La Lycanthropie par Roland Villeneuve

L’Antiquité est toute remplie du récit des métamorphoses des dieux et des héros. Dans la cosmogonie égyptienne le loup faisait l’objet d’un culte particulier, après que sous cette forme Osiris eut vaincu Seth, l’esprit des Ténèbres, dont les Grecs firent Typhon. On raconte, écrit Diodore de Sicile « que lorsqu’Isis se préparait avec son fils Horus à combattre Typhon, Osiris revint des enfers et assista son fils et sa femme sous la forme d’un loup, et qu’après la défaite de Typhon, les vainqueurs désignèrent cet animal, dont l’apparition leur avait procuré la victoire, au culte des hommes » (Livre I, ch 88). Il paraît aussi prouvé qu’on lui offrait des victimes humaines et, d’après le traité talmudique Soucca, une femme juive l’insulta un jour en lui criant : « O toi maudit loup, combien de temps mangeras-tu encore les trésors d’Israël ? ». Les Juifs commettaient, d’ailleurs, les mêmes horreurs cannibales que les Égyptiens, les Phéniciens ou les Cananéens, bien que Moïse leur eût à plusieurs reprises formellement interdit de boire du sang chaud à la chasse ou devant les autels (cf. Ézéchiel XVIII,6 – XXII,2 – XXXIII.25). Enfin, ils étaient d’autant plus enclins à croire à la lycanthropie que la Bible rapportait comme véridique, l’histoire du roi Nabuchodonosor II, de Babylone qui, chassé du milieu des hommes, en vingt-sept ans durant, à manger de l’herbe comme les bœufs et vit son corps « trempé de la rosée du ciel, jusqu’à ce que ses cheveux crussent comme les plumes des aigles, et ses ongles comme ceux des oiseaux ». (Daniel IV, 33).

Le monde grec qui tendait à tout poétiser, vit la lycanthropie sous un angle bien différent. Ses demi-dieux frappèrent d’abord les idoles venues de la religion molochiste : le Minotaure, la Chimère et Kakos ; puis, les mœurs s’adoucissant, la bestialité devint l’une des constantes de la mythologie. Les faunes, les satyres et les dieux se transformèrent en animaux ou changèrent leurs amantes en biches, en génisses ou en cailles. Les métamorphoses paraissaient très normales, qu’elles fussent produites par l’effet d’une drogue comparable à celle que Circé avait jetée dans la coupe des compagnons d’Ulysse, ou par la volonté de Zeus qui, pour punir Lycaon, l’avait condamné à devenir un loup errant :

« Il s’enfuit étonné, et trouvant le silence
Dans les champs égarés qu’il quiert pour
Demeurance
Il hurle et vainement il s’efforce à parler ».
(Ovide, Métamorphoses, Livre I.)

Le réalisme des Romains ne les empêcha pas d’approuver ces croyances, voire de leur donner une extension considérable en dépit des critiques acerbes de Cicéron, d’Horace et de Juvénal. Avec sa bouche énorme, aux crocs démesurés, leur ridicule Manducus annonce le loup-garou, auquel semblent avoir plus ou moins sincèrement cru la plupart des écrivains latins. Ovide (Métam. IV) affirmait que certaines herbes pouvaient changer des adolescents en poissons :

« Nais nam ut cantu, nimiumque potentibus herbis
Verterit in tacitos juvenilia corpora pisces ».

