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Les loups-garous par Maurice GARÇON

Les légendes mythologiques sont pleines de transformations d’hommes en bêtes. C’est un jeu familier auquel s’est complue, de tout temps, l’imagination des poètes et des conteurs. On pourrait croire que, si, aux époques païennes, la crédulité populaire ajoutait quelque créance à ces étranges mutations, du moins l’avènement du christianisme les aurait reléguées dans le domaine de la seule mythologie. On demeure cependant confondu lorsqu’on voit les longues discussions instaurées par les savants et les théologiens d’une époque relativement très proche de nous au sujet de prétendus prodiges auxquels ils ont ajouté foi : l’absurdité a des limites qui furent souvent dépassées.

Pendant longtemps, les divinités païennes ne perdirent pas leur réalité dans l’esprit du monde chrétien. Loin de nier l’existence des dieux de l’Olympe, la crédulité générale avait continué à faire croire à leur existence. Gravement, on avait conclu, en étudiant les poètes, qu’ils étaient des démons assez habiles pour se faire passer pour des dieux dans un temps où la vérité chrétienne n’était pas encore connue. Toute la mythologie antique s’était ainsi trouvée intégrée dans une théologie orthodoxe, et les récits laissés par les écrivains de l’antiquité classique devenaient des sources précieuses pour l’étude des phénomènes surnaturels.

Rien n’est plus curieux que d’observer combien la valeur des sources historiques faisait peu l’objet de critique sérieuse au XVIe siècle et au début du XVIIe. On ne distinguait pas entre un récit légendaire, un témoignage digne de créance et une preuve expérimentale. Tout était mis sur le même plan.

Rares furent ceux qui, à l’époque des derniers Valois, osaient écrire : « L’Antiquité trop superstitieuse et crédule a pensé que plusieurs estoyent convertis en bestes par le charme des sorcières... Ces choses sont fausses ou tellement inusitées qu’à bon droit on ne les doit croire . » Pour la plupart des auteurs, au contraire, l’histoire de Circé transformant en pourceaux les compagnons d’Ulysse, celle de Io changée en vache, celle des compagnons de Diodème devenus oiseaux et celle de Lycaon mué en loup par Jupiter, pour avoir immolé un enfant devant l’autel de Lycaeus, constituaient des éléments sérieux de discussion et paraissaient pouvoir servir de base à une étude sur le pouvoir des démons. On considérait les métamorphoses d’Ovide comme une source historique ; Apulée, qu’on traitait d’enchanteur insigne, donnait de précieux renseignements sur un changement d’homme en âne, et l’on ne craignait pas d’invoquer Virgile pour sa contribution à l’étude de la Lycanthropie :

His ego saepe lupum et se condere silvis Moerin...

Si l’on quittait les poètes, on trouvait dans les historiens et les naturalistes des renseignements non moins certains. Hérodote avait dit que les Neures, peuple de Scythie vivant sur les bords du Borysthène, se transformaient périodiquement en loups, et Pline 3 avait rapporté, d’après Évantes, que les membres de la race d’un certain Antaeus, lesquels demeuraient en Arcadie, conduisaient chaque année l’un des leurs sur le bord d’un lac, le déshabillaient et lui faisaient traverser l’onde à la nage. Parvenu sur l’autre rive, le nageur se transformait en loup et vivait pendant neuf ans parmi les bêtes. Si, pendant ce temps, il n’avait pas goûté de sang humain, il revenait à l’étang, le traversait à nouveau à la nage, reprenait sa forme humaine et rentrait chez lui. Sa vieillesse se trouvait allongée de neuf ans.

Un peu partout, on trouvait des exemples de pareilles métamorphoses, et l’opinion qu’elles étaient possibles était renforcée par la lecture de la Bible. Dans le livre de Daniel, on pouvait lire :

La parole était encore dans la bouche du roi qu’une Voix descendit du ciel : « Apprends, roi Nabuchodonosor, qu’on va t’enlever le royaume. On te chassera du milieu des hommes, tu auras ta demeure avec les bêtes des champs, on te donnera comme aux bœufs de l’herbe à manger et sept temps passeront sur toi, jusqu’à ce que tu saches que le Très-Haut domine sur le règne des hommes et qu’il le donne à qui il lui plaît.

Au même instant, la parole s’accomplit sur Nabuchodonosor. Il fut chassé du milieu des hommes, il mangea l’herbe comme les bœufs, son corps fut trempé de la rosée du ciel, jusqu’à ce que ses cheveux crussent comme les plumes des aigles et ses ongles comme ceux des oiseaux.

Au temps où l’on n’imaginait pas que des récits légendaires pouvaient avoir été introduits dans les Écritures, et où chaque verset était pris au pied de la lettre, un pareil texte fournissait une preuve décisive des métamorphoses.

À ces histoires fort anciennes s’en ajoutaient de beaucoup plus récentes, devenues en quelque sorte classiques et qui renforçaient la croyance.

