Tout le monde a entendu parler de l’Occultisme, mais ce concept demeure pour la plupart des gens bien vague, bien obscur. Interrogé là-dessus, l’« homme de la rue » ne pourra donner que des indications imprécises et pittoresques tout à la fois : « c’est l’emploi des forces mystérieuses et maléfiques », « c’est ce qui fait vivre les cartomanciennes et les fakirs », etc…
Le mot « occultisme » n’a cessé, au surplus, d’être vulgarisé et galvaudé, si bien que nombre d’auteurs sérieux — et, tout particulièrement, les représentants de l’école « traditionaliste » (celle de René Guénon et de ses disciples) — en répudient l’emploi. Pourtant, nous estimons — avec Robert Amadou et d’autres spécialistes éminents — que ce concept doit être conservé par l’historien des idées ou le psychologue. L’« occultisme » répond, en effet, à une structure mentale caractéristique.
Mais, qu’est-ce donc que l’Occultisme ?
Une définition très répandue le caractérise ainsi: c’est la croyance à l’existence de phénomènes qui ne peuvent être expliqués par des lois scientifiques. Mais, ainsi défini, l’« occultisme » se confond avec la religion : toute croyance au surnaturel, au miracle devient de l’« occultisme » !
En donnant la définition précitée, on commet une assimilation arbitraire : le mystérieux n’est, somme toute, que l’aspect pittoresque, populaire des doctrines et des pratiques occultes.
(Pour faire une parenthèse, nous estimons que l’étude objective, systématique, de tous les phénomènes mystérieux est aujourd’hui nécessaire. Et nous rappellerons que les métapsychistes n’affirment nullement l’existence de faits qui violent le déterminisme scientifique : ils cherchent, au contraire, à expliquer scientifiquement les phénomènes attribués d’ordinaire à des actions magiques, aux démons, aux « esprits », etc. Il est aussi arbitraire de nier en bloc un ensemble de phénomènes — les maisons hantées, par exemple — que de voir des agents mystérieux partout. Les « rationalistes » militants feraient bien de méditer ce mot du prince même des « sceptiques », Bayle : « Ne croire rien, ou, croire tout, sont des qualités extrêmes qui ne valent rien ni l’une ni l’autre ».
Réponse aux questions d’un Provincial, chap. XXXIX).
Quoi qu’il en soit, l’occultisme n’est pas la métapsychique ou la parapsychologie. Même dans le domaine si « spectaculaire » de la magie, la réalité ou la non-réalité objectives des phénomènes produits n’intéresse pas, au fond, l’historien spécialisé. Ce qui est important, pour ce dernier, ce sont les croyances magiques. Il est fort possible, après tout, que les innombrables phénomènes (de lévitation, par exemple) que rapportent diverses traditions magiques ne soient pas objectivement « vrais » ; pourtant, l’omniprésence de ces traditions est en elle-même, pour l’historien des religions et pour le psychologue, quelque chose de hautement significatif.
Pour l’esprit humain, croire et pouvoir aboutissent en fait aux mêmes conséquences idéologiques.
Comment définir alors l’occultisme ?
Étymologiquement, c’est la science secrète, la science des choses cachées, qui doivent être soigneusement dissimulées au commun des mortels. L’occultisme, c’est, dit-on, le domaine des « secrets » redoutables. Pourtant, il faut faire certaines réserves : tout d’abord, on range dans l’immense édifice disparate appelé « occultisme » des systèmes qui n’ont rien de « caché », d’« interdit ». (C’est ainsi que les conceptions de Swedenborg, par exemple, n’ont rien de secrètes. Le « visionnaire » suédois s’est efforcé, au contraire, de les répandre le plus possible dans le public par ses livres). D’autre part, même là où existent les règles les plus impératives du secret, il faut remarquer que ce dernier n’est jamais absolu et ne s’applique en fait qu’à un domaine très spécial.
C’est ainsi que, sauf rares exceptions, les sociétés secrètes initiatiques n’ont guère de scrupule à laisser découvrir leurs doctrines métaphysiques (sur les rapports de la Divinité et du monde, sur la destinée de l’âme humaine, etc.). En revanche, elles veillent jalousement — pas toujours avec succès d’ailleurs (toute institution humaine a ses renégats…) — sur les rites initiatiques eux-mêmes, sur les « épreuves » qui sont censées procurer à l’initié l’accès même à la connaissance métaphysique (inaccessible, en principe du moins, au profane).
