Le vampirisme se présente comme le prolongement logique et historique de la lycanthropie. A dire vrai, les deux états se sont fréquemment enchevêtrés et il était admis communément, qu’après leur mort les lycanthropes devenaient vampires. Peut-être était-ce pour ne pas perdre l’habitude qu’ils avaient contractée de se nourrir de chair humaine ? Quoi qu’il en soit, Saint Libentius, archevêque de Brême et Guillaume de Malmesbury, soutiennent de façon formelle, qu’au lieu de pourrir en terre, ils s’y trouvaient ramenés par les démons. Outre leur ardeur cannibale, la même recherche d’une conjonction post mortem rapprochait ces deux aspects du Satanisme. Les textes que nous avons cités prouvent que les loups-garous s’en prenaient, en général aux enfants impubères. Les vampires leur préféraient des filles faites au tour, appétissantes et dodues… ce qui se conçoit aisément. Mais lorsque la chair vivante venait à leur manquer, ils n’hésitaient pas à déterrer les autres morts ou à couper la corde retenant le corps des suppliciés. Ainsi agissait déjà la sorcière dont parle Lucien :
« Le lacet elle rompt de sa sorcière dent
Le gibet elle abbat, le corps elle dépend,
Et puis pour se repaistre elle arrache cruelle
Les entrailles du ventre, et des os la moëlle… »
(Boguet)
On redouta les vampires dès la plus haute époque. Hérodote (II, 89) nous laisse supposer que la nécrophilie était couramment pratiquée chez les Égyptiens : « les femmes de qualité », écrit-il à propos du rituel de la momification, « lorsqu’elles sont mortes, ne sont pas remises sur le champ aux embaumeurs, surtout celles qui furent renommées pour leur beauté, mais seulement après trois ou quatre jours, alors que commence la décomposition. On prend cette précaution de peur que les embaumeurs n’abusent des corps qu’on leur confie ».
Les Juifs interdisaient quant à eux l’évocation des morts, la fréquentation des nécromants et la consommation du sang, « car le sang, c’est l’âme ; et tu ne mangeras pas l’âme avec la chair » (Deutéronome, XII, 23 à 25 et XVIII, 12). Les morts étaient alors friands d’un plasma qui d’après l’« Odyssée » (chant XI) leur permettait de dévoiler l’avenir. « …éloigne-toi de la fosse, détourne ton glaive tranchant », s’écrie Tirésias, s’adressant à Ulysse, « laisse-moi boire de ce sang et je te dirai des choses véritables ». Les Scythes avaient aisément trouvé un moyen rapide de se débarrasser des vampires : ils mangeaient leurs parents défunts. Mais le monde gréco-romain éprouva une peur atroce à l’égard des revenants et, si le frère d’Antigone dut subir le pire des châtiments, la loi Jus Pontificum interdit, en revanche, de laisser les morts exposés aux griffes des stryges ou des lamies. Rome eut ses collèges de prêtres consacrés au service des Mânes, des Lares et des Ombres et, longtemps, craignit les affreuses sorcières qui, au jardin des Esquilies, dépeçaient les cadavres d’enfants :
« Vidi egomet nigra succinctam vadere palla
Canidiam, pedibus nudis, passoque capillo
Cum sagana, majore ululantem »
écrit Horace (Satires, L. I, VIII, V. 23). Et Lucain rapporte que Sextus, fils de Pompée, tel un autre Saül, n’hésita pas à rencontrer l’enchanteresse Erichto, qui vivant parmi les tombeaux, se nourrissait de sang et commandait aux dieux. Marmontel a remarquablement traduit le passage de la « Pharsale » (VI, 520 ss.) relatant l’entrevue du général et de la sorcière : « Le meurtre ne lui coûte rien, sitôt qu’elle a besoin d’un sang qui fume encore, et qui jaillisse de la plaie, ou qu’elle veut, pour ses sacrifices, une chair vive et un cœur palpitant. Elle déchire les entrailles d’une mère, et en arrache un fruit prématuré, pour l’offrir à ses dieux sur un autel brûlant… Toute morte est à son usage : de la fosse éteinte des adolescents, elle enlève ce duvet tendre qui annonçait la fleur de l’âge ; de celui qui meurt dans sa virilité, ce sont les cheveux qu’elle ravit. Elle assiste à la mort de ses proches, et, sans pitié pour ce qu’elle a de plus cher, elle se jette sur le mourant, feint de lui donner le dernier baiser, et lui tranche la tête, ou lui entr’ouvre la bouche, et d’une dent impie, lui mordant la langue déjà glacée et presque attachée au palais, elle murmure sur ses lèvres éteintes, et lui confie les noirs secrets qu’elle fait passer aux enfers ».