Varron prétendait que les magiciennes d’Italie faisaient, au voyageur trop confiant, manger dans le fromage un ingrédient qui les transformait en bête de somme, tandis que Pétrone soutenait qu’en dévorant un bouquet de roses, un âne ensorcelé devait reprendre sa forme humaine. Apulée ne connaissait-il pas une simple jeune fille d’auberge, nommée Meroë qui, pour passer le temps, s’amusait à transformer son amant en castor et son voisin en grenouille ? Sous le règne de Néron, Simon l’imposteur s’était même fait une spécialité d’apparaître en public sous l’aspect d’une brebis, d’une chèvre, ou d’un vieillard et ses admirateurs enthousiastes lui avaient élevé une statue. Apollonius de Tyane ne reçut pas un tel honneur, qui, pourtant, deux siècles plus tard, voyait se prosterner à ses pieds Amasis, roi d’Egypte, réincarné dans la peau d’un lion.
Tout cela, dira-t-on, n’est que simulacre et littérature : il plaisait aux Anciens d’imaginer ces métamorphoses et ils ont brodé sur un thème qu’ils chérissaient. Les observations médicales précises font évidemment défaut, mais il semble que l’on puisse se fier à Pline (Livre VIII, ch. 22) lorsqu’il déclare, repris sous la plume de Jacques d’Autun qu’en Arcadie certains hommes se trouvaient amenés à vivre pour un temps avec les loups. C’était, en tous les cas, un bien curieux essai de guérison de l’insania lupina :

« Ces peuples avoient coustume de choisir par sort quelqu’un de la famille d’Anthée, et de conduire cet homme, jusqu’à un certain Estang, où ayant suspendu ses habits à un Arbre, il se jettoit dans l’eau, et après l’avoir traversé, on le voyoit se retirer dans une Forest, où il estoit changé en Loup, et s’attroupoit avec eux ; que si durant l’espace de neuf années, il s’abstenoit de devorer les hommes, ce temps expiré, il repassoit l’Estang, et reprenoit sa première figure ».

Les premiers exégètes chrétiens, malgré les exemples bibliques ne croyaient pas à la possibilité matérielle de la transformation lycanthropique et, plein de sagesse, Saint Augustin, qui pourtant affirmait l’existence des faunes et des satyres, considérait comme absurde qu’un homme puisse être changé en loup : « Absurdum enim est, et ab omni ratione alienum, homines in Lupos mutari, licet multi Veterum id crediderint et affirmarint » (De Civitate Dei, cap. 18). Recourant à une explication surnaturelle, il ajoutait que le démon était capable de donner à l’homme cette maladie, relevant des états hypocondriaques, sans pouvoir cependant changer sa nature, son esprit ou son corps. Autrement dit, faisant prendre la fiction pour la réalité, l’action du démon ne pouvait s’exercer que sur l’imagination.
Cette opinion sensée, confirmée par les premiers Conciles, prévalut jusqu’au jour où l’Eglise, lâchant la bride à l’imagination débordante des masses populaires, transforma en dogme des récits incontrôlables ou de simples contes folkloriques. Lorsque les bulles pontificales vinrent encourager la superstition et établir la crédibilité de l’omniprésence diabolique, la lycanthropie passa pour l’un des aspects majeurs de la Sorcellerie. Fustigeant leur hérésie en 1233, Grégoire IX déclarait, par exemple, que les Stadinghiens, au cours d’un festin diabolique, adoraient un chat noir à la queue tortillée et un homme dont le corps, à partir des reins, était velu comme celui d’un chat. Le propre du Diable n’est-il pas de se transformer sans cesse ? Et les sorciers ses amis, n’agissent-ils pas de même, se changeant, comme Mélusine, en serpent, ou comme le roi Bayan, en loup, afin de mieux dévorer les enfants ?
De phénomène jusqu’alors occasionnel, la lycanthropie allait devenir, au milieu de la Renaissance, une maladie épidémique. Faut-il s’en étonner ? Certainement pas, si l’on veut bien considérer que des esprits supérieurs, tels Bodin ou Witekind, des membres du haut clergé, des magistrats influents, étaient alors atteints d’une véritable psychose démoniaque. On se méfiait des amis de Satan, capables des crimes les plus atroces, d’autant plus qu’ils pullulaient. Ne vit-on pas un soidisant magicien, du nom de Trois-Échelles, déclarer sans rire à Charles IX que plus de cent mille sorciers infestaient son royaume ? Et les démonologues qui, eux aussi abondaient, s’empressaient de recueillir les récits les plus fantastiques, sans malheureusement se soucier de leur contenu morbide. La médecine légale et la psychiatrie n’existant pas, ils ramenaient systématiquement au démon ce qui bien souvent relevait des perversions sexuelles ou de la folie. D’après les récits qu’ils nous ont légués, une vague de crimes lycanthropiques déferla sur l’Europe entre 1521 et 1622, qui d’ailleurs intéressa surtout la France.