Palladius, évêque de Cappadoce, raconte dans la vie de saint Macaire qu’un Égyptien, étant devenu amoureux d’une femme mariée dont il ne pouvait rien obtenir, s’adressa à un magicien qui, par les prestiges du diable, fit voir au mari que sa femme était changée en jument. Personne n’ayant pu trouver de remède, le mari conduisit la jument à l’ermite saint Macaire qui avait la réputation de faire des miracles.

Et la femme estant présentée à saint Macaire, il cognust luy seul que ce n’estoit point une jument, combien que ses religieux fussent aussi bien trompez que le niary et n’y cogneussent rien, que ce qui leur estoit représenté par les prestiges diaboliques. Mais saint Macaire, plongeant la femme en l’eau beniste, la guérit et fit voir à tous que c’estoit une femme naturelle.

De Livonie, des marchands rapportaient une étrange nouvelle. À peu près tous les ans, « un bélître » allait sommer tous les sorciers du pays de venir au Sabbat. Dès qu’ils s’étaient réunis, le diable se mettait à la tête de la colonne et, après le passage d’une rivière, la troupe entière se transformait en loups. Pendant douze jours, ils ravageaient la contrée, tuaient le bétail et enfin reprenaient leur forme humaine pour rentrer chez eux.

Le fait fut confirmé par un Allemand, serviteur de Henri II, qui écrivit au connétable de France que le roi de Moscovie, ayant conquis la Livonie, avait pu, par lui-même, se rendre compte du fait. Le médecin Gaspard Peucer, qui s’était d’abord montré un peu incrédule, s’avoua vaincu en entendant des témoignages directs.

Quant est de moy, j’ay autrefois estimé fabuleux et ridicule que l’on m’a souvent conté de ceste transformation d’hommes en loups ; mais j’ay apprins, que certains et esprouvez indices et par témoins dignes de foy, que ce ne sont choses du tout controuvées et incroyables, attendu ce qu’ils disent de telles transformations qui aviennent tous les ans douze jours après Noël en Livonie et es pays limitrophes.

Bodin, qui tenait l’affaire du Bourguignon Languet, agent du duc de Saxe, fit un rapprochement ingénieux avec le récit d’Hérodote et conclut qu’il faut considérer que les Livoniens étaient les Nerviens ou Neures de l’auteur grec.

D’autres récits faisaient l’objet d’une croyance aveugle. Une histoire qu’on semble rencontrer pour la première fois dans Trithème était reproduite dans tous les ouvrages s’occupant de la question. Le juif Baïan, fils de Siméon, roi des Bulgares, se changeait en loup à volonté. Le roi de Russie l’aurait fait venir et, après l’avoir chargé de chaînes, lui aurait commandé de montrer son talent, en lui ajoutant que, s’il désirait rester seul pour procéder à l’opération, on lui permettrait de s’enfermer dans une chambre. S’étant isolé un instant, Baïan réapparut sous la forme d’un loup, toujours chargé des chaînes avec lesquelles on l’avait précédemment entravé. Les assistants demeurèrent ébahis, mais le roi fit rapidement tourner la comédie en drame. Il avait traîtreusement caché deux chiens très féroces qui se jetèrent sur le loup et le mirent en pièces.

Au Danemark, on racontait l’histoire du roi Frothon qui entretenait à sa cour une sorcière, laquelle pouvait, sur ordre, se transformer en n’importe quel animal. Cette sorcière avait un fils aussi méchant qu’elle, avec lequel elle s’entendit pour voler les trésors du roi. Pris de soupçons, le roi voulut se rendre en personne chez la magicienne qui, dès qu’elle l’aperçut, changea son fils en veau et se mua elle-même en vache. Le roi ne vit en entrant que ces deux bêtes, ne soupçonna pas leur véritable personnalité et s’assit en attendant le retour de celle qu’il venait visiter. La vache alors se rua sur lui avec impétuosité et lui donna un si grand coup de corne au flanc qu’elle le tua sur-le-champ.

De Trithème encore, on avait tiré une aventure qui avait fait le tour de la chrétienté. Un soldat anglais en garnison à Chypre vers 1101 fut changé en âne par une sorcière qui l’avait attiré sous prétexte de faire collation. Pendant trois ans, il dut demeurer au service de sa persécutrice :

Jusqu’à ce qu’un jour, passant devant une église, on le vit se mettre à genoux et plier les jambes et lever celles de devant, adorant le Saint-Sacrement de l’Hostie. Dequoy s’estant aperçus, certains marchands de Gênes firent prendre par la justice l’asne et la sorcière, laquelle confessa tout et demanda qu’on lui permît d’aller en son logis pour remettre le soldat en sa première forme, ce qu’elle fit, si bien qu’elle fust brûlée en la ville de Famagouste.

Saint Augustin, passant en Italie, entendit parler de trois femmes qui tenaient une auberge et qui se vantaient de servir aux voyageurs d’un certain fromage qui avait pour vertu de les changer en chevaux. Elles s’en servaient pour leur usage, leur faisaient traîner de pesants fardeaux et, la besogne terminée, leur rendaient leur forme première .