On imagine sans peine que, partageant ces superstitions, tant de gens aient désiré se faire incinérer !
Après sa victoire définitive en Occident, le Christianisme se hâta néanmoins d’interdire la crémation. Religion de la mort, il entretint le caractère hideux de la pourriture, des reliques savamment attiffées et, dans le même temps, la terreur des vampires, tout droit venus du paganisme.
Ces vampires furent aussi rapidement assimilés aux cohortes infernales que l’avaient été les lycanthropes. Sorciers et sorcières ne pratiquaient-ils pas la nécrophagie au banquet des sabbats, comme au pied des gibets ? La poursuite effective du vampirisme ne date pourtant que du milieu du quatorzième siècle. Herenberg rapporte qu’en 1347, le peuple effrayé par les manifestations de spectres assoiffés de sang, meula les tombes des présumés coupables et leur perça le cœur.
A Trantenau, deux cents ans plus tard, un sorcier bohémien, enterré depuis vingt semaines, déclare J. Svatek, « fut exhumé et conduit au lieu des exécutions ; on prétendait qu’il était apparu à beaucoup de personnes en chair et en os, et qu’en les embrassant il en avait étouffé plusieurs. Le bourreau ayant tranché la tête du cadavre, arracha le cœur en présence d’une grande foule de peuple ; on vit alors sortir de ce cœur un sang vermeil, comme si l’on avait exécuté un être vivant » (1). La cruention du cadavre constituait en effet la preuve la plus certaine du vampirisme et elle fut mille fois recherchée pendant la grande épidémie qui, au dix-huitième siècle, de la Grèce, gagna la Lorraine et connut son maximum d’intensité en Hongrie-Moravie. « On n’entendit plus parler que de vampires, depuis 1730 jusqu’à 1735 », écrit Voltaire, et nombreux furent ceux qui en moururent de frayeur (2).
(1) J. Svatek, Kulturhistorische Bilder aus Böhmen. Vienne, 1879.
(2) Dans une prédication que Janssen (ouv. cit. pp. 448-449) date de l’année 1609, Samuel Hennitz assure, et cette opinion était encore partagée en 1730, que les diables et les vampires jouent le plus grand rôle dans l’expansion des épidémies : « Pendant les épidémies de peste, le diable, au fond des tombeaux, se livre à d’horribles jeux ; on constate qu’alors les morts, surtout les femmes, font avec leurs lèvres une sorte de grognement semblable à celui du porc quand il se repaît ; ces grognements, paraît-il, ont la propriété de répandre au loin la contagion ; aussitôt qu’ils se font entendre, la peste redouble de violence ; en général, les femmes sont alors emportées les unes après les autres ».
Comment les vampires s’y prenaient-ils afin de manifester leur présence ? Ils venaient sucer le sang des hommes et des animaux, nous enseigne le Mercure Galant (1693) et, « en leur pressant la gorge pour les empêcher de crier, avec tant d’avidité que ce sang leur sortait de la bouche, par les narines, par les oreilles… » Cette description capable de figurer parmi les aventures du Comte Dracula ou de Mister Hyde, laisse aussi rêveur que celle donnée par Dom Calmet au sujet d’un archivampire : « Son corps étoit vermeil, ses cheveux, ses ongles, sa barbe s’étoit renouvellés, et ses veines étoient toutes remplies d’un sang fluide, et coulant de toutes les parties de son corps sur le linceul dont il étoit environné ».
Comment parvenait-on à se libérer de l’emprise des vampires ? Très simplement, nous explique encore Dom Calmet ; en suivant une bonne méthode campagnarde, solidement éprouvée, dont il n’a pour sa part trouvé nulle mention dans les savants rituels d’exorcisme :
« On choisit un jeune garçon qui est d’âge à n’avoir jamais fait œuvre de son corps, c’est-à-dire qu’on croit vierge. On le fait monter à poil sur un cheval entier qui n’a jamais sailli, et absolument noir ; on le fait promener dans le cimetière, et passer sur toutes les fosses ; celle où l’animal refuse de passer malgré force coups de corpvache qu’on lui délivre, est réputée remplie d’un Vampire ; on ouvre cette fosse, et l’on y trouve un cadavre aussi gras et aussi beau que si c’étoit un homme heureusement et tranquillement endormi : on coupe le col à ce cadavre d’un coup de bêche, dont il sort un sang des plus beaux et des plus vermeils, et en quantité. On jurerait que c’est un homme des plus sains, et des plus vivants qu’on égorge. Cela fait, on comble la fosse, et on peut compter que la maladie cesse, et que tous ceux qui en étoient attaqués, recouvrent leurs forces petit à petit, comme gens qui échappent d’une longue maladie, et qui ont été exténués de longue main » (ouv. cit. t. II, p. 68 à 73).