Caractériser l’ensemble disparate de doctrines et de pratiques de l’« Occultisme » par le « secret », c’est, de plus, faire une véritable tautologie, qui n’apprend rien de nouveau.
Ce n’est que par la mise en valeur des tendances profondes qui sont à la racine même de toute expérience de type occultiste qu’il est possible de délimiter avec suffisamment de précision le domaine de l’« Occultisme ».
Certes, l’immense variété, le disparate fantastique des innombrables doctrines et pratiques qualifiées d’« occultistes » donnent le vertige à l’historien spécialisé. Les métaphysiques de l’Inde, l’astrologie, le gnosticisme chrétien, les rites de la Franc-Maçonnerie, les recherches des alchimistes, le spiritisme contemporain… (nous citons au hasard) autant de domaines divers classés plus ou moins valablement sous le nom d’« occultisme » !
Pourtant, il est facile de découvrir entre tous les systèmes « occultistes » — même ceux n’ayant jamais eu de contacts mutuels, dans le temps ou dans l’espace — une similitude structurelle remarquable, un « air de famille » indéniable. C’est que tous ces systèmes procèdent, en définitive, d’une même expérience psychologique initiale : d’où l’intérêt d’une phénoménologie de l’expérience occultiste, que nous ne pouvons qu’esquisser ici, mais qui mériterait toute une étude.
A la racine de toute expérience de type « occultiste », on trouve toujours une angoisse spéciale, qui résulte d’une insatisfaction de la condition humaine. L’homme se révolte contre les limites (spatiales et temporelles) qui l’enserrent. Mais, en même temps qu’il se révolte contre la réalité, l’« occultiste » pressent qu’il existe un « au-delà » de la réalité sensible, quelque chose de caché « derrière » le monde des apparences. Tout système occultiste présuppose l’existence d’une surnature, dont les rapports avec la réalité peuvent être conçus, selon les systèmes, sur deux modes distincts : « transcendance » absolue (voyez, par exemple, la distinction faite par les gnostiques chrétiens entre le Plérôme, « plénitude », le monde transcendant de la Lumière, — et le Kénôme, ou « viduité », c’est-à-dire le monde des phénomènes, du mal et des ténèbres) ou, au contraire, « intrication » intime (cf. l’image du pot de fleurs, dans lequel la terre et l’eau occupent le même espace tout en s’interpénétrant. André Breton dit des choses assez analogues, dans ses vases communicants, sur les rapports dialectiques entre « réalité » et « surréalité »).
A cette intuition d’une « surnature » est toujours lié un troisième « postulat » de l’expérience occultiste. Si l’homme est tellement insatisfait du monde dans lequel il vit, c’est qu’il est un être déchu, un dieu qui se souvient des cieux. Il existe en l’homme des facultés latentes, qui ont été perdues mais qui peuvent être recouvrées. Leur récupération permet précisément à l’occultiste d’entrer en rapport avec le monde invisible, avec la « surnature ».
Mais selon quelles lignes de forces va s’orienter l’expérience occultiste ? En dépit de leur extrême diversification, les buts de l’occultisme se ramènent facilement à deux ambitions principales : connaitre et agir.
L’occultisme possède, en conséquence, deux visages, qui peuvent coexister mais qui, bien souvent, s’opposent l’un à l’autre.
Selon qu’il recherchera la connaissance ou les pouvoirs, un système occultiste sera « gnostique » (recherche de l’illumination, métaphysique totale, permettant à l’homme de connaître la Réalité dernière, l’Absolu, de résoudre le problème général de l’existence, de répondre aux trois énigmes éternelles : d’où venons-nous ? où sommes-nous et que sommes-nous ? où allons-nous ?) ou, au contraire, « démiurgique » (recherche « magique » des pouvoirs sur le monde et sur ses semblables). D’où les deux types de l’« illuminé » omniscient et du « surhomme » prométhéen.
Dirigé vers la recherche de l’illumination métaphysique, l’occultisme constitue le domaine de l’ÉSOTÉRISME, au sens précis de ce terme. Dirigé vers la recherche des « pouvoirs », il se répartit suivant les diverses « SCIENCES OCCULTES » stricto sensu.
