La Mandragore par Lucien Farnoux-Reynaud

 

La mandragore est une solanée, proche parente de la belladone et à ce titre fort vénéneuse. Les uns établissent son étymologie de la racine sanscrite : mand, qui signifie dormir. D’autres du grec mandros : sommeil et agora objet. Tous se trouvent ainsi d’accord sur sa vertu dormitive comme dirait Monsieur Diafoirus à son fils Thomas du même nom. Comme à ses qualités narcotiques elle joint celles d’être rafraîchissante, voire purgative, qu’appliquée extérieurement, dans la confection de cataplasmes elle est résolutive, spécialement pour l’érésipèle et les ulcères, qu’elle combat l’inflammation des yeux et qu’en plus elle serait un antidote de la morsure des serpents, elle appartient à l’ancienne pharmacopée. On ne saurait blâmer nos vieux apothicaires, puisqu’on a découvert qu’elle contient de l’atropine et naturellement de la mandragorine, en attendant d’autres alcaloïdes.

Elle se présente sous deux aspects qui sont complémentaires et non contradictoires. L’Atropa Mandragora Vernalis ou mandragore mâle qui fleurit au printemps. Les fleurs sont blanches, les feuilles vert brun ; le fruit livide est rond comme une pomme, gros comme une nèfle, charnu avec des semences blanches, de la forme d’un petit rein. L’Atropa Mandragora Autumnalis est la mandragore femelle et fleurit à l’automne. Ses fleurs violacées, ses feuilles d’un vert glauque lui donnent un aspect inquiétant. Le fruit est oblong, roussâtre, rempli de suc, avec des semences assez petites. Les deux répandent une odeur vireuse mais de l’avis unanime la mandragore femelle est la plus puante.

C’est bien l’unique point qui ne soulève pas une discussion. Déjà on trouve en contradiction les contemporains, qui considèrent la Mandragora femina comme la mandragore officinale, et des anciens, qui estiment la mandragore mâle comme la plus effective car c’est elle qui possède le plus régulièrement la fameuse racine. En effet feuilles, fruits, fleurs ne sont rien auprès de la racine. D’elle provient le principal de l’intérêt qu’on porte à la mandragore. Elle est épaisse et fort longue, fréquemment divisée en deux à partir de son milieu, brune, couverte de filaments courts, jouant le poil à la perfection ; elle ressemble au torse d’un petit homme velu. Chose curieuse, quand la racine de la mandragore femelle est fourchue, l’intérieur des branches est blanc. On comprend que Théophraste l’ait nommée Anthopromopopon, Columelle semi homo et qu’elle devint le Petit Homme planté du Moyen Age.

Cet aspect ne pouvait qu’exciter les imaginations. De toute éternité on a attribué à cette racine des pouvoirs singuliers et une origine magique. Ses pouvoirs étaient grands et reconnus par les Hébreux, comme par Hippocrate, Gallien, Pline le Naturaliste. Quant à l’origine, une tradition rabbinique voudrait la première mandragore à l’ombre de l’Arbre du Bien et du Mal. Un bon Père, du début du XVIIIe, approuvait cette vue de l’esprit et l’étayait en prétendant que pour les éléphants, demeurés de caractère édénique, les mandragores jalonnaient le Chemin du Paradis Perdu, qu’ils cherchent sans cesse. Des ésotéristes décidèrent que c’était l’explication de l’horreur du serpent pour cette plante et de l’efficacité de son extrait contre leur venin. Ils vont plus loin. Considérant que ce végétal, à forme humaine, constitue un premier degré de l’évolution de la matière vers l’esprit, il se trouvait là comme un avertissement à Eve de ne point écouter Ghimel, le démon incarné en serpent. Cette tradition ne nous apparaît plus orthodoxe de la doctrine hébraïque que celle rapportée par Balthazar Bekker sur la création d’un léraphim (figure rendant des oracles) par la nécromancie et en utilisant le crâne fendu d’un enfant fraîchement assassiné.