Il nous paraît tout à fait inutile de rapporter les autres cas cités par les auteurs du temps : Rehrius, Rauff, Shaack et Burnet qui tous, puisant aux mêmes sources folkloriques, affirment la pérennité des phénomènes vampiriques. Quiconque est tué par un vampire devient à son tour vampire, soutenait alors la sagesse populaire. On imagine jusqu’où cette assertion pouvait conduire en pensant qu’avant de devenir vampires, les vampires étaient eux-mêmes lycanthropes…
Le vent de folie qui soufflait alors sur toute l’Europe, emportait avec lui les écrits prétentieux des Philosophes et montrait combien, en des circonstances données, pouvaient être violés les lois et les principes d’un austère rationalisme. Témoin des débuts de l’épidémie vampirique, Pitton de Tournefort qui, en janvier 1701, se trouvait dans l’île grecque de Miconos déclare : « Tout le monde avoit l’imagination renversée. Les gens du meilleur esprit paroissoient frappés comme les autres ; c’étoit une véritable maladie du cerveau, aussi dangereuse que la manie et que la rage. On voyoit des familles entières abandonner leurs maisons, et venir des extrémités de la ville porter leurs grabats à la place, pour y passer la nuit. Chacun se plaignoit de quelque nouvelle insulte. Ce n’étoient que gémissements à l’entrée de la nuit ; les plus sensés se retiroient à la campagne ».
La profanation des sépultures, la perforation des cadavres, leur crémation, ne faisaient qu’alimenter la vésanie populaire. Des récits prodigieux circulaient. Certains pensaient qu’une pâte conjuratoire leur servirait d’antidote et ils mêlaient, comme en Russie, de la farine au sang qui s’échappait du corps des vampires. « Et ce pain mangé à l’ordinaire », à en croire le Mercure Galant (1693), les garantissait contre « la vexation de l’Esprit, qui ne revient pas ». D’autres préféraient, comme on le vit en Pologne, tremper un mouchoir dans le sang du cadavre, et le faire boire à tous leurs parents « pour n’être point tourmentés » (Dom Calmet, t. II, p. 73).
(1) Michel Rauff soutenait en 1728, dans son docte traité « De masticatione mortuorum in tumulis » qu’afin de se divertir (dont le monde n’a pas la chance d’être vampire !), certains défunts mâchaient tout ce qui se trouvait autour d’eux, y compris leur propre chair. Notons, au passage, que les médecins du temps étaient loin de partager cette opinion meurtrière. Du point de vue strictement physique, ils n’ignoraient pas que certaines terres arsénicales étaient capables de conserver les corps dans un état plus ou moins parfait. Ils savaient, en outre (comme le miracle avec l’ampoule de Saint Janvier), que la chaleur est capable de rendre liquide le sang caillé et de faire croire à son éventuelle circulation dans le cadavre.
On voyait des vampires partout. Au cours d’un procès fait à Vienne en 1732, sur quarante personnes déterrées, dix sept montrèrent les signes les plus évidents du vampirisme et elles furent, bien entendu, transpercées, décapitées, incinérées. Les préventions les plus ridicules atteignaient les meilleurs esprits. Dom Calmet lui-même, qui rejetait la réalité du vampirisme, déclarant qu’aucune personne censée, sérieuse et non prévenue, « puisse témoigner avoir vu, touché, interrogé, senti, examiné de sang froid (sic) ces Revenants… », pose des questions dignes de celles des démonologues de la Renaissance. Il conclut toutefois que l’obsession morbide et l’imagination sont seules capables de causer assez de trouble chez un sujet émotif pour entraîner sa mort subite ou à brève échéance.
La contagion de la peur s’apaisant, l’épidémie vampirique disparut, semble-t-il, assez vite. Mais la Révolution vint montrer, peu de temps après, combien demeurait vivace, dans le peuple, la recherche sadique du sang et de la mort. Faut-il rappeler les exhumations de Saint Denis, l’horrible meurtre de la princesse de Lamballe, le verre de sang de Mademoiselle de Sombreuil ? A la lumière de ces faits monstrueux les héros de Sade prennent figure réelle. Minski, l’ogre des Apennins qui dévore des ragoûts humains ; lady Clairwil et la Durand se servant d’ossements pour satisfaire leur sensualité débordante ; Cordelli sodomisant sa fille morte dans le silence d’une chapelle, ont tous plus ou moins existé. Tout comme, d’ailleurs, certains personnages des romans ou des contes de Lewis, Borel, Nodier, Hugo et Mérimée, qui durent plus d’une fois trouver la source de leur inspiration dans les rapports cliniques de Bicêtre ou de la Salpêtrière. Car le vampirisme n’est pas seulement un produit de la fantaisie, du caprice et de la croyance au retour des défunts qui viennent se repaître du sang des vivants, mais il appartient aussi aux formes les plus dépravées de l’amour.