En l’an 1521, écrit Boguet, au chapitre quarante six de son « Discours exécrable des sorciers » (Paris, Denis Binet, 1602), « l’on exécuta trois sorciers, Michel Udon de Plasne, qui est un petit village sur Poligny, Philibert Montot, et un nommé Groz Pierre. qui confessèrent, qu’ils s’estoyent mis en loups, et qu’ils avoyent tué, et mangé en ceste forme plusieurs personnes. Michel Udon estant en loup fut blessé par le Sieur de la Chasnée, qui l’alla trouver en une cabane, ou sa femme le pensoit de sa playe : mais il avoit repris pour lors sa forme d’homme… » Le fameux onguent des sorcières opérait la transformation et, pour retrouver leur forme première, il suffisait aux lycanthropes de se frotter le visage avec certaines herbes (feuilles de laurier ou d’anis), ou de se vautrer dans une fraîche rosée . Il leur arrivait cependant de recevoir une blessure au cours d’une chasse ou d’une battue et, rentrés chez eux, ils devaient panser leurs plaies, comme nous le dit Boguet. Plus d’une femme dut s’inquiéter de voir un mari qu’elle croyait fidèle, revenir au milieu de la nuit avec un membre blessé ou lui avouer qu’il avait éprouvé le plus grand plaisir à l’accouplement avec une louve. A l’inverse, car il serait inexact de croire que le privilège de la transformation animale fut seulement réservé aux hommes, des chattes redevenaient femmes, comme dans la fable de La Fontaine. Las d’être trompés avec le Diable, ou soucieux de se débarrasser d’une épouse devenue gênante, bien des hommes durent faire passer la leur pour sorcière. Les exemples, d’ailleurs, sont nombreux des louves et des biches qui, chassées, blessées, prises en partie dans un piège conservaient l’infirmité de l’animal dans leur nouvelle métamorphose. Tous étant identiques, nous n’en citerons qu’un seul, emprunté à Boguet et mis par Bizouard en français moderne :

« En 1588, à deux lieues d’Apchon, sur le soir, un gentilhomme étant à la fenêtre de son château, vit passer un chasseur de sa connaissance auquel il dit de lui apporter de sa chasse à son retour : ce dernier en revenant fut assailli par un loup contre lequel il lâcha son coup d’arquebuse sans le blesser ; mais, s’étant précipité sur l’animal, il y eut une lutte dans laquelle il lui coupa, avec son coutelas, une patte qu’il mit dans son sac ; pourtant le loup s’enfuit. Ce chasseur en revenant entra au château, et croit offrir la patte du loup ; mais quelle fut sa surprise de trouver une main portant une bague d’or, que le gentilhomme reconnut pour appartenir à sa femme ; comme il la soupçonnait déjà, il alla à la cuisine, où elle se chauffait, le bras caché sous son tablier : il lui demanda à voir sa main, qui se trouva coupée, et force fut d’avouer ce qui s’était passé ».
Dans le dernier mois de l’année 1521, le prieur des Dominicains de Poligny eut à juger Pierre Burgot et Michel Verdun qui, non contents d’assister au Sabbat, se « tournaient » en loups et, sans distinction, dévoraient filles et garçons.

Le Parlement de Dôle condamna ensuite un lyonnais du nom de Gilles Garnier accusé, en 1573, d’avoir « en forme de loup-garou dévoré plusieurs enfants, et commis autres crimes ». Par leur concision, les attendus de l’« arrest memorable » rendu contre lui valent, nous semble-t-il, d’être entièrement retranscrits car ils rapprochent, à s’y méprendre, son cas de celui de Joseph Vacher, le sinistre éventreur des pâtres et des bergères. On y retrouve le même sadisme de dénudation, accompagné de viol, d’assassinat, de mutilation et de nécrophagie partielle au voisinage des parties sexuelles :