I. — L’ÉSOTÉRISME.
Toute métaphysique ésotérique est, tout au moins à l’origine, une théosophie. (Il faut remarquer que la « Théosophie » telle qu’on l’entend généralement, — c’est-à-dire le système de Madame Blavatsky et de ses disciples — n’est qu’un cas particulier de la théosophie, au sens exact).
La théosophie (de Theos, Dieu, et Sophia, Sagesse), c’est, d’après l’étymologie, la « science de Dieu », mais elle se distingue de la théologie en ce
qu’elle prétend, à l’inverse de cette dernière, détenir l’illumination totale. Le théosophe connaît directement Dieu, par une illumination métaphysique privilégiée. Alors que le philosophe s’élève des phénomènes à une connaissance (plus ou moins adéquate) de l’existence et de la nature de Dieu, le théosophe connaît d’abord la Divinité, d’où son « illumination », redescend ensuite vers le cosmos et l’homme. De plus, la pensée théosophique, qui a sa « logique » spéciale, n’accorde aucune place au raisonnement discursif (que ce soit la déduction ou l’induction) : elle se meut dans le monde des analogies, des symboles, des archétypes.
L’expérience théosophique se distingue, enfin, de l’expérience mystique, bien que les deux aient pu parfois « interférer ». Le mystique aime Dieu, le théosophe connaît Dieu. Le Dieu de l’expérience mystique est un Dieu personnel, avec lequel le sujet « dialogue ». Dans l’expérience théosophique, connaître Dieu équivaut à connaître l’Absolu, racine et fondement de toute existence.
Il serait vain de dissimuler l’extrême variété et même, parfois, les oppositions violentes entre les divers systèmes théosophiques. Il est, pourtant, certaines « rencontres » caractéristiques entre les ésotérismes. Tous s’accordent, en particulier, à rejeter la théorie « créationniste » de l’Univers (selon laquelle Dieu aurait créé le monde hors de soi-même, à partir de rien, « ex nihilo »).
Les théosophes occidentales représentent, à cet égard, un retour à la pensée orientale, un rejet des théories cosmogoniques dominantes (communes aux théologiens catholiques et aux métaphysiciens « classiques »). Face au « créationnisme », les systèmes théosophiques ont cherché à expliquer le passage de l’Absolu au manifesté ; d’où trois théories possibles (pouvant d’ailleurs s’associer) :— « émanation » de l’univers à partir de l’essence divine, ce processus étant interprété soit comme un progrès (émanation « ascendante ») soit, plus souvent, comme une dégradation.— organisation d’une matière première préexistante.— « retrait » divin (Tsimtsum de certains kabbalistes).Le problème des sources de l’ésotérisme doit à présent nous occuper. Il pose un certain nombre de questions très complexes. Si ces systèmes prônent l’illumination directe, s’appuient volontiers sur la Tradition. Tout ésotérisme éprouve, en effet, le désir incoercible de se fonder sur un modèle prestigieux préexistant. Beaucoup de ces systèmes se contentent d’affirmer qu’ils détiennent le sens caché, véritable de la tradition religieuse (Christianisme, Judaïsme, Islam, etc.) sur laquelle ils se sont greffés. Mais certains vont beaucoup plus loin. Tout un livre pourrait être écrit sur l’idée de Tradition secrète dans l’ésotérisme, et nous ne pouvons qu’effleurer le problème. Les néoplatoniciens d’Alexandrie avaient déjà développé la théorie d’une origine commune de toutes les religions, considérées comme autant de « voiles » allégoriques d’une Tradition secrète d’antiquité immémoriale. On la retrouvera reprise, sous des formes diverses, dans diverses théosophies des 17eme et 18eme siècles. Mais c’est à l’époque contemporaine que cette idée a pris un développement démesuré, surtout depuis qu’elle a été en quelque sorte « codifiée » par Madame Blavatsky. On remplirait toute une bibliothèque avec les innombrables livres qui ont été écrits sur cette question par les « occultistes » contemporains, chez qui se manifeste le souci tyrannique d’établir une « chaîne » entre les échelons successifs de la Tradition secrète. Des Francs-Maçons, il est aisé de remonter aux Rose-Croix, aux Templiers, aux alchimistes, aux initiés musulmans, aux gnostiques chrétiens ; puis, par delà, aux collèges sacerdotaux de l’Egypte