, des femmes de policiers chercher dans des roulottes des conseils au sujet d’objets volés ou perdus. Des légendes se créent, construites sur des coïncidences ou des amphibologies.
D’ailleurs le langage des pythonesses est toujours suffisamment vague pour pouvoir s’adapter à toutes les solutions ultérieures. J’ai connu une femme, d’ailleurs extrêmement intelligente et énergique, qui se pâmait d’admiration parce qu’une devineresse lui avait annoncé qu’à son prochain déménagement, elle coucherait dans une chambre d’où on verrait des arbres. Et, en effet, cette Parisienne s’en fut loger rue Villebois-Mareuil et, de sa chambre, en se penchant au risque de se défenestrer, on apercevait l’extrémité d’une branche appartenant à un arbre du boulevard des Batignolles, si je ne me trompe. Mais quelle est la fenêtre à Paris d’où l’on n’aperçoit pas quelque feuillage ?
Le procédé des pythies pour ne pas répondre trop à côté est la simplicité même. Le cabinet de consultation est précédé d’une antichambre où se tient l’introductrice. Il n’arrive jamais, absolument jamais, que la consultante tienne sa langue : elle raconte sa petite histoire et, quand elle entrera chez la sorcière, celle-ci aura en main un précieux bulletin d’information. J’affirme que les choses se passent ainsi parce que j’ai eu des confidences ou des confessions d’extra-lucides menacées de la correctionnelle, mais surtout parce que les choses se déroulaient exactement de la même manière dans mon cabinet au Palais de Justice. J’ai fait là, pendant plus de quarante ans, le métier de confesseur laïc. On venait me raconter toutes sortes d’aventures mélancoliques, où les plaignants jouaient parfois un rôle aussi fâcheux que ceux dont ils avaient à se plaindre. En entrant, on m’interrogeait sur ma façon de comprendre et de pratiquer le secret professionnel, sur l’imperméabilité des parois au son, sur la présence possible de microphones ou d’oreilles derrière les portes, et on me requérait de prêter les serments les plus sacrés. Quand le pénitent en avait fini avec ses aveux ou ses gémissements, et que je sonnais pour faire introduire le suivant, le planton de service entrait en disant : « Est-ce que ce monsieur vous a raconté qu’il est cocu, ou qu’il a empoisonné sa belle-mère, ou que … ». Les secrets qu’on m’avait confiés avec tant de prudence, on venait de les raconter à un garde.
Faut-il rappeler les prédictions des voyantes les plus célèbres sur la date à laquelle la dernière guerre ou la précédente devait finir ? Pour s’en tenir à l’illustre Madame de Thébes, il suffit de se reporter à la collection de ses almanachs pour voir, que, chaque fois, elle annonçait l’armistice pour l’année même où l’almanach paraissait. Elle a fini par avoir raison au bout de quatre ans.
Le meilleur commerce des pseudo-spirites est celui des guérisons. Il est indiscutable que des individus qui prétendent soigner par le magnétisme, par des passes, par des invocations ou par des formules, sont de simples escrocs qui n’ont pas la moindre illusion sur leur propre compétence ou sur leur valeur morale. Le pis est qu’un certain nombre d’entre eux ne se contentent pas des moyens psychiques, et qu’en appliquant des remèdes parfois violents, ils amènent des accidents graves. Surtout, en trompant leurs clients trop candides ils leur font passer le temps où ils auraient pu être opérés et soignés. Ceci notamment pour les cancéreux.
Je voudrais, avant d’en finir avec cet ordre de faits, raconter une anecdote que je tiens de Dickson. Un spirite donnait à Paris des séances régulières où l’on voyait les spectacles les plus variés : une consultation de Péan, une audition de Liszt au piano, des improvisations de Lamartine, une conférence de Naquet sur le divorce. Dickson reconnut dans ce mage un ancien chansonnier de Montmartre. Il se fit reconnaître et obtint cet aveu : « Que veux-tu ; la vie est chère. Mais c’est égal, quand j’ai ouvert ce cabinet, je ne me figurais pas que je trouverais tant d’imbéciles pour le fréquenter ».