« L’an mil cinq ces soixante et quatorze. En la cause de messire Héry Camus docteur es droicts Conseiller du Roy nostre Sire en sa cour souveraine de parlement a Dole, et son procureur general en icelle impetreur et demandeur en matiere d’homicide commis aux personnes de plusieurs enfants devorement de la chair d’iceux sous forme de loup garou, et autres crimes et delictz d’une part. Et Gilles Garnier, natif de Lyon, detenu prisonnier en la conciergerie de ce lieu, deffendeur d’autre part. Pour par ledit defendeur tost après le jour de sainct Michel dernier luy estant en forme de loup garou, avoir prins une jeune fille de l’aage d’environ dix ou douze ans en une vigne pres le bois de la Serre au lieu dièt ès Gorges, vignoble de Chastenoy, pres Dole un quart de lieue : et illec l’avoir tuée et occise tant avec ses mains semblans pattes qu’avec ses dents : et apres l’avoir trainee avecques les dictes mains et tigres de dens iusques aupres du dict bois de la Serre, l’avoir despouillee et mangée pourtant de la chair des cuisses et bras d’icelle, et non content de ce, en avoir porté à Apolline sa femme en l’hermitage de sainct Bonnot pres Amenges, en laquelle luy et sadicte femme faisoyent leur residence.

Item par le dit deffendeur huit iours apres la feste de Toussaincts aussi dernier estant semblablement en forme de loup, avoir pris une autre fille au meme lieu, pres du pré de la Ruppe, territoire d’Authume, qui est entre ledit Authume et Chastenoit, peu de temps avant le midy dudit iour, et l’avoir estranglée et meurdrie de cinq plaies avec ses mains et dès en intention de la manger, n’cust esté la recousse qui en fut faicte par trois personnes, selon qu’il a recogneu et confessé par maintes fois.

Item pour ledit deffendeur environ quinze jours apres ladite feste de Toussaintz estant comme dessus en forme de loup, avoir prins en autre enfant masle de l’aage d’environ dix ans, pres une lieue dudit dole, entre Gredisans et Menoté en une vigne sise au vignoble dudit Gredisans, et après l’avoir étranglé et occis ainsi que les precelens, et mangé de la chair des cuisses, iambes et ventre dudièt enfant, avoir demembré une iambe du corps d’iceluy.

Et pour par ledict deffendeur avoir le vendredy avant le iour de feste sainct Barthelemy aussi dernier passé, prins un ieune garcon de la-age de douze à treize ans, estant souz un gros poirier pres le bois du village de perrouze, du coustel de Cromary, l’avoir emporté et trainé dedens ledict bois, ou il l’estrangla comme les autres enfans cy dessus mentionnez, en entention d’en manger. Ce que il eust faict n’eust esté qu’il vint tost apres des gens pour le secourir, mais l’enfant estoit gea mort, estant lors ledict deffendeur en forme d’homme et non de loup. En laquelle forme il eust mangé de la chair dudiét garçon, sans ledict secours nonobstant qu’il fust iour de Vendredy selon qu’il à par reiterees fois confessé.
Veu le proces criminel duciêt procureur general, mesme les responses et confessions reiterees et spontanéement faictes par le dit deffendeur ladicte Cour par arrest le condamne à estre ce iour d’huy conduit et trainé à renvers sur une claye par le maistre executeur de la haulte iustice, dois ladicte conciergerie iusques sur le terte de ce lieu et illec par ledit executeur estre bruslé tout vif, et son corps reduit en cendres, le condamnant en oultre aux despens et frais de iustice.
Donné et prononcé judiciairement audiêt Dole en ladicte Cour, le dix huitiesme iour du mois de Ianvier, l’an mil cinq cens septante trois. Et depuis le mesme iour prononcé audiêt deffendeur en ladicte conciergerie és presences de messire Claude Bellin, et Claude Musy, Conseillers en ladiete Cour, iuré au greffe d’icelle ».