De tous côtés, les récits affluaient ; nous ne pouvons songer à les rapporter tous, nous ne citerons que les plus célèbres.

Le cardinal de Granville racontait qu’en Bourgogne un chasseur, rencontrant un loup, le perça d’outre en outre. Le loup put cependant s’échapper perdant son sang en abondance. Le chasseur, ayant suivi sa trace, parvint à une cabane au milieu des bois où il trouva un homme grièvement blessé à l’endroit même où le loup avait été frappé. Une femme pansait sa plaie. Le chasseur courut chez le lieutenant criminel qui procéda à l’arrestation du misérable. Une enluminure sur parchemin clouée à la porte de l’église des Jacobins représentait la scène.

Sur le territoire de Berne, un individu du nom de Stasus échappait toujours à ses ennemis en se changeant en bête. On dut, pour le tuer, le surprendre pendant son sommeil.

À Padoue, un loup énorme parcourait les campagnes. On le captura à l’aide d’une nombreuse cavalerie et on lui coupa les pattes. Au même instant, il se changea en homme, mais sans bras et sans jambes.

À Strasbourg, trois méchantes chattes s’attaquèrent à un laboureur. Il dut, pour les mettre en fuite, livrer un véritable combat et les blessa. Le lendemain, trois voisines, qui portaient des blessures très apparentes, portèrent plainte contre le laboureur, prétendant qu’il les avait attaquées et frappées, tandis qu’elles passaient dans un champ.

Il fut appréhendé par la justice et mis en basse fosse. De quoy estonné et ne voulant confesser d’avoir offencé personne, jaçoit que les trois femmes fussent gisantes au lit des coups qu’il leur avait donnez et l’accusassent de les avoir meurtries. Mais, quand il eut raconté le fait, il fut renvoyé absoult .

À Ferrare, un savetier nommé Philippe demanda à une rebouteuse une consultation pour son enfant malade. La vieille répondit qu’il fallait surtout le laisser jouer avec les chats. Une heure plus tard, il vit un gros chat inconnu s’approcher du berceau. Malgré les prescriptions de la thaumaturge, il prit peur, chassa la bête, la poursuivit en la frappant et fit si bien qu’elle sauta par la fenêtre et se blessa. Rendant visite le lendemain à la guérisseuse, Philippe la trouva au lit portant de nombreuses blessures. Il dut en conclure que la maladie de son enfant provenait d’un sort jeté par la vieille.

Près de Lyon, une hôtelière se déguisait en chatte et venait cracher sur les hôtes pendant leur repas. L’un d’eux, ne pouvant la faire fuir à coup de pied, prit son couteau et lui coupa une patte. On s’aperçut quelques instants plus tard qu’il manquait une main à l’hôtesse.

À Hes Pittelangins, un événement singulier vint à la connaissance du comte Paul de Salm, le gouverneur du Saint-Siège en Lorraine. Les habitants lui devaient certaines redevances en vertu d’un vieil usage. Un jour qu’ils avaient apporté une provision de bois et se reposaient en faisant collation, une bataille de chiens s’éleva dans la cour du château. Une chienne se réfugia dans un four. Comme les autres aboyaient furieusement à l’entrée, quelqu’un s’approcha et donna un coup de pique dans la gueule de la chienne, lui causant une cruelle blessure. Sous l’empire de la souffrance, la bête sortit de sa retraite et s’enfuit. Par la suite, la rumeur publique accusa de lycanthropie une vieille femme qui avait mauvaise réputation et qui s’était mise au lit à la suite d’une blessure à la tête dont elle ne voulait pas révéler l’origine. Arrêtée, elle avoua tout.

En Flandres, dans un village situé à peu de distance de Dixmude, un paysan buvait avec son fils de la bière dans une auberge. Il s’aperçut que l’hôtesse, chaque fois qu’elle servait un nouveau pot, en marquait deux. Lorsque vint le moment de payer, le paysan protesta contre la somme qu’on lui réclamait. D’un mot à un autre, on se disputa, tant qu’à la fin, jetant sur la table ce qu’il devait, le paysan et son fils partirent. Folle de colère, l’hôtesse leur cria du pas de sa porte :

– Vous ne rentrerez pas aujourd’hui chez vous ou je ne suis pas ce que je suis !...

Tenant pour négligeables les menaces de la mégère, les deux hommes gagnèrent la rivière au bord de laquelle ils avaient laissé une barque lourdement chargée. En vain, à l’aide d’une perche, voulurent-ils s’éloigner de la rive. Elle ne bougeait pas et semblait enclouée. Trois soldats qui passaient par hasard s’offrirent à les aider, mais tous leurs efforts joints ne parvinrent à rien. L’un d’eux proposa de débarquer les ballots pour alléger la barque. Tandis qu’ils procédaient au déchargement, ils aperçurent dans le chemin un gros crapaud livide qui les fixait avec des yeux scintillants. Un des soldats lui planta la pointe de son sabre dans la gorge et le jeta à l’eau. Le crapaud presque inanimé surnagea un moment le ventre en l’air. Quelques nouveaux coups le firent couler et soudain la barque se détacha d’elle-même.