La nécrophilie qui, avons-nous dit, existait déjà dans l’Egypte antique n’a pas donné lieu à des observations médicales précises avant le dix-neuvième siècle. Rien ne la séparait, jusqu’alors, de la lycanthropie, relevant comme elle de la magie noire. En dépit d’enquêtes serrées, il demeure encore très difficile, du point de vue pathologique, d’opérer une distinction véritable entre ces deux états que Krafft-Ebing classe parmi les assassinats par lubricité. Toutefois, les nécrophiles ne sont pas forcément des criminels et, si l’assassinat demeure l’élément érotique primordial chez Jack l’éventreur, Vacher, Léger et Tirsch (1), ils considèrent, quant à eux, que
(1) Au Moyen-Age ces personnages eussent passé pour des lycanthropes. Leurs « cas » sont amplement analysés dans la Psychopathia Sexualis, de Krafft-Ebing. Paris, Payot, 1931, p. 140 et suivantes.
la mutilation est plus agréable que la conjonction sexuelle (1). En un sens, les empreintes fétichistes seraient davantage marquées chez les nécrophiles, capables de s’exciter à la volupté seulement en présence d’un cadavre, ou d’une personne en tenant lieu, dans un décor approprié (2).
(1) Le Docteur Berthollet, médecin à Saint Amand (Cher) rapporte, à ce sujet, l’étrange dépravation du goût d’un homme qui, très porté aux actes vénériens, faisait sa nourriture favorite des intestins, sans toucher aux autres parties du corps. Bien que presque exclusivement nécrophage, il avoua qu’il pourrait bien, « pressé par la faim, attaquer un enfant qu’il trouverait endormi, au milieu de ses courses dans les campagnes… » (Archives de Médecine, tome VII, p. 472).
(2) Krafft-Ebing mentionne parmi bien d’autres, l’histoire d’un prélat qui venait « de temps en temps dans une maison de rendez-vous de Paris et y commandait une prostituée, disposée comme un cadavre sur un lit de parade, et couverte de fard blanc. Hora destinata in cubiculum quasi funestum et lugubre factum vestimento sacerdotali exornatus intravit, ita se gessit, acsi missam legeret, tum se in puellam (sic) conjecit, quae per totum tempus mortam se esse simulare debuit ». (ouv. cit., p. 163).
Agé de vingt-cinq ans, joli garçon, aux traits réguliers, au front élevé, au profil énergique et purement dessiné, rien n’annonçait en Bertrand, sergent-major au 74 de ligne, le névropathe et l’obsédé. Bien que devenue presque classique, sa confession qui caractérise si parfaitement cette vénération sexuelle macabre, vaudrait d’être entièrement citée. Faute de place, nous en mentionnerons seulement les passages essentiels :« Dès l’âge de sept à huit ans, on me remarqua en moi une espèce de folie, mais elle ne me portait à aucun excès ; je me contentais d’aller me promener dans les endroits les plus sombres d’un bois où je restais quelquefois des journées entières dans la plus profonde tristesse. Ce n’est que le 23 ou le 25 février 1847, qu’une sorte de fureur s’est emparée de moi et m’a porté à accomplir les faits pour lesquels je suis en état d’arrestation. Voici comment cela m’est arrivé : Étant un jour allé me promener à la campagne avec un de mes camarades, nous passâmes devant un cimetière ; la curiosité nous y fit entrer. Une personne avait été enterrée la veille ; le fossoyeur, surpris par la pluie, n’avait pas entièrement rempli la fosse et avait, de plus, laissé les outils sur le terrain. À cette vue, de noires idées me vinrent ; j’eus comme un violent mal de tête ; mon cœur battait avec force, je ne me possédais plus, je prétextai un motif pour rentrer de suite en ville. À peine débarrassé de mon camarade, je retournai au cimetière, je m’emparai d’une pelle, et je me mis à creuser la fosse. Déjà, j’avais retiré le corps mort, et je commençais à le frapper avec la pelle que je tenais avec une rage que je ne puis encore m’expliquer, quand un ouvrier se présenta à la porte du cimetière. L’ayant vu, je me couchai à côté du mort où je restai quelques instants. M’étant ensuite levé, je ne vis plus personne. L’individu était allé prévenir les autorités. Je me hâtai alors de sortir de la fosse, et après avoir recouvert le corps entièrement de terre, je me retirai en sautant par-dessus le mur du cimetière. J’étais tout tremblant, une sueur froide me couvrait le corps, je me retirai dans un petit bois voisin, où, malgré une pluie froide qui tombait depuis quelques heures, je me couchai au milieu des arbrisseaux. Je restai dans cette position depuis midi jusqu’à trois heures du soir, dans un état d’insensibilité complète. Quand je sortis de cet assoupissement, j’avais les membres brisés et la tête faible. La même chose m’arriva depuis après chaque acte de folie. Deux jours après, je suis retourné au cimetière, non plus de