Nous aurions de beaucoup préféré connaître les origines de la dépravation de Gilles Garnier et s’il présentait les stigmates organiques d’un criminel, au fait qu’il ait dévoré de la chair humaine un vendredi. Les témoignages des auteurs du temps sont, hélas ! muets sur tout ce qui touche aux anomalies cérébrales ou à la dégénérescence héréditaire. Enfin, l’autopsie n’était jamais pratiquée, qui nous eut exactement fixés sur la nature des attentats. L’impulsion meurtrière, jointe à la fureur de l’appétit génésique entraînant certains sujets à pratiquer aussi bien la pédérastie que l’infanticide. Tel ce campagnard qui fut exécuté à Bedburg, aux environs de Cologne, en 1589 et dont voici la complainte :

« Chose épouvantable !
Ce misérable avait une ceinture magique
Aussitôt qu’il la mettait autour de ses reins,
Il devenait un loup féroce.
Il a dévoré treize petits enfants,
Il a égorgé son propre fils.
Il lui a fendu le crâne et dévoré la cervelle.
Trois vieillards ont péri sous ses morsures ! »

L’histoire de ce paysan est toute proche de celle de Jacques Rollet, pauvre vagabond qui s’accusa en 1598, devant la prévôté d’Angers, d’avoir mangé quantité d’adolescents. Il fut pris sur le fait et, pour une fois, l’illustre démonologue de Lancre, nous a transmis une observation très précise d’aberration sexuelle : « L’enfant, écrivait-il, avait les cuisses, la nature, tout le gros du corps, et la moitié de la face mangé, et la chair qui était à l’endroit, paraissait évidemment être hachée et découpée comme avec des dents ou ongles de bête, et que ledit Rollet avait la face et le dedans des mains toutes sanglantes ».

Les femmes n’étaient pas moins enragées que les hommes à commettre les pires méfaits. Clara Geissler, par exemple, avoua sous la torture qu’elle avait bu le sang des dix-sept petits dont à soixante-neuf ans (!), le Diable l’avait gratifiée (cf. Janssen, ouv. cit., tome VIII, pp. 704-705). Parfois elles se déplaçaient par bandes et l’on vit, en 1604, aux environs immédiats de Lausanne, cinq sorcières changées en louves, ravir en plein jour un enfant qu’elles livrèrent à des complices. Le Diable, rapporte de Nynauld, « en présence de toutes succea tout le sang de cet enfant par le gros doigt du pied, puis (elles) descouperent le corps en pièces pour le faire bouillir dans un chauderon, duquel elles en mangerent une partie, et de l’autre en composerent leurs onguens avec autres choses, comme depuis toutes cinq l’ont confessé estans apprehendees par la Justice et menees à Lausanne (sic), ou je les ay veu brusler, et faire leur procez ».

S’il est un point sur lequel catholiques et protestants tombaient d’accord au seizième siècle, c’est bien sur celui de la toute-puissance du démon. Luther voyait le diable jusque dans les singes et les perroquets ; Fischart, Melanchthon, Gaspar Peucer affirmaient, après Molitor et Sprenger, que les hommes peuvent effectivement se transformer en loups. Se retranchant derrière l’autorité des Anciens et interprétant à la légère un texte de saint Thomas d’Aquin, le juriste Bodin en était même venu à prétendre que le Diable est capable d’opérer des miracles. Il écrivait : La chose la plus difficile à croire, et qui est plus admirable est, le changement de la figure humaine en beste, et encore plus de corps en corps. Toute fois les procés faicts aux Sorciers et les histoires divines et humaines, et de tous les peuples font la preuve très certaine… Or si nous confessons que les hommes ont bien la puissance de faire porter des roses à un cerisier, des pommes à un chou, et changer le fer en acier, et la forme d’argent en or, et faire mille sortes de pierres artificielles, qui combatent les pierres naturelles, doibt on trouver estrange si Sathan change la figure d’un corps en l’autre, veu la puissance grande que Dieu luy donne en ce monde élémentaire… » (1). Dépassant Bodin, Henri Bullinger osait même déclarer que Dieu avait expressément autorisé Satan à enseigner les maléfices à ses disciples, en vue de faire de ces derniers « les exécuteurs de ses justices ».