Le paysan heureux voulut payer à boire aux soldats pour les remercier et les emmena à l’auberge proche où lui-même avait consommé quelque temps auparavant. La servante se présenta seule et, comme on lui demandait d’appeler sa patronne, elle répondit que celle-ci était couchée, grièvement malade et presque à l’agonie. Le paysan n’en voulut rien croire puisque, moins d’une heure plus tôt, il s’était disputé avec elle et l’avait laissée vigoureuse et bien portante. Voulant éclaircir le mystère, il pénétra dans la chambre de la malade et la trouva en effet portant une large blessure à la gorge et dissimulant son ventre et ses cuisses saignants et fortement tailladés. Pressée de questions, elle finit pas reconnaître qu’elle avait reçu les coups alors que, pour se venger, elle s’était changée en crapaud.

Dans le bailliage de Gez, un nommé Charcot fut assailli une nuit, dans un bois, par une multitude de chats qu’un simple signe de croix mit en fuite. Un cavalier passant dans la forêt de Joux vit une quantité de chats sur un arbre et lâcha sur eux un coup d’escopette. Il tomba d’une branche une ceinture à laquelle pendait un trousseau de clefs qu’il ramassa. S’étant arrêté à une auberge à quelque distance, il demanda à boire. Le tavernier s’affairait en cherchant les clefs de la cave, lorsque sa femme entra, blessée à la hanche. Elle prétendit avoir perdu sa ceinture. Le cavalier sortit alors de sa poche celle qu’il avait ramassée sous l’arbre et qui était précisément celle qu’on cherchait. Le coup d’escopette avait meurtri la femme et coupé l’ornement .

Une des histoires les plus célèbres était arrivée en 1588, en Auvergne, à deux lieues d’Apchon. Un gentilhomme vit passer de la fenêtre de son château un chasseur et l’invita à venir le visiter au retour, ce qui fut promis. À quelque distance, le chasseur fut attaqué par un gros loup contre lequel il lâcha un coup d’arquebuse, mais sans le blesser. Le loup se jeta sur lui. L’homme tira un coutelas et, saisissant la bête par une oreille afin d’écarter sa gueule, parvint à lui couper une patte. Le loup se dégagea et s’enfuit en hurlant. Repassant devant le château du gentilhomme, le chasseur s’arrêta comme il avait promis, raconta son histoire et voulut, en manière de preuve, montrer la patte qu’il avait mise dans sa poche. Au lieu d’une patte, il tira une main qui portait une bague d’or...

...que le gentilhomme recogneust estre à sa femme, ce qui le fit aucunement mal soupçonner d’elle et, estant en la cuisine, il trouva sa femme qui se chauffait, ayant son bras sous devanteau, lequel il tira et recogneust qu’elle avait la main coupée. Sur quoy, le gentilhomme la prent par rigueur, mais, aussi tost et meSme après que sa main lui eust esté confrontée, elle confessa que ce n’estait autre qu’elle qui avait, en forme de loup, attaqué le chasseur .

Elle fut brûlée à Riom.

De partout venaient des récits concordants. Claude Chapuis de Saint-Amour, chirurgien de Germiny François, ambassadeur de Henri III à Constantinople, vit un jour à l’ambassade un bateleur présenter une chèvre savante. En l’examinant fort soigneusement,

...il s’aperçut qu’elle avait les parties derrière d’un homme, quoy que le devant eust entièrement la ressemblance d’une chèvre.

À Constantinople, un peu précédemment, en 1542, les loups-garous erraient si nombreux dans les rues que le sultan Soliman avait dû leur livrer bataille et en avait tué cent cinquante.

Les poètes s’en mêlèrent et Marie de France écrivit le lai de Bisclavere pour raconter l’histoire d’un seigneur breton dont la femme mettait à profit, avec un seigneur voisin, les absences hebdomadaires que faisait son mari pour courir le pays en loup-garou.

Tant de récits concordants, confirmant une tradition qui se perdait dans la nuit des temps, ne pouvaient manquer d’émouvoir beaucoup les théologiens, les philosophes, les médecins et les magistrats.

L’empereur Sigismond, grandement impressionné, institua devant lui une dispute de savants pour éclaircir la question. Les arguments pour et contre furent réunis en un petit volume par Ulrich Molitor. La réalité de la transformation en bête faisait l’objet des plus vives controverses. Partout, la croyance était répandue, mais on n’était point d’accord sur ses causes et ses effets. On donnait aux bêtes des noms voisins. En Picardie, on parlait de « loups varous », traduction, disait-on, de « lupos varios » ; en Berry, de « loups Berrou » ; en Bourgogne, de « leu voirou » ; dans le Poitou, on disait que la bête Bigorne courait la galipode. En Allemagne, on parlait de « vere wolf ». Le mot « loup-garou » était une synthèse de toutes ces prononciations. C’est celle qui survécut. François Phoebus, comte de Foix, qui avait de l’imagination, indiqua dans son livre sur la chasse que « garou » était une contraction de « gardez-vous ». Aucune des étymologies proposées ne donne entière satisfaction.