ancienne, de la Chaldée, de la Perse, des Druides, de la Grèce, de l’Inde, etc. Au sommet, on postulera un pays fabuleux, (Hyperborée, Atlantide ou, encore, l’Agartha , ce mystérieux royaume souterrain qui existerait, nous assure-t-on, sous les montagnes de l’Asie centrale..), une contrée merveilleuse d’où est issue, en dernier lieu, la sagesse fondamentale, l’ensemble des grands secrets métaphysiques et initiatiques. La théorie de René Guénon est à inclure dans tout ce contexte, bien qu’elle témoigne d’un mépris total pour les théories des « occultistes » contemporains en général, et de Madame Blavatsky en particulier. Pour Guénon, la Tradition métaphysique, la Vérité totale est directement issue, dès l’origine, du Principe, de l’Absolu. Mais l’homme ne peut la retrouver qu’en retournant aux formes traditionnelles de l’ésotérisme, celles qui lient étroitement ce dernier à l’existence des diverses religions « ésotériques ». Le message de René Guénon peut se ramener à ces deux doctrines essentielles :
1° les diverses religions sont comme les vêtements revêtus, suivant les lieux et les époques, par la Tradition unique ;
2° mais, si toutes les formes religieuses débouchent en définitive sur la même métaphysique traditionnelle, on ne peut rejoindre cette dernière que par l’intermédiaire d’une organisation initiatique entée elle-même sur une grande dénomination « exotérique » (Catholicisme, Islam, Judaïsme, Hindouisme, Taoïsme).A la source de tout ésotérisme, il y a tout un processus d’illumination, conditionné par le désir éprouvé par certains esprits d’échapper à la condition terrestre pour atteindre le domaine de la transcendance.
L’illumination est, très souvent, directe. Le théosophe nous donne son « message » comme une révélation divine privilégiée, mais « automatique ». Parfois, au contraire, elle est attribuée à l’action sur la personnalité individuelle de tout un ensemble de rites initiatiques très complexes. Les rites d’initiation des diverses sociétés secrètes posent des problèmes passionnants au psychologue, voire au psychanalyste. Il serait extrêmement curieux d’étudier le mode d’action propre à ces « techniques de choc » très spéciales, qui combinent toutes sortes de stimuli (épreuves physiques, tableaux et autres points d’appui, etc…) destinés à agir sur la personnalité profonde du récipiendaire. Le but de l’initiation est — à l’aide d’un symbolisme particulier et des rites — de mettre sur la « voie » qui permet la reconquête de la « parole perdue ».D’autre part, il existe toute une série de méthodes d’entraînement spirituel destinées à procurer l’illumination. Un exemple particulièrement caractéristique en est l’« enseignement » du mage contemporain Gurdjieff. Ce n’est, nous dit ce dernier, qu’après avoir « brisé » toutes les habitudes (aussi bien corporelles que mentales) qu’il est possible de parvenir à l’état de vraie conscience. Il faut que le « je » arrive à se dégager des innombrables « moi » fragmentaires (Fénelon disait déjà : « O Dieu ! Il n’y a que Vous. Moi-même, je ne suis point ; je ne puis me trouver dans cette multitude de pensées successives, qui sont tout ce que je puis trouver de « moi »).
II. — LA RECHERCHE DES « POUVOIRS » OCCULTES
Le second visage de l’Occultisme, c’est la recherche des « pouvoirs », dont le ressort profond est ce que les Allemands nomment Allmacht der gedanken (« Omnipotence de la pensée »), c’est-à-dire la conviction selon laquelle les désirs, les aspirations du « mage » doivent — et sont — suivis de résultats effectifs, tant dans le monde sensible que dans le monde invisible. Cette recherche des pouvoirs sera, avant tout, une reconquête de pouvoirs perdus jadis par l’homme. Les « pouvoirs » occultes ne sont pas, à vrai dire, surnaturels. Le domaine du surnaturel stricto sensu échappe par définition même à toute explication. Les faits surnaturels manifestent l’intervention, dans le cours des choses, d’êtres, de forces, de volontés étrangères à l’humain, divinités, anges, démons, etc… Le surnaturel est en dehors de toute possibilité humaine d’action. L’occultisme pratique prétend au contraire, être capable d’étendre la sphère d’action de la volonté humaine.