jour, mais à minuit, par un temps pluvieux. N’ayant pas trouvé d’outils, je creusai la même fosse avec mes mains ; j’avais les doigts en sang, mais je ne sentais pas la douleur. Je retirai le corps ; je le mis en pièces, après quoi je le jetai dans la fosse que je remplis entièrement de la même manière que je l’avais creusée. Quatre mois s’étaient écoulés depuis le dernier attentat. Pendant cet espace de temps, j’avais été tranquille ; nous étions rentrés à Paris, je croyais ma folie passée, quand mes amis m’engagèrent à aller visiter avec eux le cimetière du Père-Lachaise. Les allées sombres du cimetière me plurent, je résolus de venir m’y promener la nuit. J’y entrai, en effet, à neuf heures du soir, en escaladant le mur ; je me promenai à peu près une demi-heure, agité des plus noires idées ; je me mis ensuite à déterrer un mort, toujours sans outils ; je me fis un jeu de le mettre en pièces ; ensuite je me retirai hors de moi. C’était au mois de juin…
« Les affaires de février 1848 survinrent. À partir de ce jour, le régiment ne fit que voyager, et nous ne rentrâmes à Paris qu’aux journées de juin. M’étant trouvé détaché près d’un village aux environs d’Amiens, je ne suis arrivé à Paris que le dix-sept juillet. Après quelques jours de repos, le mal me revint plus violent que jamais. Nous étions au camp d’Ivry ; pendant la nuit, les sentinelles étaient très rapprochées, et leur consigne était sévère ; mais rien ne pouvait m’arrêter. Je sortais du camp toutes les nuits pour aller au cimetière du Montparnasse où je me livrais à de grands excès…
La deuxième fois, je déterrai une vieille femme et un enfant que je me traitai de la même manière que mes autres victimes ; il m’est impossible de me rappeler les dates de ces deux derniers attentats. Tout le reste se passa dans un cimetière où sont enterrés les suicidés et les personnes mortes aux hôpitaux. Le premier individu que j’exhumai dans ce lieu fut un noyé auquel je ne fis qu’ouvrir le ventre, c’était vers le 30 juillet.
Il est à remarquer que je n’ai jamais pu mutiler un homme, je n’y touchais presque jamais, tandis que je coupais une femme en morceaux avec un plaisir extrême. Je ne sais à quoi attribuer cela. Le jour de l’exhumation du cadavre dont je viens de parler, au 6 novembre 1848, je déterrai et mutilai quatre morts, deux hommes et deux femmes ; celles-ci avaient au moins soixante ans. Je ne puis fixer au juste l’époque de ces exhumations, et elles eurent lieu à peu près de quinze en quinze jours…
Dans le commencement, je ne me livrais aux excès dont j’ai parlé qu’étant un peu pris de vin, et dans la suite, je n’eus plus besoin d’être excité par la boisson ; la contrariété seule suffisait pour me pousser au mal. On pourrait croire après tout cela, que j’étais également porté à faire du mal aux vivants ; c’est le contraire : j’étais très doux avec tout le monde ; je n’aurais pas fait de mal à un enfant. Aussi suis-je certain de n’avoir pas un seul ennemi ; tous les sous-officiers m’aimaient pour ma franchise et ma gaieté ».
Brierre de Boismont, qui rapporte ces étranges aveux (1) les rapproche, d’ailleurs, d’un article publié par le docteur Castelnau dans la Gazette des Hôpitaux, sous le titre : l’« Amant de la mort », qui n’est pas sans rappeler le célèbre conte du « Rideau cramoisi » :
« …Un homme fut arrêté, dans une petite ville de province, pour un crime auquel personne ne voulait croire, et qui cependant fut prouvé aux débats : il venait de mourir une jeune personne de seize ans, qui appartenait à l’une des premières familles de la ville. Une partie de la nuit s’était écoulée, lorsqu’on entendit dans la chambre de la morte le bruit d’un meuble qui tombait. La mère, dont l’appartement était voisin s’empressa d’accourir. En entrant elle aperçut un homme qui s’échappait en chemise du lit de sa fille. Son effroi lui fit pousser de grands cris, qui réunirent autour d’elle plusieurs personnes de la maison. On saisit l’inconnu qui paraissait presque insensible à ce qui se passait autour de lui, et qui ne répondait que confusément aux questions qu’on lui adressait. La première pensée avait été que c’était un voleur ; mais son habillement, certains signes, dirigèrent les recherches d’un autre côté, et on reconnut bientôt que la jeune fille avait été déflorée et polluée plusieurs fois. L’instruction apprit que la garde avait été gagnée à prix d’argent, et bientôt d’autres révélations prouvèrent que ce malheureux, qui avait reçu une éducation distinguée, n’en était pas à son premier coup d’essai. Les débats démontrèrent qu’il s’était glissé un assez grand nombre de fois dans le lit de jeunes femmes mortes, et qu’il s’y était livré à sa détestable passion… ».