Pour les savants, le mot « versipellis » employé par Pline, n’ayant pas eu de succès, ils adoptèrent celui, tiré du grec, de « lycanthropos », pour désigner d’une manière générale les monstrueux animaux qu’on craignait tant.

Quelques auteurs, parmi lesquels au premier chef Bodin, célèbre magistrat, s’attaquèrent à la question. Ce grand esprit, auteur d’une République dont le succès fut considérable et qu’on peut considérer comme un précurseur de Montesquieu, eut l’occasion, au cours de sa carrière, de juger des sorciers. Érudit, consciencieux, mais animé d’une foi fanatique, il se montra d’une crédulité qui dépasse les bornes du bon sens. Prenant au pied de la lettre le passage de la Bible relatif à Nabuchodonosor, trouvant dans Homère, Ovide et Virgile des récits qu’il tenait pour des sources sûres, découvrant une confirmation dans les interrogatoires qu’il avait fait subir à des sorciers ou dans les procédures qu’il s’était fait communiquer, il n’élevait aucun doute sur la possibilité de la lycanthropie. Il s’appuyait encore sur l’avis unanime de Pomponius Mela, de Strabon, de Marc Varon, de Paracelse, de Pompanace et surtout de Fernel, le célèbre médecin du roi. Pour lui, les sorciers, serviteurs fidèles du démon, obtenaient de leur maître le pouvoir de se changer en bêtes. Il trouvait réponse à toutes les objections qu’on pouvait lui faire et avait imaginé de spécieux arguments. Pour démontrer notamment que le diable peut troubler l’ordre de la nature et créer la vie, il invoquait le passage de la Bible relatif aux plaies d’Égypte.

Moïse et Aaron allèrent auprès du Pharaon et ils firent ce que l’Éternel avait ordonné. Aaron jeta sa verge devant Pharaon et devant ses serviteurs et elle devint un serpent.

Mais Pharaon appela des sages et des enchanteurs ; et les magiciens d’Égypte, eux aussi, en firent autant par leurs enchantements. Ils jetèrent tous leurs verges et elles devinrent des serpents.

Et la verge d’Aaron engloutit leurs verges.

C’était bien là la preuve que les magiciens recevaient des démons une puissance suffisante pour opérer des mutations.

La puissance que Dieu donne au diable est incognue aux hommes, veu qu’il est dit en Job qu’il n’y a puissance si grande sur la terre qu’il luy puisse résister. Et puis, il est dit que les sorciers de Pharaon faisaient les choses que faisait Moyse, c’est à sçavoir qu’il changeait les bastons en serpens, et qu’ils faisaient des grenouilles. Si ce fust esté un éblouissement des yeux, il n’eust pas dict : qu’ils faisoient ce que faisoit Moyse car Moyse ne faisoit rien par illusion. Joinct aussi que le serpens de Moyse n’eust pas digéré des bastons, si les Serpens des Sorciers n’eussent esté que Bastons : auquel argument il est impossible de respondre sans corrompre le texte. Or, il est beaucoup plus estrange de faire d’un baston un serpens et de plusieurs bastons plusieurs serpens, que de changer la figure d’un homme en veau ou en loup : car saint Augustin, au troisième livre de la Trinité, dit que c’estoient vrais serpens.

Bodin s’appuyait enfin sur un passage de saint Thomas d’Aquin, qui avait écrit Omnes angeli boni et mali ex virtute naturali habent potestatem transmutandi corpora nostra.

Enfin, pour couper court à toute objection, Bodin concluait :

En quelque sorte que ce soit, il appert que les hommes sont quelquefois transmuez en bestes, demeurant la forme et raison humaine, soit que cela se fasse par la puissance de Dieu immédiatement, soit qu’il donne ceste puissance à Sathan, exécuteur de sa volonté.

La question paraissait cependant beaucoup plus délicate à la plupart des philosophes. Ceux qui, comme Bodin, acceptaient purement et simplement de croire à la possibilité de la lycanthropie étaient loin de constituer la majorité. Sans nier absolument le témoignage des poètes, on constatait que l’examen des textes, éclairés par la connaissance des doctrines enseignées par l’Église, constituait une source d’embarras plutôt qu’un fondement pour la conviction.

Sans mettre en cause la bonne foi de ceux qui témoignaient soit être des loups-garous, soit avoir vu des loups-garous, on observait que, si le diable s’efforce, pour détourner les hommes de Dieu, de contrefaire, comme un singe malicieux, les œuvres du Créateur, il ne lui est possible que de créer des illusions. Ainsi, toute la question de la lycanthropie était dominée par celle de déterminer d’abord l’étendue du pouvoir du démon et de chercher si réellement il lui appartenait de changer l’essence des choses.