Un soir, comme la séance prenait fin, un Monsieur demanda à parler seul à seul avec le médium : « Je voudrais, lui dit-il, savoir si l’affaire que j’ai en train va réussir ».
— Certainement, dit le sorcier, et avant peu.
— Vous avez raison, reprend le visiteur ; l’affaire a réussi car je suis M. Vallet, chef de la Sûreté, chargé de vous conduire au Dépôt.
Mais il est un autre type de fraudes, bien moins grossières et beaucoup plus difficiles à détecter : ce sont les comédies des médiums auxquels des hommes de science ont le grand tort de faire trop de crédit. J’ai fait, il y a bien des années, un stage fructueux chez l’illustre médecin légiste italien Cesare Lombroso et je garde une profonde reconnaissance à ce grand homme de l’accueil bienveillant que j’ai reçu de lui dans son laboratoire de Turin et chez lui. Lombroso était un esprit prodigieusement original et le moins conformiste des hommes. Sa théorie du criminel-né et celle du dégénéré supérieur qui est l’homme de génie avaient fort scandalisé les orthodoxes des Universités. Au surplus il était homéopathe, et spirite. C’est ce dernier point qui m’amène à parler de lui maintenant.
Lombroso avait découvert un médium qu’il jugeait prodigieux et avec l’aide de qui il communiquait aisément avec l’au-delà. Elle se nommait Eusapia Paladino et a fait quelque bruit dans le monde. Le grand observateur qu’était le maître italien s’était bien aperçu que Paladino lui faisait des tours pendables, qu’elle apportait dans ses poches les fleurs qu’elle était censée tirer ensuite d’une table ou d’un tabouret, qu’elle imitait en faisant craquer ses articulations les raps attribués aux esprits, que les objets déplacés par ses incantations étaient tirés avec un fil invisible, et tant d’autres passe-passe, mais on ne pouvait lui ôter de la tête qu’elle était capable d’évoquer les âmes des morts et de les faire parler.
Un jour, Eusapia annonce au maître que sa mère, morte depuis fort longtemps, allait se réincarner et lui adresser la parole. Lombroso, très ému, accepte toutes les conditions habituelles, obscurité complète, promesse de ne pas bouger, et, vraisemblablement, d’assez sérieux honoraires. On éteint tout, et après une attente très longue qui augmente la tension nerveuse des assistants, on entend des bruits, puis un vague fantôme fait une tache blanche dans la nuit, et une voix cassée et tremblante de très vieille femme se fait entendre. Lombroso, transporté, tombe à genoux en gémissant « Mama mia ! Mama mia ! » La voix tient quelques propos contenant des allusions à l’enfance du grand homme, puis prend congé ; et le fantôme s’efface.
La lumière revenue, et le plus fort de l’émotion calmé, quelqu’un fait observer :
— Maître, avez-vous observé que l’ombre parlait patois.
— Mais, naturellement. Maman était une paysanne, comme moi, d’ailleurs. Elle ne me parlait jamais qu’en patois.
— Bien sûr. Seulement madame votre mère, si je ne me trompe était piémontaise. Et Eusapia a parlé en patois vénitien, c’est-à-dire dans sa langue maternelle.
Ne croyez pas que pour un aussi mince détail la foi du grand homme en ait été affaiblie. Seulement Palladino qui n’était pas bête renonça aux invocations de la vieille mama.
Des histoires de ce genre, la chronique du spiritisme en est pleine. Citerais-je l’histoire des frères Davenport ? Ces deux Américains avaient annoncé qu’avec l’aide des esprits évoqués par eux, pouvaient, étant ligotés dans une cangue, jouer de toutes sortes d’instruments de musique attachés à la paroi de la scène et loin d’eux, se dévêtir, jongler avec divers objets et finalement s’évader et rentrer dans le théâtre par le fond de la salle, pendant que les instruments mûs par les esprits, continueraient à jouer seuls. Ils donnèrent plusieurs séances qui émurent l’auditoire, jusqu’au jour où Robert Houdin démontra qu’il s’agissait purement de prestidigitation. Les frères Davenport furent conspués : le public brisa leur outillage ; ils furent obligés de quitter la France. Nous avons vu, depuis, leurs tours que l’on jugeait diaboliques, repris par la troupe Bénévol, et je peux bien dévoiler ici un de leurs meilleurs trucs.
