
Mᵉ Maurice Garçon, l’avocat bien connu, vient d’enrichir la Bibliothèque des Initiations Modernes d’une étude sur Vintras, hérésiarque et prophète, qu’il a cru devoir compléter par une enquête sur la Société infernale d’Agen, parue au Mercure de France. Nous sommes ainsi minutieusement documentés, à la fois sur le mystique de Tilly-sur-Seulle et sur l’origine méridionale de la mystification des hosties sanglantes.
Un doute subsiste cependant. Vintras ne fut-il qu’un vulgaire imposteur, ou devons-nous l’envisager comme un sujet capable de produire des phénomènes d’ordre supranormal ? Il nous apparaîtrait comme un honnête visionnaire, convaincu de la réalité de ce qu’il était seul à voir et à entendre, si durant plus de trente-cinq ans, il n’avait joué le rôle de médium provoquant des apports d’hosties miraculeuses.
Cette médiumnité hypothétique n’eut rien de spontané de la part de Vintras, qui l’emprunta, bel et bien à une hystérique d’Agen, possédée du démon et abondante productrice d’hosties profanées, diaboliquement restituées. L’histoire de cette détraquée nous est contée en tous ses détails par Mᵉ Maurice Garçon d’après un manuscrit de la Bibliothèque Nationale, intitulé L’Affaire d’Agen (FR. nouv. acq. 11.053).
Nous apprenons ainsi qu’une dame charitable d’Agen reçut en 1835 les confidences d’une malheureuse, qui se rendit intéressante en s’accusant de sacrilèges effroyables. Cette Virginie, dont le nom patronymique reste inconnu, prétendait n’avoir jamais été baptisée ; en revanche, à l’âge de douze ans, soit vers 1815, elle affirmait avoir été entraînée dans une maison de la ville, où un autel était consacré au Diable. Là, au milieu d’une assemblée composée des personnes les plus éminentes de la cité, elle avait écrit de son sang un pacte portant ces mots :
Je me consacre à Satan, en promettant de ne servir et de n’adorer que lui seul, jurant haine à Dieu.
Un vrai prêtre officiait en l’honneur de Satan et présidait à la profanation en commun d’hosties consacrées. Mais les hosties consacrées par le prêtre sataniste étaient moins appréciées que celles qui provenaient des églises, où Virginie allait communier jusqu’à quatre ou cinq fois par jour, en escamotant chaque fois l’hostie pour la livrer aux satanistes. Ceux-ci conservaient en un coffret les hosties destinées à être souillées avec des raffinements d’infamie.
Pendant vingt-cinq ans, Virginie confessait avoir servi le Diable dans des conditions d’ignominie dont elle ne faisait aucun mystère. Elle eût des velléités de révolte et aborda plus d’une fois le tribunal de la pénitence ; mais le Diable l’avait toujours empêchée de parler, jusqu’au jour où elle rencontra la pieuse Mᵐᵉ Belloc, dont l’approche fut pour elle le salut.
Cette âme pure fut épouvantée par les révélations de Virginie, qu’elle résolut de convertir avec l’aide de l’abbé Degans, qui devait devenir, en 1837, supérieur du petit Séminaire. Ce saint homme était crédule et, lorsque Virginie se montra incapable de nommer un seul membre de la Société infernale, ou de désigner la maison maudite, il admit l’intervention du Diable empêchant la sataniste de dénoncer ses complices. Jamais il ne lui vint à l’idée d’attribuer à une maladie de l’imagination les récits de sa pénitente, retenue sous la domination du démon. Car, en dépit de ses promesses et de l’horreur qu’elle en éprouvait, Virginie retournait malgré elle à la mystérieuse demeure où se célébrait le sabbat. Elle déplorait ses escapades involontaires, dont elle ne cachait rien à sa protectrice confuse et à l’abbé, qui rougissait de l’étalage des plus révoltantes turpitudes. Prolixe sur ce qui se passait en présence de Satan, Virginie restait obstinément muette sur le lieu de réunion des satanistes.
A force de prières, de supplications et même de menaces, on obtint de Virginie de résister à l’attraction du sabbat, si bien que le 15 février 1838 elle fut baptisée. Ici se place un incident qui n’est pas clair. Empêché au dernier moment, l’abbé Degans ne put administrer lui-même le sacrement et fut remplacé tout juste par le prêtre sataniste, qui, du coup, aurait dû être connu. Il n’en est rien, car ce baptême ne semble pas avoir eu de témoins. Gravement malade, Virginie était alitée ; le sataniste s’était glissé à son chevet à la manière d’un fantôme.