Aspects modernes de la lycanthropie et du vampirisme

On voudrait croire que les progrès considérables réalisés par la médecine psychiatrique depuis le début du siècle, ont empêché le renouvellement des phénomènes neuro-pathologiques que nous venons d’étudier. Il n’en est rien, hélas, et si la lycanthropie et le vampirisme ont, pour la science officielle, cessé d’appartenir au domaine de la magie et de l’exorcisme, ils n’en existent pas moins sous la forme criminelle. Chez certains sujets prédisposés, un choc émotionnel violent est susceptible d’entraîner un besoin d’imitation parfois poussé jusqu’à l’attentat. Il existera toujours des assassins qui auront commencé par étrangler des poulets ou assisté à des spectacles d’incendie, de viol ou de tortures. On sait le rôle néfaste que certaines miniatures illustrant un exemplaire de Suétone jouèrent, à son insu, sur Gilles de Rays et l’on a vu, récemment encore, dans le procès Denise Labbé, à quels excès pouvait conduire une littérature mal assimilée. À défaut du Diable qui servait jadis d’explication majeure, la psychanalyse populaire, le cinéma, les « comics », et les romans policiers sont de nature à créer ce choc psychique ou à développer l’état d’excitation morbide qui en résulte. On peut même très sérieusement se demander jusqu’à quel point les films d’épouvante, du genre : « Fantôme de l’Opéra », « Nosferatu le Vampire », « Le monstre de Londres », « Le Testament du docteur Mabuse », n’ont pas été à l’origine des crimes inouïs de perversité de John Haigh et de Reginald Christie.
Personne ne croit plus, aujourd’hui, à la transformation réelle de l’homme en animal. Mais le besoin de fantastique, la recrudescence de l’occultisme, parallèle au développement foudroyant des techniques scientifiques, ne tarderaient pas, la Presse aidant, à faire de nouveau admettre la mutation lycanthropique. Le vaste plateau du Tibet peuplé de fantômes et de sorciers, les rives sacrées du Gange, voire certaines landes bretonnes, sont très aptes à séduire, par leurs légendes, l’imagination candide des foules. Qu’il nous suffise de rappeler le succès qui entoura l’histoire de Ramu, ce garçon rachitique découvert à Lucknow, dans le Punjab, le 19 janvier 1954, qu’une distrophie accentuée, des yeux énormes et un système pileux particulièrement développé firent prendre pour un enfant-loup. Tout comme Pasquale Rossini, ce fou que la police romaine arrêta en 1949, alors qu’il hurlait à la pleine lune dans les jardins du Transtevere.
Mais il est aussi des « lycanthropes » et des « vampires » qui, sans présenter de prime abord les signes évidents de la maladie ou de la folie se livrent, pleinement conscients de leurs actes à des habitudes exécrables. Témoin John Haigh, ce fourbe séduisant, faussaire et mythomane, qui fit à Londres, en 1949, une confession à rendre jaloux Kuerten, Haarmann et Vacher. Pianiste charmeur et délicat, romantique en diable, Haigh n’en perdait pas pour autant le spectacle de l’agonie de ses victimes. A la paille, il absorbait leur sang, puis les laissait se dissoudre dans un bain d’acide sulfurique. Gilles de Rays et la Comtesse Nadasky ne connaissaient pas, et pour cause, ce dernier procédé qu’ils eussent d’ailleurs, jugé bien peu esthétique ! Vampire mondain, Haigh ne s’est pas contenté de la description de ses crimes, il nous en a également dévoilé les mobiles psychologiques. Mégalomane, comme beaucoup d’escrocs, il s’estimait certain d’une impunité émanant de la protection divine et prétendait commettre ses assassinats pour satisfaire à une manière d’idéal mystique. Un accident d’automobile, au cours duquel il fut amené à lécher le sang ruisselant de sa tête blessée lui fit pleinement ressentir un choc émotionnel qui n’avait rien d’inattendu. Le terrain, en effet, était tout préparé car Haigh, dans sa jeunesse, se coupait les doigts pour en mecer le sang. Il lui trouvait un goût ineffable et en voyait partout, jusque dans des rêves terrifiants qu’il accueillait avec volupté :
« Je voyais une forêt de crucifix qui se transformaient graduellement en arbres. Je crus voir d’abord de la rosée ou de la pluie dégoutter des branches. Mais, en approchant, je compris que c’était du sang. Soudain, la forêt entière se mit à se tordre, et les arbres ruissélèrent de sang. Il suintait sur les troncs. Il tombait des branches, tout rouge. J’avais l’impression de m’affaiblir, de perdre toutes mes forces. Je vis un homme qui allait d’arbre en arbre recueillir le sang. Lorsque la coupe fut pleine il s’approcha de moi : « Buvez ! », me dit-il. Mais j’étais paralysé. Le rêve s’évanouit. Mais j’avais toujours conscience de mon évanouissement, et je tendais tout mon être vers la coupe. Je me réveillai dans un état de demi-coma. Je voyais toujours la main qui me tendait la coupe que je ne pouvais atteindre, et cette terrible soif qu’aucun homme ne connaît aujourd’hui, s’installa en moi pour toujours ».