Telles étaient les opinions répandues parmi tous ceux qui considéraient comme indubitable la transformation animale ; d’autant plus réelle, si l’on ose dire, qu’elle relevait d’un état surnaturel. Divers démonologues, et ils ne me manquaient pas de courage, affirmaient tout au contraire, avec Jean Wier, Corneille Agrippa et Pomponace, que seule l’imagination faisait croire à la transformation et que le Diable n’avait rien à voir avec une maladie purement cérébrale. Geyler de Keyserberg relevait dès 1508, l’absurdité de la métamorphose lupine, et Hermann Neuwaldt, professeur de médecine à Helmstadt déclarait : « quiconque prétend que le Diable peut changer la nature d’une créature de Dieu, extravague ; il a perdu le sens ; il ignore les principes de la vraie philosophie » (Janssen, ouv. cit. t. VIII, p. 627). En d’autres termes, la lycanthropie n’existait pas davantage que l’incubat et le succubat ou que le transport réel au sabbat. Enfin, du point de vue théologique, la lycanthropie correspondait non à un changement de substance, mais à une modification accidentelle, le Diable ne pouvant, comme Dieu, effectuer le changement d’une substance en une autre substance. N’était-ce pas même pure impiété que de penser qu’il eût le pouvoir de modifier l’essence des choses ? Cependant, la majorité des démonologues tenait ce changement pour possible grâce à l’intervention satanique. D’esprit assez subtil, ils repoussaient le miracle cher à Bodin, et prétendaient que la métamorphose s’opérait de la façon suivante : le démon fascinait un individu déterminé, lui donnait une fausse apparence, augmentait ses forces et, dans le même temps, il fascinait sa victime et les témoins éventuels. Comme on le voit, le tour était rapidement joué, et très aisément, puisqu’il était admis depuis Saint Augustin que par ses « prestiges », le Diable pouvait agir sur la rétine, créer des écrans d’air, ou « de vapeurs et d’exhalaisons tempérées par la lumière » (Jacques d’Autun).

En tant que médecin, de Nynauld, a étudié de fort près la nourriture habituelle des « Sorciers », très lourde à digérer (châtaignes, pois, choux, lentilles, chair de bouc) et il la déclare justement propre à troubler les sens et à dépraver les facultés intellectuelles. Quant aux simples, qui entrent dans la composition de leurs onguents, ils sont, dit-il, tout à fait aptes à causer des cauchemars ou des visions. A la graisse d’enfant, les amis du Diable ont coutume d’ajouter la belladone, la morelle furieuse, l’aconit, l’opium, la cigüe et le synochytides « qui fait voir les ombres des enfers ».

L’auteur d’observations aussi précises aurait dû, semble-t-il, comme ses confrères Wier et Pomponace, savoir exactement à quoi s’en tenir au sujet des loups-garous. Pourtant, ce médecin qui ne croyait pas à la véracité du phénomène lycanthropique, ne doutait pas un instant de la réalité des sorciers et de l’efficacité de leurs onguents. Il distinguait, d’ailleurs, la lycanthropie diabolique de la lycanthropie naturelle, maladie mélancolique due à la « vertu des vapeurs et fumées intérieures qu’exhale la colère noire », dans le cerveau de ceux qui s’imaginent être transformés en loups.

Presque tous les contemporains partageaient malheureusement les idées de Nynauld qui, d’ailleurs, portent bien la marque d’une époque obsédée par le Satanisme. Ils ne songeaient même pas que la transformation animale pût relever d’un état morbide et qu’une thérapeutique appropriée aurait guéri certains sujets. Confondus avec la foule immense des sorciers, les lycanthropes, vrais ou faux, étaient, comme eux, passibles du bûcher. Et l’on peut se demander combien de malheureux vagabonds ou insensés — en l’absence de la preuve qu’un cadavre eût fournie — payèrent de leur vie une dénonciation parfois anonyme, assimilés qu’ils étaient aux obsédés nécrophages et aux criminels sadiques, dont le nombre devait malgré tout demeurer très restreint.

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