Le baptême diabolique devait restituer au Malin son empire sur Virginie ; mais, redoublant de prières, l’abbé Degans et Mᵐᵉ Belloc entrèrent en lutte avec Satan. A partir de ce moment, Virginie eut des crises de possession. Le Diable la tourmentait pour la contraindre de revenir à lui. Pour no laisser à la démoniaque aucun doute sur ses intentions, il lui dépêcha la propriétaire de la maison, siège des réunions de la Société infernale. Cette femme, que nul ne vit hors Virginie, et dont celle-ci ne put prononcer le nom, promit guérison et tranquillité moyennant retour à Satan. Mais Virginie fut héroïque : elle supporta par la suite d’affreuses brûlures et des tortures variées, plutôt que de se détourner de la bonne voie.
Le mercredi saint 1838, Virginie communia. Le lendemain, le Diable laissa tomber sur son lit une hostie brisée. Elle provenait du coffret des Satanistes, et venait d’être rapportée miraculeusement. Les amis de Virginie ne doutèrent pas du miracle et implorèrent le ciel avec tant de ferveur, qu’il se renouvela.
Sommé au nom de Jésus-Christ, Satan vint jeter à la tête de Virginie de nouvelles hosties. Elle seule voyait le Diable, mais les hosties miraculeuses étaient visibles et palpables ; il en vint successivement près de 3.000, dont 140 ensanglantées.
Le 22 mai, un petit démon de la dimension d’une carafe vint avec Lucifer, qu’il escorta par la suite régulièrement, tout en restant spectateur passif des apports d’hosties. Le 9 juin, le diablotin se mit à recueillir pieusement les hosties éparpillées par le Diable et prit une attitude si respectueuse pour les présenter à Virginie, que celle-ci reconnut en lui un ange. C’était en effet son ange gardien, qui, bien que piteux, entreprit de protéger efficacement la pénitente décidée à rompre avec Satan. Ce fut ce protecteur, qui, le 15 août, en présence de 50 hosties restituées, s’écria : Mon Dieu, tout est apporté ! Du coup Virginie se sentit guérie d’une paralysie qui la privait de l’usage de ses jambes depuis de longs mois.
Désormais, elle put aller à l’église et se montrer en public. Le Diable en profita pour l’assaillir en pleine rue ou au cours du service divin. Cela fit scandale et l’évêque intervint en chargeant deux théologiens d’examiner Virginie. Reconnue possédée, elle fut soumise à des exorcismes quotidiens, qui eurent pour théâtre la chapelle des Dames de la Miséricorde. Le spectacle fut édifiant à sa manière, car le Diable blasphémait avec rage par la bouche de Virginie, qui joua son rôle supérieurement jusqu’en janvier 1839. Les séances furent alors interrompues en raison de la maladie de l’un des exorcistes. Mais elles reprirent dès le 21 février. Ce qui frappait le plus, c’est qu’elles provoquaient des apports d’hosties, alors que la Société infernale n’en possédait plus et que tout le clergé d’Agen exerçait un contrôle minutieux sur les communions. Sommé de s’expliquer, le Diable insinua que d’autres satanistes opéraient à Bordeaux, cours d’Albret.
Le jour de Pâques, l’assaut suprême fut donné par le Diable, qui provoqua une crise si violente qu’on crut Virginie morte. En revenant à elle, sa joie fut grande, car elle se sentit définitivement guérie de sa paralysie et de son obsession.
Désormais, en effet, le démon fut victorieusement repoussé dès qu’il approchait de Virginie. Dompté, il apportait presque quotidiennement des hosties. Puis Jésus prit l’habitude de visiter la convertie pour lui faire des communications d’orthodoxie de plus en plus contestable, d’autant que les mystiques d’Agen se mirent en relation, en 1840, avec un visionnaire qui s’était révélé le 6 août 1839 en Normandie. Réincarnation du prophète Elie, il se nommait Vintras et prêchait à Tilly-sur-Seulle la religion des Temps nouveaux.