On disposait sur la scène un praticable monté sur pilotis, et qui peut se fermer avec des rideaux. Comme le public voit entre les pilotis, il est bien évident qu’on ne peut pas sortir du praticable par une trappe, pas plus qu’on ne peut sortir par devant, par côté ou en l’air sans être vu. Si l’on sortait par le fond, on verrait le prestidigitateur, ou du moins ses jambes entre les pilotis.
Or, les Davenport, enchaînés, dès qu’on fermait les rideaux jouaient une terrible cacophonie avec les divers instruments de musique : saxophone, guitare, cymbales, chapeau chinois et trompette, et, finalement, pendant qu’on les écoutait, entraient dans la salle par le fond du parterre. Le truc, outre le déliement qui est banal, et inscrit au programme de tous les illusionnistes (et d’ailleurs, en l’espèce, c’était beaucoup plus simple et ils n’avaient même pas le souci de se détacher), consistait en un pont partant du praticable et aboutissant aux coulisses par un interstice de la toile du fond. Des comparses, prenant ce chemin, déliaient les Davenport, et, à leur place faisaient tapage avec les instruments de musique. Pendant ce temps, les Davenport délivrés, franchissaient à leur tour le pont, gagnaient la coulisse, puis les couloirs et le parterre.
Comme le pont était à la hauteur du praticable, on ne voyait rien à travers les pilotis. L’idée est fort amusante. L’erreur des Davenport est d’avoir tenté de faire croire à une intervention des puissances métapsychiques dans un joli tour de passe-passe. C’est ce qui explique la fureur bien excessive du public dupé.
Lorsque Bénévol vint à Lyon avec sa troupe, dont de pseudo-Davenport étaient les étoiles, je lui fis le méchant tour d’expliquer chaque matin dans un quotidien où j’écrivais alors, les trucs dont il userait le soir. C’est un méchant tour, dont je me repens aujourd’hui. Il faut laisser aux illusionnistes leur gagne-pain et au public l’agrément du mystère : le réel et le positif ne sont pas si drôles.
Une supercherie du même genre, mais qui se compliquait d’escroquerie, fut dévoilée en Autriche et connut un extrême retentissement. Les archiducs Jean et Rodolphe avaient convié le médium Bastion à leur donner une démonstration privée en commun avec les esprits. Le sorcier marqua un point en révélant à ses augustes auditeurs divers détails de leur vie intime qu’ils croyaient absolument ignorés. Mais quand ensuite ils les fit assister à des apparitions de fantômes, les archiducs furent pris de soupçons. A la séance suivante, au moment où le fantôme apparut, ils fermèrent brusquement la porte qui séparait la salle du cabinet où était censé reposer le médium en état de transe. Le fantôme se précipita vers la porte qu’il tenta d’ouvrir. Mais les archiducs, se jetant sur lui, arrachèrent ses voiles et découvrirent Bastion, grimé et drapé. Le médium fut contraint de signer une déclaration où il reconnaissait sa fraude, déclaration qui fut publiée partout.
Cela rappelle la fameuse fraude de Hume, le médium favori de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie. On sait que le couple impérial avait découvert et lancé Biarritz, où ils allaient chercher du repos au milieu d’un cortège restreint. Un jour, pendant une villégiature où on l’avait convié, Hume donnait une séance devant quatre personnes. Il était assis devant une table. A sa droite, l’impératrice Eugénie lui tenait une main ; à sa gauche, l’Empereur tenait l’autre main. En face, était le maréchal du Palais. Contre un mur, un officier, nommé Mario, était chargé d’allumer et d’éteindre la lumière. Sitôt l’obscurité faite, l’Impératrice sent une main invisible et parfumée lui caresser le visage. Mario allume trop vite. Et l’on voit que la main invisible et parfumée caressant le visage de Sa Majesté Impériale était le pied droit du médium.
Hume, expulsé de France, est mort en Angleterre, au hard labour, après avoir été condamné pour escroquerie.