À cela, de très sérieuses objections étaient proposées, autant d’ordre théologique que d’ordre philosophique et physiologique.

En premier lieu, on observait que, si on devait admettre que le diable peut changer la nature des choses contre l’habileté naturelle que Dieu leur a départie, il en faudrait conclure qu’il existe deux principes créateurs, ce qui serait un blasphème. Dieu s’est réservé pour lui seul la puissance de créer et on ne peut admettre qu’une puissance rivale puisse se substituer à lui. Tout au plus pourrait-on supposer que Dieu, par une permission exceptionnelle, donne une sorte de délégation aux anges pour agir en son nom. De cette délégation, on semblait pouvoir trouver des preuves dans les Écritures. Toutes les mutations connues sont attribuables à Dieu seul, comme, par exemple, le changement de la femme de Loth en statue de sel ; c’est également sur son ordre que Moïse changea son bâton en serpent, l’eau en sang, transforma du limon en grenouilles, des grains de poussière en poux, qu’il sépara la mer, rendit douce une eau salée, et fit jaillir une source du rocher. De même, le changement de l’eau en vin, la restitution de la vue aux aveugles n’ont été possibles qu’à Dieu. Si, parfois, les bons anges sont intervenus pour apporter un changement dans l’ordre de la nature, ce fut toujours sur permission expresse.

L’Éternel dit à Moïse : « Vois, je te fais Dieu pour Pharaon . » Or, jamais l’on n’avait vu qu’une pareille permission ait été donnée au diable. Celui-ci ne peut prévoir comment Dieu veut disposer des créatures, des empires et des choses particulières.

À ces raisons, on répondait que l’on trouvait cependant dans les Écritures la preuve que les magiciens avaient un pouvoir surnaturel de création, puisque ceux du Pharaon avaient, tout comme Moïse, transformé des baguettes en serpents, changé l’eau en sang, fait naître des grenouilles.

L’argument était de peu de valeur. On eût pu observer qu’il pouvait y avoir là une permission exceptionnelle de Dieu, mais on n’avait même pas à s’arrêter à cette raison. Une simple distinction bien connue entre les animaux parfaits et les animaux imparfaits permettait de répondre. Pour les animaux parfaits, la volonté divine de les faire tels était évidente. Pour les autres, au contraire, insectes, serpents, grenouilles, mouches et autres bêtes imparfaites, elles naissaient, selon une opinion certaine, de la putréfaction. Tout le monde était d’accord là-dessus . L’intervention du diable pour faire naître spontanément ces bêtes qui, de toutes manières, pouvaient apparaître sans miracle, n’avait rien d’extraordinaire. Tout le monde savait qu’en enterrant des cheveux de femmes sous un fumier il naissait des serpents. Aussi, considérait-on que, s’il était impossible au diable de transformer un homme en chien, il pouvait au contraire faire naître des mouches d’un cadavre de chien, puisque les mouches trouvent leur origine dans la corruption.

Or, on ne voyait dans les Écritures aucune mutation d’homme en bête ou d’une espèce de bête en une autre espèce de bête par intervention magique.

En ce qui concerne Nabuchodonosor, on répondait que les textes étaient fort mal interprétés. Son changement en bœuf était rien moins que suspect. D’une part, même sa transformation n’eût point été impossible puisqu’il était frappé par un châtiment divin. Si Dieu avait réellement voulu le muer, il le pouvait, mais rien ne prouvait même que le Créateur eût voulu le faire.

En examinant le texte de Daniel, on pouvait lire qu’il serait chassé du milieu des hommes, qu’il aurait sa demeure avec les bêtes, ce qui ne voulait pas dire qu’il en fût une, et qu’on lui donnerait « comme aux bœufs » de l’herbe à manger. Il avait donc été traité « comme une bête », avait couché dehors, avait laissé croître ses cheveux et ses ongles, mais n’était pas, à proprement parler, décrit comme une bête.

Ainsi, se trouvait ramené à un fait qui n’était point miraculeux un texte biblique dont on avait tiré ce qui n’y était pas.

À toutes ces raisons s’en ajoutaient d’autres. On invoquait le canon « Episcopi », rédigé au cours du Concile d’Ancyre. On considère en général aujourd’hui que son authenticité est plus que douteuse. On le rencontre pour la première fois dans une « instruction pour la visite d’un diocèse », écrite par Reginon, qui fut abbé de Prum jusqu’en 899 et mourut à Trèves en 910. Certains auteurs, comme Boehmer et Richter, ont supposé qu’il était tiré d’un ancien capitulaire franc. D’autres croient qu’il provient d’un ouvrage du VIe siècle apocryphement attribué à saint Augustin et intitulé De spiritu et anima. Quoi qu’il en soit, on n’élevait, au XVIe et au XVIIe siècle, aucune contestation sur son authenticité, et l’on pouvait y lire :

