Le Diable contemporain par Maurice Garçon

Lorsque Huysmans réunit la documentation qui lui était nécessaire pour écrire Là-Bas, il venait au Satanisme avec une certaine épouvante. Dans une petite brochure publiée par les Vintrasiens en 1943, il avait pu lire qu’il avait existé à Agen une société diabolique qui célébrait des messes noires et polluaient des hosties consacrées. L’écrivain ne doutait pas que de pareilles pratiques devaient survivre de son temps à Paris et chercha à en pénétrer les mystères.
A proprement parler on peut aujourd’hui affirmer qu’il ne vit rien de tout ce qu’il a si remarquablement décrit. Il assista avec ennui à une séance de spiritisme, ce qui le sortait d’ailleurs de son sujet. Ce n’est que plus tard, lorsqu’il était déjà sur le chemin de la conversion, qu’il vit à Lyon l’abbé Boullan se battre, à coups de poing fluidiques, avec des magiciens démoniaques qui cherchaient, de Paris, à le faire périr. Huysmans n’assista à aucune messe infernale et ne vit commettre aucun des sacrilèges qu’il impute à Mme Chantelouve. Il ne fit que recueillir, de-ci pelà, des enseignements vagues auxquels il ajouta la précision. L’imagination aidant, on peut penser qu’il ne dut pas être loin de croire avoir vu tout ce qu’il a raconté.
A la même époque, Stanislas de Guaita, ami de Barrès, l’abbé Boullan, le sâr Péladan, Jules Bois et quelques autres se passionnèrent pour la magie. Le vrai est qu’on doit se montrer sceptique sur leur sincérité profonde. Ces écrivains trouvaient surtout dans l’occultisme une mine de sujets propres à exciter l’intérêt chez leurs lecteurs. Très habilement, ils allaient chercher leurs sources dans les survivances transmises par une tradition orale qui ne permettaient pas de nier que le culte du Diable fût encore vivant.
Sans doute les œuvres littéraires ne sont pas des témoignages directs, mais elles donnent du moins la possibilité d’affirmer une survivance. Un peuple n’a que la littérature qu’il veut. Si personne ne s’était intéressé au Diable, les livres n’eussent point eu de succès.
Qu’était exactement le satanisme au début du siècle? Pour beaucoup une simple curiosité. Pour quelques-uns qui sont restés inconnus une réalité traduite sous forme de pratiques traditionnelles, une foi soigneusement entretenue mais parfaitement dissimulée au dehors. Les adeptes se recrutaient entre eux et se passaient de prétendus secrets qu’ils croyaient redoutables et dont ils ne parlaient qu’en frissonnant.
Le culte du Diable exige une foi, et tout ce qui n’est sur ce sujet que curiosité d’esthètes est sans intérêt. On a dit quelquefois que la superstition croît en proportion de ce que la religion diminue. La formule demande une explication parce qu’elle permet trop facilement de jouer sur les mots. De ce qu’on appelle religion, c’est-à-dire croyance orthodoxe, à la superstition, c’est-à-dire une vénération fondée sur des chimères en dehors de la vérité révélée et enseignée, il n’y a qu’une différence de degrés. Mais il y a lieu d’observer qu’en ce qui concerne le satanisme il ne peut être question de superstition que dans les détails. Le Diable fait partie du Dogme et l’esprit religieux doit y croire. Tout ce qu’on peut soutenir c’est que l’Église ne permet pas d’attribuer au Démon tout ce que ses suppôts sont tentés de lui accorder et que, là seulement, peut naître la superstition.

Ainsi la croyance au surnaturel diabolique, s’étend ou diminue dans la mesure où la foi orthodoxe est en accroissement ou en régression. Le petit nombre de sataniques reste proportionnellement le même par rapport aux vrais croyants. On ne saurait faire de meilleure comparaison qu’avec ce qui se passe dans une société organisée où il s’établit toujours une moyenne annuelle de délinquants qui varie peu.

Dans les périodes de foi universelle les individus se livrant à la pratique des actes de magie diabolique sont plus nombreux et ils diminuent dans les temps où le scepticisme l’emporte.

La difficulté est de découvrir les adeptes car le culte de Satan, traditionnellement maudit et réprouvé, demeure toujours caché.