Le mage utilise des forces différentes des forces physiques et qui peuvent, néanmoins, être mises au service de sa volonté. Si bizarre que cela puisse paraître au savant, la magie a ses lois propres. Avant d’utiliser les « forces occultes », il faut connaître la manière selon laquelle agissent ces dernières. Beaucoup d’historiens inclinent d’ailleurs à penser que c’est dans la pensée magique qu’il faut rechercher les origines lointaines de la vision déterministe de la Nature. Si puissant qu’il soit, un magicien n’est jamais omnipotent. Si divers qu’ils soient, les « pouvoirs » occultes peuvent être répartis en quatre « sciences traditionnelles » : la magie proprement dite ; les arts divinatoires ; la médecine thaumaturgique ; l’alchimie. Par la magie, l’homme cherche à placer sous sa domination les forces de la nature ou celles du monde invisible (esprits, anges, démons, dieux ou déesses). En allant du plus simple au plus ambitieux, il est facile de distinguer trois degrés dans les opérations magiques :— celles qui visent à agir sur la personne d’autrui (c’est tout le domaine des « sorts », des maléfices, des philtres d’amour, etc…) ;— la « magie naturelle », si chère aux occultistes du 16eme siècle. Elle repose sur l’utilisation des lois secrètes de la Nature (ignorées du commun des mortels, mais connues des mages) ;— la magie dite cérémonielle (ou rituelle) en raison de sa complication, qui la fait ressembler aux cérémonies religieuses : le magicien, après s’être soumis à un entraînement spécial (jeûne, pratiques ascétiques, etc…), accomplit des rites minutieux dont chaque partie doit — sous peine de provoquer un échec total du rite magique — être exécutée dans les moindres détails. Suprêmement ambitieuse, la magie cérémonielle fait appel à l’évocation des dieux ou des anges (théurgie), des démons (goétie), des âmes des morts (nécromancie), des esprits des quatre éléments, etc… C’est la partie de l’occultisme qui a le plus frappé l’imagination populaire. Son influence sur la littérature et sur l’art a été considérable. Le problème de l’efficacité des pratiques magiques a fait couler beaucoup d’encre.
Si l’efficacité extérieure de la magie est généralement niée par les savants, il n’en est pas de même de son efficacité interne. Toutes les pratiques de la magie (épreuves, fumigations, incantations, formules rituelles, etc.) ont pour but d’engourdir les facultés rationnelles, de façon à permettre à l’inspiration extra-consciente de se manifester au grand jour.Aux yeux du psychologue, rien n’est plus efficace que la magie. Quand les facultés rationnelles sont, pour une durée plus ou moins longue, « oblitérées », les forces de l’inconscient — employons, faute de mieux, ce terme — rompent les barrières. La magie possède une action psychologique singulièrement efficace, comparable en un sens à celle des stupéfiants. Il semble, de plus, certain que les pratiques magiques peuvent intensifier, chez ceux qui s’y livrent, l’étendue normale de la perception. (Dans les récits des missionnaires et des explorateurs, sur les pratiques magiques des peuples sans écriture, on découvre de nombreux cas, fort curieux, de précognition, de télépathie, de vision à distance, etc…, tout à fait analogues à ceux qu’étudie la « parapsychologie » moderne).Le domaine des arts divinatoires, des diverses « mancies », est d’une incroyable richesse (Ce qui n’a rien d’étonnant. Les hommes ont toujours rêvé de pouvoir connaître leur avenir !). Rabelais en a fort bien énoncé le postulat fondamental :« Notre âme, lorsque le corps dort, s’esbat et revoit sa patrie, qui est le ciel. De là reçoit participation insigne de sa prime et divine origine et, en contemplation de cette infinie sphère à laquelle rien n’advient, rien ne passe, rien ne déchoit, tous temps sont tous présents, note non seulement les choses passées en mouvements inférieurs, mais aussi les futures, et, les rapportant à son corps et par les sens et les organes d’iceluy, les exposant aux amis, est dicte vaticinatrice et prophète ».(« Pantagruel » III-13).Rabelais prépare ici les théories modernes de John W. Dunne et de quelques autres. Tout se passe comme si le « voyant » était capable de prendre conscience de l’éternel présent (que l’esprit humain est obligé, dans la vie normale, de morceler, selon la succession linéaire passé – présent – futur). Il semble bien qu’il existe en l’homme une faculté réelle — mais « masquée » par la raison — de prédire l’avenir ou plutôt de « voir » d’une manière plus ou moins précise, des lieux et des êtres de l’avenir (mais qui existent déjà dans l’éternel présent, où tout ce qui a été, est, et sera est donné simultanément). Nostradamus semble bien avoir été un véritable « voyageur dans le temps » (cf. le livre remarquable de James Laver, « Nostradamus », « Penguin Book », 555, Londres, 1952).