Quelques femmes criminelles, qui, séduites par des illusions et des fantômes diaboliques, se sont replacées sous le joug de Satan croient et répètent que, pendant la nuit, avec Diane, déesse des païens, ou bien avec Hérodiade et une foule innombrable d’autres femmes, elles chevauchent sur certains animaux et franchissent des grands espaces au milieu du silence des ténèbres, obéissent à cette déesse comme à une souveraine et quelquefois sont appelées auprès d’elle pour la servir. Les prêtres, dans les églises qui leur sont confiées, doivent mettre tout leur zèle à instruire le peuple, à lui apprendre que tout cela est faux, que ce sont de purs fantômes envoyés dans l’âme des infidèles, non par l’esprit divin, mais par l’esprit du mal : car Satan, qui se transfigure en ange de lumière, devenu par l’infidélité et l’incrédulité maître de l’âme d’une pauvre femme, prend aussitôt la forme et les apparences de diverses personnes et, se jouant, pendant le sommeil, de l’âme qu’il tient captive, lui montre des objets tantôt gais, tantôt tristes, des visages connus et inconnus, la conduisant ainsi hors du droit chemin. Tout cela se passe uniquement dans l’esprit, mais l’âme infidèle est convaincue que tout est réel. Qui donc n’a pas cru voir en rêve bien des choses que, à l’état de veille, il n’a jamais vues ? Et qui serait assez borné et assez sot pour s’imaginer que tout ce qui se passe dans l’esprit seulement existe aussi au dehors, quand Ézéchiel a eu la vision du Seigneur en esprit, et non avec un corps, et que l’apôtre Jean a été ravi, non en corps, mais en esprit ?

Il importe de dire publiquement à tous que celui qui croit de pareilles choses et autres du même genre a perdu la foi, et que quiconque n’a foi dans le Seigneur n’est pas à lui, mais en celui en qui il croit, c’est-à-dire au diable.

QUICONQUE DONC CROIT QUE QUELQUE CHOSE PEUT ÊTRE FAIT, UNE CRÉATURE CHANGÉE EN MIEUX OU EN PIRE OU TRANSFORMÉE EN UNE AUTRE ESPÈCE AUTREMENT QUE PAR LE CRÉATEUR LUI-MÊME, CELUI-LÀ EST INCONTESTABLEMENT UN INFIDÈLE ET PIRE QU’UN PAÏEN.

Un pareil texte ne laissait pas place au doute. Il y fallait ajouter encore l’avis de saint Augustin qui, après bien des hésitations provoquées par des récits qui lui semblaient pourtant dignes de foi, avait nettement conclu à l’impossibilité de la lycanthropie.

En Italie, saint Augustin avait entendu parler de l’hôtelière qui transmuait ses clients en chevaux et en ânes, mais, d’autre part, il avait appris qu’un certain Prestance, s’étant endormi profondément, avait raconté à son réveil qu’il avait été changé en cheval et avait porté de lourds fardeaux dans une région éloignée. Or on avait la preuve que son corps n’avait pas bougé de place. Toutefois, ce qu’il disait avoir fait dans la région éloignée s’était effectivement passé. Saint Augustin en avait conclu à une intervention diabolique non point pour bouleverser l’essence de la nature, mais pour causer une simple illusion. Il avait donc pu dire de la lycanthropie :

Tout cela est faux ou si rare qu’on a raison de n’y pas croire. Ce qu’il faut croire et très fermement, c’est que le Dieu tout-puissant peut faire tout ce qu’il veut par justice ou par grâce, et que les démons, créatures angéliques, il est vrai, mais corrompues par leur propre faute, ne peuvent rien, même en ce qui tient à la puissance de leur nature, sans la permission de celui dont les jugements sont souvent cachés, jamais injustes. Sans doute qu’en agissant ainsi dans les faits qui nous occupent les démons ne créent pas de nouvelles natures, mais ils modifient tellement au moins pour les apparences celles que le vrai Dieu a créées qu’elles semblent être ce qu’elles ne sont pas.

Aussi je ne croirai jamais que les démons, par sortilège ou par puissance, changent je ne dirai pas l’âme, mais seulement le corps de l’homme en lui donnant les mémoires et les formes de la brute. Je croirais plutôt qu’au milieu de cette foule d’objets que la pensée ou le sommeil représente à l’imagination humaine qui en subit les diverses impressions et qui, bien qu’incorporelle elle-même, reproduit avec une promptitude merveilleuse la ressemblance des corps, je croirais, dis-je, plutôt que, grâce à l’accomplissement ou à la défaillance des sens, une certaine image fantastique pourrait se manifester à cette même imagination ; tandis que le corps serait même ailleurs, vivant il est vrai, mais bien plus complètement privé de connaissance que dans le sommeil.

Alors cette forme imaginaire nous paraîtrait ressembler à la figure d’un animal et l’homme même, comme dans un songe, pourrait se croire tel qu’il se voit et se figurer qu’il porte des fardeaux. Si ces fardeaux sont véritables, les démons les portent pour se jouer des hommes qui se trouvent en présence de fardeaux réels et d’animaux imaginaires.