Quoi qu’il en soit, les Hébreux connaissaient parfaitement les propriétés stupéfiantes, hallucinatoires et surtout aphrodisiaques de la mandragore. Si les vieux thérapeutes ne s’attachent pas à ce dernier emploi elle s’excellerait pourtant, comme nous verrons par la suite. Dans la Genèse par exemple, Rachel demande à Lia les mandragores que son fils Ruben vient de rapporter. Elle consentirait à ce prix à lui laisser passer la nuit avec l’ancien époux, qui la délaisse, pour elle, Rachel, car de manger les mandragores elle deviendra féconde pour la plus grande gloire de Jacob et pour que soient les douze tribus d’Israël. Dans le Cantique des Cantiques l’épouse incite le bien-aimé à l’accompagner dans les vignes car les mandragores ont déjà répandu leur odeur. Ce qui indique que des goûts et des odeurs on ne saurait discuter. On assure aussi que les Grecs nommaient la mandragore l’herbe de Circée, car elle constituait un des enchantements de la magicienne. Les sorcières thessaliennes en usaient aussi pour leur philtre d’amour, de formule peu ragoûtante, mais assez comparable à celle des négresses de l’Afrique équatoriale.

On conçoit aisément que parvenant à la sorcellerie, toujours entachée de démonisme, donc soumise au renversement des valeurs et au retournement des symboles il devient difficile de démêler les effets exacts de l’usage de la mandragore des superstitions qui l’environnent. Nous irons donc du plus simple au plus compliqué pour ne pas nous égarer et toujours garder. Il est établi que cette plante, tant dans ses feuilles et fruits que dans sa racine, possède des possibilités narcotiques et hallucinatoires, pouvant provoquer par excès la mort et par répétitions la folie. Annibal ayant abandonné, lors d’une fausse retraite, des jarres contenant du vin à la mandragore put massacrer ensuite les Africains rebelles en pleine léthargie. On cite le naturaliste Fodéré qui, pour une seule fleur de cette solanée dans sa chambre, fut pris de langueur, puis de vertige, et n’échappa à l’évanouissement qu’en jetant la plante vénéneuse par la fenêtre. Sans remonter au déluge peut-être était-elle à la base des anesthésiques dont usait le Moyen Age et qui permettaient aux bénédictins du Mont Cassin de réussir des opérations extraordinaires. La mandragore n’est-elle pas répandue dans l’Italie méridionale ? On prétend aussi qu’on extrayait d’elle un de ces poisons inexorables et lents à la mode du temps des Borgia.

Au Moyen Age, puisque nous y voilà, le Petit Homme planté connut une vogue extraordinaire, malgré la terreur qu’il inspirait. On le considérait comme le porte-bonheur indispensable aux fortunes rapides. Son privilège consistait à doubler sans cesse les biens de son possesseur, qui menait assez loin. Mais il y avait une contre-partie, sur laquelle nous n’avons pas de données sérieuses, mais qui devait être assez sévère, car les rapides fortunes s’effondrent aussi promptement. Il aurait fait encore découvrir les trésors. On semble l’avoir confondu avec la main de gloire ou main de gorre… car on nommait fréquemment la mandragore mandagloire ou mandegorre d’après l’italien mandragola. Puisqu’on parle souvent de cette pratique de haute nécromancie, nous précisons en quoi elle consistait, selon de vieux formulaires :

Un vendredi à minuit on coupe la main d’un pendu un peu au-dessus du poignet. On replie les doigts sur la paume, de façon que la main soit presque fermée. On la plonge dans un vase de cuivre neuf, contenant du salpêtre, du zinc en limaille et la substance nerveuse contenue dans l’épine dorsale d’un chat. Le tout sur un feu de fougère desséchée et de verveine fraîche. La main se momifie. La nuit où l’on en fait usage on place entre les doigts, qui semblent la tenir naturellement, une chandelle composée mi-partie de cire vierge, mi-partie de la graisse du pendu qui a fourni la main (on peut remplacer cette dernière par celle d’un enfant mort sans baptême), mais la mèche doit absolument être tressée de trois brins de chanvre provenant de la corde du gibet. Elle sera allumée à la veilleuse d’un tabernacle et l’on se rend au lieu présumé du trésor, en prenant soin que le vent ne souffle pas la flamme, car le porteur en mourrait dans l’année. Plus on approche de la cachette, plus la mèche brûle en pétillant. A l’endroit précis où se trouve le trésor la chandelle s’éteint.