La divination n’est, à vrai dire, qu’un cas particulier de la voyance. Le mécanisme de la voyance met en jeu un processus imaginatif particulier, dont le déroulement est à rapprocher de celui des hallucinations hypnagogiques (visions du demi-sommeil), dans lesquelles il n’est pas rare de voir apparaître des visages, des personnages, des lieux non familiers au sujet.Il existe de très nombreux arts divinatoires particuliers, qu’il serait vain d’énumérer. Il suffira de remarquer que la divination n’est pas dans les objets (cartes, boule de cristal, taches d’encre, marc de café, etc…) mais dans le voyant lui-même. Les supports de voyance sont des sortes de « catalyseurs », variables selon les dispositions individuelles et qui permettent la fixation de la faculté « paranormale » de divination. La voyance est le résultat d’une sorte d’auto-hypnotisme engendré par la fixation prolongée d’un objet quelconque (point lumineux, surface claire, images symboliques, etc.). Il faut mettre à part l’astrologie, dans laquelle les prévisions ont une structure rigoureuse et toute « scientifique ». La « voyance » individuelle n’en est pourtant jamais absente (autrement, on ne constaterait aucune différence entre les prévisions faites par deux astrologues de qualification égale !). Le domaine de la médecine occulte est le plus « controversé » de tout l’occultisme. N’ayant pas la compétence nécessaire, nous nous abstiendrons d’aborder les problèmes redoutables posés par l’étude des multiples thérapeutiques « non orthodoxes ». Il faudrait d’ailleurs de nombreux livres spécialisés pour étudier le mode d’action du « fluide » des magnétiseurs et des guérisseurs, tout particulièrement dans certaines pratiques de guérison à distance (comme la fameuse « poudre de sympathie » du chevalier Digby). Paracelse et ses disciples avaient développé une médecine « hermétique », toute fondée sur le postulat suivant : toutes les maladies ont leur origine dans la nature invisible de l’homme, la constitution physique n’étant que l’objectivation de ses principes invisibles.
Avec l’alchimie, enfin, nous abordons la plus complexe, la plus ambitieuse aussi, des sciences occultes. Il y a lieu, en effet, de distinguer plusieurs niveaux dans les recherches poursuivies par les « adeptes ».
La transmutation des métaux est l’aspect le plus connu de l’alchimisme, mais il est loin d’être le seul. N’oublions pas tout d’abord, la recherche de l’immortalité physique (« élixir de longue vie »), qui sera portée par les auteurs rosicruciens jusqu’à ses conséquences les plus extrêmes. Il s’agira de transfigurer toute la personne de l’adepte, de la faire passer de l’« état de nature » à l’« état de grâce ».
De plus, l’alchimie n’est jamais purement pratique : la philosophie hermétique donne à l’homme la connaissance des trois mondes, celle des mystères de la génération et de la corruption, celle des rapports de Dieu et du monde…, bref de tous les
secrets de la Nature. Il existe aussi une alchimie spirituelle, qui vise à réaliser en la personne de l’adepte le « mariage du Soleil et de la Lune intérieurs », c’est-à-dire l’extase mystique.
Si c’est dans ses formes pratiques — la recherche des « pouvoirs » — que l’ambition démiurgique, « luciférienne » de l’Occultisme transparaît le plus, cette ambition existe aussi — mais d’une manière plus utile — dans l’ésotérisme spéculatif. Dans toutes ces recherches, conditionnées en profondeur par un orgueil caractéristique (orgueil de connaître, orgueil d’agir), on retrouve l’éternelle révolte de l’homme contre les limites mêmes de sa condition.