On ferait une grosse erreur si l’on pensait que, parce qu’on en parle moins, la croyance est éteinte et que le culte du Diable est aboli. Parfois un événement inattendu révèle l’existence d’une continuité de tradition qui laisse l’esprit confondu. Lorsqu’on cherche dans la table de la Gazette des Tribunaux du XIXe siècle on s’aperçoit que sous les rubriques magie, sorcellerie, sortilège, exercice illégal de la médecine on a traduit devant les magistrats des affaires d’escroquerie, de coups, voire d’assassinats perpétrés sous l’Empire de la croyance au Démon. Le plus souvent c’est un fait divers paru dans un journal et qui semble une manifestation isolée. La vérité est que ces accidents permettent, à celui qui connaît l’histoire, de s’apercevoir qu’un fil ininterrompu relie cet événement actuel à tout un réseau de pratiques qui, depuis plusieurs siècles, n’ont pas connu de solution de continuité.

Pour entretenir la tradition, il existe des grimoires qui sont continuellement réimprimés et colportés. On étonnerait beaucoup de gens en leur disant qu’à l’heure actuelle c’est encore par centaines de milliers d’exemplaires que des éditeurs vendent, imprimée sur papier de chandelle, une petite brochure écrite au XVIe siècle sous le titre Le Véritable Dragon Rouge où il est traité de l’art de commander les esprits infernaux, aériens et terrestres, faire apparaître les morts, lire dans les astres, découvrir les trésors, sources, minières… etc…. L’ouvrage porte en exergue la reproduction de la signature d’Astaroth. Cette plaquette, vendue bon marché, est répandue à profusion dans les milieux les plus inattendus. Si personne n’avait foi en son contenu et n’en faisait usage, elle n’aurait pas un telsuccès. D’autres grimoires sont encore publiés ainsi. L’habileté des éditeurs est de faire croire qu’il s’agit d’ouvrages interdits et transmis sous le manteau. Nous trouvant récemment dans le Nord et ayant mis en confiance un mineur des environs de Douai, celui-ci nous a présenté un Grand Albert qu’il conserve caché persuadé qu’il s’agit d’un ouvrage redoutable et dont la détention même n’est pas permise. On pourrait encore citer comme très répandu un apocryphe intitulé : Les Œuvres magiques de Corneille Agrippa.

Peut-on dire qu’il existe à l’heure actuelle des sociétés infernales réunissant des fidèles pour la célébration commune de cérémonies sacrilèges ? Très sincèrement nous ne le croyons pas, pas plus sans doute que n’a été célébrée la messe noire si abondamment décrite par Huysmans. Mais ce dont nous sommes plus convaincu c’est que nombreux sont les isolés — déséquilibrés, délirants, débiles, paranoïaques, simples crédules, croyants sincères, méchants, désespérés par la malchance — qui se livrent aux pratiques de la magie ou qui en craignent les effets parce qu’ils en imputent l’usage à leur entourage.

Naguère le hasard nous a conduit à pouvoir observer, sans qu’il pût s’en apercevoir, les agissements d’un petit fonctionnaire qui se rendait la nuit à une croisée de chemins, dans un bois écarté, pour supplier le Diable de lui faire obtenir de l’avancement. Il avait signé avec son sang un pacte écrit sur parchemin et suivait fidèlement le rituel du Dragon Rouge dont il tenait un exemplaire à la main.

Ailleurs, en Vendée, nous avons trouvé, dans une étable, une figurine de cire percée d’aiguilles au cœur, au foie et au cerveau. Elle avait tout récemment servi à pratiquer un envoûtement classique.

Chaque année on signale des maisons hantées. La presse plaisante.

La foule accourt pour rire. Quelques-uns, qu’on ne remarque pas, approchent avec une certaine crainte et hochent la tête d’un air entendu : ceux-là croient.

Ainsi peut-on dire que la Magie sous toutes ses formes s’est conservée intacte. Sans doute ses adeptes sont peu nombreux, si on cherche les satanistes purs. Mais ils existent en beaucoup plus grand nombre qu’on ne croit si l’on compte non seulement ceux qui pratiquent mais aussi ceux qui craignent. La raison et la foi cheminent de concert, suivent des voies parallèles et ne se rencontrent pas. La croyance au surnaturel constitue en général une grande consolation, mais spécialement la croyance en la magie, offre un avantage pour le spiritualiste parce qu’au lieu de prier, de supplier et d’implorer, il commande et fait obéir la force supérieure. Par là, la pratique de la Magie n’est guère près de s’éteindre.

Gravure Infernus, damnatorum carcer et rogus  publié en 1633 par  Jeremias Drexel (ou Drexelius)

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