C’est tellement simple qu’il suffisait d’y penser. Pour en revenir à la mandragore elle ne révèle les emplacements des trésors que lorsqu’elle commence à parler et lui accorder la parole n’est pas une sinécure. Quelques adonnés à la Grande Œuvre ont émis une hypothèse qui a permis aux occultistes récents de s’en donner à cœur joie. L’homme étant sorti du limon de la terre — Adam signifiant alors terre rouge — sa première ébauche a donc dû être une racine. De gigantesques mandragores que le soleil aurait rendues sensitives et animées peu à peu, que le souffle de Dieu transmua, déracina et qui devinrent des êtres doués de possibilités ambulatoires et de pensée, d’où cette conviction que la mandragore arrachée du sol pousse des gémissements et saigne à ses radicelles, que cette cueillette est dangereuse, et que se gardant d’avoir le vent en face on n’agit qu’après avoir tracé les trois cercles fatidiques.

Donc rendre la mandragore loquace est une opération de haute magie. Ce n’est rien moins que s’égaler au Principe en créant un être humain. Tout un rituel doit être observé. D’abord on cherchera la mandragore dans un cimetière, afin que la racine soit déjà pénétrée de matières organiques humaines, ou mieux sous un gibet, car au charnier s’ajoute la semence que le supplicié répand lors de la rupture des vertèbres cervicales. La plante étant en correspondance avec Saturne on choisira un Samedi, après s’être préparé par le jeûne et la méditation et avoir composé un parfum saturnien ou s’associent les graines du pavot noir et de la jusquiame, la racine de mandragore, la poudre d’aimant, le sang d’une chauve-souris et de la cervelle de chat noir. Ce qui infusera sur un feu de laurier. Le mage revêtu d’une robe noire, une tiare de plomb sur la tête et des bracelets de même s’armera d’une épée de plomb, d’une baguette magique ornée des sept métaux planétaires et d’un couteau, trempé par ses soins dans une huile consacrée. Nous ne pouvons citer ici tous les détails de l’équipement. Arrivé sous le gibet il tracera un cercle magique. Ils sont de plusieurs sortes. Un des plus célèbres est donné par La Clavicule de Salomon.

On trace trois cercles concentriques, mais le côté nord du plus grand reste ouvert. Dans l’intérieur du plus petit on trace deux carrés. L’un orienté afin que ses angles correspondent aux points cardinaux. L’autre avec ces angles vers le milieu des côtés du premier. A l’extrême de chacun des angles du premier on trace une croix. A l’extrême de chaque angle du deuxième on trace de petits ronds où l’on place les encensoirs. Entre le plus grand cercle et le moyen on écrit les mots Adonay Agla aux points cardinaux. A un mètre à l’orient du cercle un petit autel de gazon est orné de violettes, d’iris noirs.

Au pied de l’autel on creuse un fossé peu profond. Après une invocation, le mage, de son couteau, égorge un hibou, dont le sang se répand dans le fossé, puis, précipitamment revenu dans le cercle, à la brève lueur de la flamme noire des encensoirs, où brûle son parfum, il extirpe la racine avec un morceau de linceul. L’épée à la main pour combattre les larves il rentrera chez lui et plantera la racine dans de la terre rouge, après avoir marqué la place des yeux, de la bouche, du sexe, des cheveux avec des bales et des graines de couleurs appropriées. Bien arrosé du sang d’un animal consacré à Saturne le Petit Homme planté au bout de trois jours commencera à respirer et après quarante jours de lui-même il s’arrachera de la terre rouge, doué de raison et de la parole.

Une vierge parvient à un même résultat si elle sacrifie sa longue chevelure et son chien fidèle mais noir. La tresse coupée attachera le collier de l’animal à la racine. La jeune fille s’enfuira. Le chien étant fidèle voudra le suivre, arrachera la racine et tombera foudroyé. Alors la vierge mettra entre ses seins, à même l’épiderme, la mandragore. Elle l’allaitera du lait d’une chatte noire et elle lui apprendra à parler. Dans les quarante jours le gnome animal lui enseignera l’existence d’un trésor.

On pourrait à la rigueur trouver là un symbolisme assez confus, d’une initiation, mais qui repose trop sur la magie noire pour n’être pas suspecte. Le certain est que les plus convaincus ne sont pas du tout persuadés qu’on soit parvenu à un résultat, malgré la version des nains hideux et vigilants qui servent les belles princesses qui les ont délivrés — et qui seraient des mandragores en liberté.