Il réussit neuf fois de suite à étancher cette soif frénétique, puis la société lui fit comprendre, au bout d’une corde, combien ses goûts vampiriques étaient peu conformes aux principes sacrés de la morale bourgeoise. Chose curieuse, en vérité ! après la France et la Hongrie, l’Angleterre est, de nos jours, devenue le pays d’élection des obsédés les plus pervers. Haigh se trompait grossièrement en jugeant son cas, unique, et il fut, si l’on peut dire, dépassé dans l’horrible et le sordide par John Reginald Christie, rapidement surnommé : le Barbe-Bleue de Notting-Hill.
Il partageait avec ce personnage légendaire une passion de collectionneur qui l’incitait à conserver le portrait, les poils, voire le corps de ses victimes, dans un placard ou sous les lames de son parquet, car, selon ses propres termes, il désirait ne pas avoir à s’en séparer !
Petit retraité, mince, chauve, portant lunettes, d’une politesse exquise et toujours parfaitement vêtu, rien ne trahissait en Christie le grand fauve, le fou de la pleine lune, l’émule de Jack l’Eventreur. Sous les prétextes les plus divers, il attirait chez lui des prostituées clandestines, provoquait une fuite de gaz afin d’éviter toute réaction de leur part, les étranglait avec un bas ou une cordelette puis, les violait quand elles avaient rendu le dernier souffle.
Chez cet homme timide qui, depuis son enfance, souffrait d’un complexe d’infériorité et de migraines comparables à celle du Sergent Bertrand, la manie sexuelle prédominante (il ne tuait pas pour voler, comme Landru ou Petiot) s’était de longue date installée. Comme Haigh, qu’il admirait secrètement, dans la confession qu’il nous a transmise, il prétend qu’une force surnaturelle le poussait à tuer au moins dix femmes et que la Mort exerçait sur lui un pouvoir fascinant :
« On a décrété que je suis nécrophile. C’est peut-être vrai. La mort m’a passionné depuis le jour où j’ai vu pour la première fois un cadavre : celui de mon grand-père. J’avais huit ans. Toutefois, je dois préciser que jamais, pour satisfaire mes goûts morbides, je n’ai utilisé le corps de mes victimes. Je finissais même par oublier qu’elles étaient là et jamais l’envie de m’est venue de les ressortir » .
Cette première réaction psychologique n’explique cependant pas entièrement le comportement criminel de Reginald Christie, qui aurait pu, attiré par la mise en scène macabre et les sombres allées des cimetières, se livrer aux actes moralement répréhensibles ; mais bien inoffensifs, des nécrophiles ordinaires . A l’inverse de ces derniers, toujours excités sexuellement, il ne parvenait guère à satisfaire ses amies de rencontre, et souvent elles le couvraient de railleries acerbes :
« A seize ans, je devins enfin un homme. Ce ne fut pas une expérience très agréable. Je me souviens encore aujourd’hui que j’avais l’impression d’être plutôt niais. J’avais peur de paraître ridicule aux yeux de ma partenaire. Et je n’oublierai jamais de quelle manière une de mes premières conquêtes se gaussa de moi et m’appela d’un nom grossier. C’était le quelibet stupide dont on m’avait gratifié, en mon adolescence. Il me mit violemment en colère. J’enrageais. J’avais beau me dire que cette raillerie n’était pas justifiée, que j’avais déjà eu des aventures « honorables » avec une douzaine de femmes, je sentais qu’il me fallait apporter la preuve décisive que j’étais vraiment un homme. C’est aujourd’hui chose faite.. Et même bien faite, car, avec des mortes il n’avait de toute évidence, pas de comptes à rendre sur sa virilité !
