Collection du Dr E. LOCARD
Le 31 décembre 1898 avait lieu, sur la place du Champ-de-Mars de Bourg, l’exécution de Vacher. Celui-ci était coupable de vingt et un meurtres et tentatives d’assassinat, sans compter tous les attentats qui restèrent ignorés.
Joseph Vacher était issu d’une famille de cultivateurs honorable et nombreuse. D’un caractère sournois et porté aux violences, il brisait volontiers, coupait même les jambes des animaux confiés à sa garde. Un jour il tira à plomb dans la direction de camarades qui avaient cherché à le faire tomber en tendant un fil en travers de la route. N’ayant pu rester dans aucune place à cause de son mauvais caractère, il entra à dix-huit ans comme postulant chez les frères Maristes de Saint-Genis-Laval. Il en sortit deux ans après pour s’être livré, d’après témoin, à des actes infâmes sur ses camarades. Peu après il tenta d’accomplir violemment un acte contre nature sur un enfant. Il contracta ensuite une « maladie honteuse » pour laquelle il fut soigné à Grenoble et à Lyon.
Le 15 novembre 1890, il commença son service militaire. Là il se livrait à des actes de violence sur ses camarades, inspirant des craintes pour leur sécurité aux hommes qui devaient vivre avec lui. Il inspirait une véritable terreur aux hommes qui couchaient dans sa chambre. Il les menaçait très souvent de leur couper le cou avec un rasoir qu’il portait toujours dans sa poche, à tel point que ses camarades ne se couchaient plus sans une arme à la portée de leurs mains. Plusieurs fois il fit de véritables tentatives de meurtre qui restèrent généralement impunies. Vacher était très vaniteux et atteint en plus du délire de persécution. Le lieutenant Grunfelder raconte : « Je savais qu’on l’appelait le fou et j’avais appris par la rumeur publique qu’étant élève caporal, il n’avait pu obtenir sa nomination de caporal ; que, désespéré, il s’était entaillé la gorge avec un rasoir ; que, transporté à l’infirmerie, il avait écrit une lettre de réclamation au colonel et que ce dernier, après examen et interrogatoire, avait reconnu qu’il savait très bien sa théorie et l’avait nommé caporal. » (P. 11.) Cependant l’état mental de Vacher ne cessait de s’aggraver : le 9 octobre 1891, il fut mis en observation à l’infirmerie ; il fut pendant quelques jours sous le coup d’idées noires avec délire de persécution. (P. 12.) Quelques mois plus tard, cet état morbide ayant encore progressé, il fut nécessaire de l’évacuer sur l’hôpital, avec le diagnostic de troubles psychiques. Au lieu de l’envoyer en observation dans un asile spécial, le médecin traitant, en raison de la prochaine libération du sous-officier (il était alors sergent), lui fit obtenir un congé de convalescence de quatre mois, afin qu’il n’ait plus à reparaître au corps. (P. 13.)
Pendant ce congé, il alla rejoindre à Baume-les-Dames une jeune fille qu’il voulait épouser. Cette dernière ayant refusé de se marier avec lui, il tira sur elle plusieurs coups de revolver et essaya de se suicider en se tirant quelques balles dans la tête, ce qui entraîna une paralysie du nerf facial et du nerf auditif du côté droit. A la suite de cette tentative (la jeune fille n’avait été que blessée), Vacher fut placé en observation à l’asile d’aliénés de Dôle ; c’est alors qu’on le réforma pour « troubles psychiques caractérisés par des idées de persécution, idées de suicide, grande irritabilité ». Le certificat de bonne conduite lui fut accordé. (P. 13.) Vacher s’enfuit de l’asile de Dôle et fut repris à Besançon où il bénéficia d’une ordonnance de non-lieu basée sur son état « d’aliénation mentale caractérisée par le délire de persécution ». Il fut transféré comme aliéné dangereux à l’asile de son département d’origine (Saint-Robert). Il y était à peine interné que son état mental se transforma, tout indice de folie avait disparu, si bien que le 1er avril 1894 il sortait de l’asile Saint-Robert entièrement guéri, d’après la déclaration du médecin-directeur et ne présentant aucune trace de folie. (P. 5.)
A sa sortie de l’asile, Vacher parcourut la France, commettant attentats sur attentats. Il erra ainsi en liberté entre les années 1894 et 1897 sans être jamais soupçonné. Les seules peines que Vacher encourut pendant cette période furent quatre mois de prison pour vagabondage et coups et blessures au début de mars 1896.
Vacher préférait les jeunes bergers ou bergères, il les tuait suivant une méthode infaillible.