On ne saurait à l’opposé discuter une utilisation effective de la mandragore dans la sorcellerie, surtout campagnarde. Le moindre jeteur de sort n’ignore rien de ses effets thérapeutiques. Par ses feuilles infusées, ou réduites en cataplasme, ou conservées dans la saumure, par sa tige têtée et ses fruits, dont le suc épaississait au soleil, par sa racine, bouillie dans du vin fort ou confite dans l’huile, il traitera mille maux, guérira les morsures ou piqûres venimeuses, calmera les douleurs des femmes en couches, apaisera les agonisants.

Il sait qu’on doit cueillir la plante à l’époque des vendanges, mais après avoir tracé trois cercles avec le sang d’une poule noire et un vendredi à minuit par lune décroissante. Il utilisera aussi ses propriétés aphrodisiaques pour confectionner des philtres et transformer l’épouse ou l’époux réticent en partenaire exigeant. Son triomphe est le vin nuptial qu’on offre à la jeune épousée quand elle franchit le seuil fatidique. Si on la mariait contre son gré mais que l’époux se montra généreux, quelques gorgées du breuvage versé annihileront la volonté, presque la conscience de la jeune fille mais la rendront avide de toute volupté. A titre de curiosité nous donnerons une recette de l’Italie méridionale :

Faire bouillir douze écrevisses avec du sel, du poivre, de l’anis, du cumin, des piments enragés, du thym, du laurier et beaucoup de céleri. Après vingt minutes d’ébullition piler les ingrédients au mortier, remettre dans le même court-bouillon sur le feu très doux et laisser mijoter jusqu’à réduction à un quart de litre. Passer, et alors que le liquide est encore tiède y faire macérer pendant une heure deux testicules de coq de deux ans finement hachés. Passer de nouveau au tamis et mélanger avec deux litres de vin très généreux (Porto, Xérès, Marsala) dans lequel infuse depuis trois jours une demi-livre de truffes fraîches râpées. Laisser reposer toute la nuit dans un flacon bien bouché puis y faire macérer un bouquet de fleurs fraîches de mandragore pendant une heure. Si les fleurs sont sèches le temps de la macération sera double.

On prétend qu’après un verre à bordeaux de cet élixir, femmes et hommes perdent toute pudeur et tout sens moral.

Pour des fins moins batifolantes le sorcier préparera par une infusion de la racine dans un vin puissant un breuvage suscitant de profondes et longues léthargies, dont profiteront mille activités coupables. Une autre préparation de la racine, à doses faibles mais régulières, provoquera les apparences de la folie par des hallucinations et amènera lentement un déséquilibre mental. Enfin, unissant le pouvoir hallucinatoire à l’aphrodisiaque, il confectionnera l’onguent de la damnation où s’unissent la berle, l’aconit, la quinte-feuille, la morelle endormante, le sang de chauve-souris, la racine de mandragore et l’huile où elle séjourna. S’en étant enduit il s’endormira pour la lubricité du sabbat. En général sorcières et sorciers demeurent dans leurs lits et ne voyagent qu’en songe pour les matérialistes, vers les ébats tumultueux. Ce qui ne saurait signifier que le sabbat n’existe pas. Mais ces considérations, pourtant peu étrangères à la mandragore, nous entraîneraient trop loin.

La mandragore ne joua pas un grand rôle dans la littérature, n’était la comédie charmante et licencieuse de Machiavel qui a beaucoup réjoui en 1520 le pape Louis X au Vatican. La Fontaine la copia sans vergogne dans son conte, mais fit sienne l’aventure par son adorable facilité apparente et sa narquoise amoralité, qui contient toujours une leçon. Les prodiges de cette solanée inspirèrent quelques romantiques allemands, dont Hoffmann naturellement. Mais ils sont moins nombreux qu’on l’imaginerait. Le dernier ouvrage, fort par analogie. En France on ne trouve que Charles Nodier avec La Fée aux Miettes, quelques pages de Théophile Gautier dans Une soirée au Club des Haschichins et un passage du roman de Martino Ferrari : La Papesse Jeanne. On peut dire que la Mandragore attend son poète maudit, qui ne reculera pas devant un érotisme où le démonisme a la plus grande part.

Voir aussi l’article de Jean Boullet sur la Mandragore

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