Au Moyen-Age, leurs horribles crimes eussent conduit Haigh et Christie au bûcher rédempteur, en qualité de sorciers ou d’adeptes de la magie noire. Leur sort, dira-t-on, ne fut guère plus enviable, et l’on éprouve même une certaine gêne à la pensée que le second dut subir la peine de mort, alors qu’il était manifestement fou. Mais, au regard de quelques criminels qui paient un juste tribut à la société, combien de pauvres démence, grâce aux progrès de la science, échappent aujourd’hui à un jugement inique et à un atroce châtiment !
Les hommes ont mis très longtemps à se rendre compte de quoi retournaient la lycanthropie et le vampirisme et la superstition l’a, plus que la raison, emporté dans bien des cas . Nous avons mentionné les opinions invraisemblables que les démonologues de la Renaissance avaient formulées en la matière, et de combien étaient rares les esprits clairvoyants. Ceux qui, bien faiblement, osaient élever la voix, passaient, tels Corneille Agrippa ou Jean Wier, pour d’affreux sceptiques ou pour des suppôts de Satan. Ils avaient aussi nettement défini l’auto-suggestion et les hallucinations du sens musculaire, que les disciples de l’école de Charcot. Tout comme Montaigne et Rabelais avaient sérieusement exposé les données du problème de l’imagination. Leur audience cependant restait nulle car l’existence des démons ne pouvait être discutée.
Enfin, les lycanthropes et les vampires présentaient l’aspect caractéristique des amis du Diable. Outre le nanisme et les déformations thoraciques, ils étaient fréquemment affligés d’anomalies et de dissymétries pathologiques du visage. La leishmaniose, la blépharoptose, leur étaient aussi communes que le prognathisme et l’acromégalie. Leur faciès de gargouille provenait d’une hérédité éthylique ou d’une dégénérescence syphilitique, plus ou moins meurtris. Ces deux fléaux ont, ne l’oublions pas, exercé de terribles ravages jusqu’à une époque tout à fait récente. Les migraines de Bertrand, les accès de manie aiguë de Vacher, l’irritabilité et les états léthargiques de Haigh, les troubles mentaux chroniques de Christie, en relèvent certainement. Jointes à l’hyperesthésie sexuelle, à l’absence de sens moral et de repentir, ces signes diagnostiques expliquent assez facilement les assassinats par lubricité et l’agoraphobie des lycanthropes.
Grâce au film, les mythes de la lycanthropie et du vampirisme ont, de nos jours, retrouvé une vie nouvelle. Reprenant pour son compte les observations cliniques de Krafft-Ebing et de Lombroso, le cinéma a parfois saisi magnifiquement le rapport liant la cruauté à la volupté. Il a su en tirer des images propres à séduire, non seulement, les lecteurs de Sade ou les fervents adeptes du culte de Civa, mais encore, des concours de peuple, parfois considérables. Il est même parvenu à rendre nécessaire pour beaucoup la vision des monstres qui jadis épouvantaient l’imagination populaire et en a fait des archétypes universellement réclamés. Il leur a conféré des signes distinctifs empruntés aussi bien à la démonologie classique qu’à une littérature parfois échevelée. C’est ainsi que le vampire se reconnaît tout de suite, qui ne projette pas d’ombre, commande aux loups, lit dans l’obscurité, transporte toujours son cercueil mais voit son pouvoir cesser au lever de l’aurore. Muettes de stupeur et de plaisir, les foules attendent que sur l’écran apparaissent les visages terrifiants de Frankenstein (2), de Nosferatu, de Dracula ou de la Créature du Lagon noir. Certains artistes, devant l’expansion prise par cette joie morbide, ont dû se spécialiser dans le rôle peu sympathique des assassins lubriques. Boris Karloff, Lon Chaney, Bela Lugosi et Ben Chapman ont si bien réussi, que leur public ne saurait concevoir qu’ils puissent se présenter sous d’autres traits que ceux des loups-garous ou des vampires.
Ces images effrayantes sont-elles aptes à satisfaire un besoin de défoulement sexuel ? L’imagination étriquée, dépouillée par un quotidien bassement matériel éprouve vraisemblablement la nécessité de ces scènes de violence et d’effroi : La Belle ne saurait se passer de la Bête et, peut-être même est-elle la Bête :
« Qui sait », dit l’Ecclésiaste, « si l’esprit de l’homme monte dans les régions supérieures ? Pour moi, méditant sur la condition des hommes, j’ai vu qu’elle était la même que celle des animaux. Leur fin est la même ; l’homme périt comme l’animal ; ce qui reste de l’un n’est pas plus que ce qui reste de l’autre ; tout est néant ».