Cette innovation fut condamnée par l’évêque de Bayeux en 1841 et par Grégoire XVI, le 8 novembre 1843. Les autorités ecclésiastiques d’Agen qui furent pitoyables à Virginie victime du Diable, jugèrent sévèrement son prophétisme. Une enquête fut ouverte et recueillit au minimum 175 témoignages. En 1846, l’évêque en prit texte pour taxer Virginie de mensonge. Hystérique, elle avait inventé de toutes pièces sa Société diabolique, sa guérison fut simulée. Quant aux hosties, elle en avait acheté en ville sans recourir au Diable. Enfin Jésus lui communiquait des hérésies ! Ne retenons de toute cette aventure que le phénomène des hosties, dont les témoins furent profondément impressionnés. Informé par ses adeptes d’Agen, Vintras crut au miracle et sollicita pour le sanctuaire de Tilly quelques spécimens des hosties ensanglantées. Son insistance fut vaine, le corps du Christ marqué de son sang ne devait sortir de la demeure miraculeusement sanctifiée. Une zélatrice de Vintras, Mᵐᵉ Cassini, se rendit alors dans le Midi, pour contempler du moins les hosties merveilleuses. Tout en s’extasiant jusqu’au délire, cette habile personne parvint à escamoter deux hosties maculées à souhait. Son pieux larcın accompli le 1 décembre 1841, elle se hâta de retourner à Tilly-sur-Seulle, où l’une des hosties dérobées fut insérée entre les deux verres d’un médaillon (1). Elle avait été rapportée d’Agen marquée d’une tâche brune de sang desséché, or cette tâche affectait maintenant la forme d’un cœur rayonnant, humide d’un sang vermeil. Une fois sous verre, elle se mit à saigner. Le 3 mars 1842, une seconde hostie apparut dans le médaillon, derrière la première ; elle aussi saignait d’un cœur surmonté d’une croix. Puis, 78 hosties, toutes plus ou moins ensanglantées, apparurent dans les trois jours. Il faut croire que, même en miracle, n’y a que le premier pas qui coûte, car la multiplication des hosties se poursuivit ensuite capricieusement jusqu’à la mort de Vintras (7 décembre 1875).
Que devons-nous penser de ces apports d’hosties, dont Vintras devint le médium en captant le courant diabolique déterminé par la possédée d’Agen ? Ce qui est certain, c’est que nous ne sommes pas en présence d’une supercherie grossière. Il semble, au contraire, que des trucs d’une subtilité anormale aient pu intervenir. Virginie mentait, mais, dans son détraquement, restait-elle capable de distinguer entre l’imaginaire et le réel ?
Or, les métapsychistes savent que ce qui s’imagine avec une conviction absolue tend à s’objectiver. Une imagination exaltée devient une magicienne productrice de prodiges. Jusqu’à quel point Virginie a-t-elle pu provoquer des apports effectifs ? Aucun contrôle scientifique ne nous fixe à cet égard ; mais des facultés supranormales auraient pu être en cause.
En ce qui concerne Vintras, rien ne nous autorise à supposer qu’il ne croyait pas en lui-même. La foi est contagieuse. Disposé à croire, Vintras s’est assimilé les croyances des esprits exaltés de son temps, puis l’exaltation de sa foi l’a conduit au visionnisme : il est devenu prophète très naturellement, attirant des disciples dont la crédulité renforçait la sienne.
Les hosties d’Agen lui apparurent comme miraculeuses et il ambitionna pour son Œuvre de la Miséricorde la faveur divine dont bénéficiait Virginie. Que s’est-il passé quand il fut mis en possession d’une hostie tâchée de sang brun coagulé depuis longtemps ? L’imagination, génératrice de stigmates sur les corps des mystiques nerveusement ébranlés, a-t-elle provoqué à Tilly-sur-Seulle un phénomène supranormal ? Les conditions s’y prêtaient : c’est tout ce que nous pouvons affirmer. Il reste acquis que Vintras croyait aux hosties, car autrement il n’eut pas pris la peine d’en faire voler deux par Mᵐᵉ Cassini.
Supposer que l’hostie maculée soumise à une analyse chimique lui ait révélé le truc des maculatures, qu’il aurait perfectionné, c’est méconnaître la mentalité de Vintras. Le prophète manquait de culture scientifique et n’avait pas la moindre notion d’un certain bacille qui s’attaque au pain pour y produire des taches rouges, bacille dont l’intervention tant à Agen qu’à Tilly semble très improbable.
Notons que la bonne foi de Vintras n’exclut pas de sa part des fraudes médianimiques. Les médiums opèrent en un état qui n’est pas celui de la pleine conscience. Quand ils sont en transe, ils ne contrôlent plus leurs actes et trichent, à moins d’être mis dans l’impossibilité matérielle de le faire. Virginie et Vintras furent des sujets anormaux exerçant leurs talents en dehors de toute précaution prise contre la fraude ; il nous est donc impossible d’accepter, comme faits démontrés, les prodiges qui leur sont attribués ; mais il est vraisemblable que des facultés d’ordre métapsychique furent en jeu dans la production des « miracles » d’Agen et de Tilly-sur-Seulle.
Il est à remarquer qu’après la mort de Vintras, aucun des pontifes de sa religion n’hérita du don des hosties. On cite cependant un adepte italien qui aurait été favorisé de quelques apports d’hosties ensanglantées.
Remercions en terminant Mᵉ Maurice Garçon de nous avoir très objectivement documenté sur cette énigme d’une thaumaturgie suspecte qui intéresse les métapsychistes.
(1) La seconde hostie fut attribuée à la chapelle du château de Sainte-Paix, dont le propriétaire était un généreux adepte de Vintras.
