Moins crédule que le peuple en matière de sorcellerie, l’Archiduc Sigismond d’Autriche eut recours aux lumières d’Ulric Molitor, docteur ès lois de la cour de Constance, pour se faire une opinion sur les poursuites dirigées contre les sorcières, car le prince était humain et répugnait aux supplices infligés pour des crimes qu’il estimait invraisemblables.
Molitor étudia la question de son mieux et fit à son souverain un rapport rédigé sous forme de colloque et qu’il signa le 10 Janvier 1489.
Intitulé De Lamiis et phitonicis mulieribus, ce document fut imprimé la même année à Cologne et devint l’ancêtre de nos traités d’occultisme. La reproduction phototypique qui nous en est offerte ne se différencie en rien de l’original tiré en noir avec rubriques rouges. C’est la première fois qu’un incunable est aussi fidèlement reproduit, d’où la haute valeur bibliographique de ce très bel ouvrage.
Il serait d’une lecture laborieuse sans la traduction, qui exempte de retour aux versions latines dont l’habitude est perdue. Chacun peut ainsi apprécier l’argumentation qui est destinée à lever les scrupules de l’Archiduc, car, si les sorcières n’ont pas les pouvoirs qu’on leur attribue et dont elles se vantent à l’occasion, il n’en est pas moins établi qu’elles se vouent au Diable et qu’elles méritent la peine de mort.

En discutant avec Molitor et son ami Conrad Schatz, administrateur de la Justice, Sigismond a beau faire les objections les plus sensées, il est tenu de s’incliner, non devant les faits, mais devant les autorités qu’on lui cite. Se demande-t-il si les sorcières peuvent provoquer tonnerre, pluie et grêle, il lui est répondu par des passages de la Bible et de l’Apocalypse. L’archiduc récuse saint Jean, qui n’a pu voir le tableau de sa vision « que dans son imagination », mais les maléfices opérés devant Pharaon et ceux accomplis sur Job sont des faits rapportés par les Saintes Ecritures et nul n’ose douter de leur réalité.
A lire Molitor, on conçoit que les Maçons français soient moins entichés de la Bible que leurs FF.∴ anglo-saxons. La prétendue parole de Dieu est responsable de jugements épouvantables, rendus de la meilleure foi du monde par des hommes qui ne vivaient qu’à être justes, car les magistrats du moyen-âge étaient sincères et déploraient le plus souvent d’être tenus en conscience de faire brûler les sorcières.
Victimes du Diable, habile à troubler leurs sens, elles croyaient aller au Sabbat corporellement, alors qu’elles rêvaient plus intensément que d’ordinaire. Leurs prédictions se basent sur des indices qu’elles ont pu percevoir directement ou par l’entremise du Diable ; mais comme Dieu est seul maître de l’Avenir, toutes les conjectures divinatoires restent sujettes à caution.
Le Diable ne peut d’ailleurs rien entreprendre sans la permission de Dieu. Il lui fallut une autorisation formelle pour éprouver Job, et si Jésus n’s’était pas laissé attendrir par les démons qui, au sortir du possédé qu’ils venaient de quitter, le suppliaient de les laisser se réfugier en un troupeau de porcs, la troupe serait restée sans domicile.
Esprit pondéré, digne de la confiance de Sigismond, Molitor limite sagement les pouvoirs de Satan et lui refuse la procréation d’êtres humains.
La mère de Merlin n’eut des œuvres d’une incube qu’une feinte grossesse, qui se termina par un accouchement illusoire ; mais le Diable présenta au bon moment un enfant né naturellement d’une autre femme et qu’il avait dérobé en vue de le substituer au produit inconsistant de la fausse gestation. L’Archiduc admet difficilement que Dieu puisse se prêter à pareil manège, mais Molitor fait remarquer qu’un enfant qui n’a pas reçu le baptême appartient au Démon !!
En ce qui concerne la possibilité des métamorphoses, les compagnons d’Ulysse sont pris à témoins ; mais Sigismond n’est pas convaincu. « Tu me racontes une fable, dit-il. Les fictions que les poètes ont imaginées ne méritent aucune créance. » Les interlocuteurs du prince estiment qu’il ne faut pas rejeter les récits poétiques, surtout quand un auteur catholique comme Boèce s’en fait l’écho. Et quand saint Augustin accepte comme vraie la fable d’Apulée, selon laquelle Lucius fut mémorphosé en âne, nous n’avons qu’à nous incliner devant cette autorité. Le Traité de l’Esprit et de l’Ame, du même docteur sacré, et d’autres écrits canoniques abondent en preuves d’altération absolue de l’aspect des personnes. C’est ainsi que Simon le Magicien, pour échapper à une arrestation, donne son propre visage à un certain Faustinien qui est arrêté à sa place. Le même Simon se fit décapiter devant Néron, en se substituant un bélier, que tous les spectateurs prirent pour lui. Rien de moins contestable encore que l’histoire des deux vieilles tenancières d’une auberge, qui transformaient en bêtes de somme les voyageurs isolés. Un jeune homme mué en âne rendait de grands services et fut acheté par un riche voisin ; mais s’étant jeté à l’eau, le baudet s’y débattit si bien, qu’il y laissa sa forme animale et se retrouva homme en regagnant le sec. Sigismond est abasourdi : « Tu m’accables, dit-il, de tant d’histoires et d’autorités que je ne sais plus quel parti adopter ».
Finalement l’Archiduc admet la puissance illusionniste du Diable et se désintéresse des sorcières, puisque ces scélérates pactisent avec Satan en reniant leur baptême, alors qu’un simple signe de croix aurait mis en fuite leur tentateur, comme le démontre l’aventure de Justine, la pieuse vierge d’Antioche, que le mage Cyprien entreprit en vain de livrer à son amant avec l’aide du Démon. Celui-ci dut se reconnaître impuissant devant cette frêle chrétienne qui se couvrait d’un signe irrésistible. Cyprien en conçut un tel mépris pour le prince des diables que, dégoûté de magie, il se fit chrétien et saint.
Le traité composé par Ulric Molitor pour calmer les scrupules de son souverain n’a été reproduit qu’à raison de 500 exemplaires, ce tirage restreint risque d’être promptement épuisé, car aucune bibliothèque d’occultisme ne peut se dispenser d’acquérir cet ouvrage classique.
Diogène GONDEAU Alias Oswald Wirth