« Une rage me poussait à marcher droit devant moi, dit-il à un de mes interrogatoires, et à commettre mes crimes, je ne cherchais pas les victimes ; c’était le hasard des rencontres qui décidait de leur sort. Les pauvres gens ne sont pas à plaindre ; ils n’ont pas souffert à eux tous plus de dix minutes ; je les tenais d’une main à la gorge et je les tuais de l’autre avec un instrument que j’avais et que je vous indiquerai tout à l’heure. » (P. 42.)
La maison natale de Vacher
La méthode de Vacher était la suivante : il se débarrassait de la personne vivante pour prendre ensuite possession du cadavre qu’il mutilait et souillait. (P. 43.) Toutes les victimes de Vacher portent au cou une large plaie en forme de T. Après les avoir étranglées et saignées, il pratiquait l’éventration et très souvent il les mutilait. Plusieurs jeunes garçons eurent ainsi les testicules et la verge coupés, l’assassin jetait au loin ces parties ; les jeunes femmes eurent souvent les seins coupés, les organes génitaux enlevés ou gravement mutilés. L’instrument du crime était un couteau. Vacher violait assez rarement ses victimes, il n’en a avoué que deux. Il avait d’ailleurs eu de tous temps des habitudes pédérastiques ; un de ses camarades de garnison constatait « qu’il était taciturne et ne paraissait pas aimer les femmes. Au quartier, je me suis souvent aperçu qu’il se livrait dans sa chambre au plaisir solitaire ». (P. 48.) Vacher souilla tous les jeunes garçons qui furent ses victimes. Vacher fut arrêté le 4 août 1897, à la suite d’une agression significative commise contre une femme. Après avoir nié énergiquement, il fut reconnu par des témoins et avoua alors non seulement un crime qui lui était reproché, mais plusieurs autres à raison desquels l’opinion publique surexcitée faisait peser injustement des soupçons sur des innocents.
Reproduction d’après le livre du Professeur Lacassagne : Vacher l’éventreur et les crimes sadiques.
Les conclusions médicales de l’examen de Vacher sont les suivantes : Vacher n’est pas un épileptique, ce n’est pas un impulsif. C’est un immoral violent, qui a été temporairement atteint du délire mélancolique avec idées de persécution et de suicide. Vacher guéri était responsable quand il est sorti de l’asile Saint-Robert. Ses crimes sont d’un antisocial, sadique sanguinaire, qui se croyait assuré de l’impunité, grâce au non-lieu dont il avait bénéficié et à sa situation de fou libéré. Actuellement Vacher n’est pas un aliéné : il simule la folie. Vacher est donc criminel, il doit être considéré comme responsable, cette responsabilité étant à peine atténuée par les troubles psychiques antérieurs. Lyon, le 22 juillet 1898. (P. 56.)
Au matin de son exécution, Vacher refusa de faire un pas. Le bourreau fut obligé de le porter jusque dans le fourgon qui le conduisit au lieu du supplice. En voyant un petit groupe de spectateurs devant sa prison, il s’écria : « Ah ! la voilà, la victime des fautes des asiles ! » Ce furent ses dernières paroles officielles. (P. 294.)
On comprend mieux le dynamisme qui pousse le criminel quand on considère la coalescence qui s’est opérée chez lui entre la satisfaction de la bête affamée qui tient une proie dans ses dents et la volupté érotique. Cette coalescence s’opère grâce à la carence des instincts sociaux dont le développement normal aurait dû se situer entre l’épanouissement des instincts digestifs et l’éveil des instincts sexuels. Par elle, l’acte de dévorer (ou son substitut, l’acte d’enfoncer une arme dans la chair et de déchirer la proie) reste investi de toute l’ardeur qu’il possède chez les nourrissons ou chez les animaux les plus bas et se renforce de toute la puissance érotique, qui est le grand moteur de l’espèce humaine. On comprend qu’il puisse devenir irrésistible.

Au demeurant, nous connaissons, chez des individus qui passent pour normaux, des associations entre ces deux instincts, moins dangereuses, parce que freinées par les instincts sociaux, mais non moins caractéristiques. Les morsures et pincements, si en honneur chez les amoureux de village, en sont un exemple banal. On a vu tant de jeunes mères faire le simulacre de mordre leurs petits enfants pour exprimer leur amour que l’expression admirative des gens du peuple « on en mangerait » peut être comprise par tout le monde. Chez les individus tout à fait normaux, il ne reste que le baiser, pour attester la lointaine parenté entre les deux groupes d’instincts.
« Au Docteur Lacassagne, en excursion dans ses petites campagnes encore fleuries »