À ces raisons théologiques s’en ajoutaient d’autres qui n’étaient pas moins convaincantes. Tous les philosophes, même des temps païens, avaient toujours soutenu, en concordance avec les enseignements de l’Église, qu’une espèce ne peut être changée en une autre espèce et qu’une forme parfaite ne peut passer en une matière rude et grossière. Aristote notamment avait dit que tout corps est fait pour sa forme et selon sa perfection et que, par conséquent, sa métamorphose en un autre corps est impossible.

On observait encore que, si ce que les sorciers prétendaient était vrai, il faudrait de deux choses l’une ou que la forme humaine corporelle se changeât en celle du loup, ce qui est contraire à la nature, ou que la forme humaine pérît, qu’ensuite il en naisse un loup déjà adulte, puis que le loup pérît et que son cadavre produisît un homme, ce qui est doublement impossible. D’une part, en effet, lorsque l’âme est séparée du corps elle n’y revient pas, et, d’autre part, tout corps parfait qui prend vie naît d’une semence et le corps humain ne contient pas de semence de loup.

On disait encore que les sorciers changés en chat, par exemple, prétendaient passer par des trous de la grosseur d’un chat sans rapport avec la grosseur d’un homme. Or, comme le corps humain est un solide composé d’os, de nerfs, d’artères, de tendons, de muscles, de chair et membranes et de peau, il serait ridicule de les croire compressibles au point de se réduire à la dimension d’un chat.

Enfin, on ajoutait qu’il serait monstrueux que l’homme, qui a été créé par le Tout-Puissant supérieur à tous les animaux et qui est mis dans sa forme comme à l’attache, puisse être revêtu de la figure d’une bête : « Si les bestes le savaient, elles auraient très juste raison de secouer le joug et en fuir et décliner l’obéissance. »

On alléguait encore comme un argument de bon sens qu’il est dit dans la Genèse que l’homme a été créé à l’image de Dieu, ce qui s’entend évidemment de son âme, et qu’il serait absurde de penser qu’une image si belle et si saine puisse habiter un corps de bête.

De toutes ces raisons, il fallait donc conclure que le loup-garou était une illusion. Au surplus, quelques observations précises permettaient de montrer qu’on devait avoir des doutes sur la réalité de la transformation.

Vers l’année 1603, Benoît Bidel, âgé de quinze à seize ans, monta sur un arbre près du village de Naisan pour cueillir des fruits. Au pied de l’arbre, sa sœur, plus jeune que lui, recevait les fruits dans son tablier. Elle fut assaillie par un loup sans queue. Le garçon descendit promptement de l’arbre pour défendre sa sœur. La bête, l’apercevant, tourna vers lui sa fureur. Bien qu’il se défendît avec un couteau et eût blessé le loup au cou, Benoît Bidel fut cruellement mordu. Attirés par les cris, les voisins mirent le loup en fuite, mais le jeune garçon, transporté chez ses parents, décéda des suites de ses blessures au bout de trois jours. Avant de mourir, il trouva encore la force de raconter que le loup avait les deux pattes de devant en forme de mains humaines dont le dessus était recouvert de poils. C’était bien là une preuve que la transformation n’était pas si complète qu’on voulait bien le dire, qu’il y avait une part d’illusion et que la sorcière Perrenette Gandillon, qui reconnut être l’auteur du méfait et qui fut massacrée par les paysans, n’était pas si véritablement changée en bête qu’elle l’avait prétendu.

De même une certaine Claude Gaillard, ayant été aperçue muée en loup, avait conservé des pieds humains. Une de ses compagnes, Jeanne Perrin, déposa que notamment elle avait parfaitement observé ses orteils.

Le savant napolitain Porta avait assisté à une expérience très importante qui était citée par presque tous les auteurs. Il s’était entendu avec une sorcière authentique qui prétendait avoir le pouvoir non seulement de se transmuer en bête, mais aussi de se transporter corporellement à de grandes distances. Il lui persuada de se laisser surveiller pendant l’opération. C’est ainsi que la vieille s’enferma dans une chambre et lui donna l’autorisation de regarder au travers d’une fente de la porte.

La sorcière s’étant mise nue s’oignit tout le corps d’un onguent qu’elle conservait caché en un pot. À peine fut-elle complètement enduite qu’elle tomba à terre, profondément endormie.

Porta alors entra et l’examina avec soin. Elle respirait lourdement et donnait toutes les apparences de la vie. Quant à la présence du corps, il n’était pas possible d’en douter. En vain le savant essaya de la réveiller. Ni les coups, ni même une brûlure ne parvinrent à la faire sortir de sa léthargie. On attendit.

Lorsque la sorcière se réveilla, elle raconta qu’elle avait fait matériellement un long voyage. Elle dit qu’elle avait passé les mers et décrivit les contrées parcourues. Vainement on lui démontra qu’elle n’avait pas bougé de place. On lui fit voir les plaies dont elle était couverte et la brûlure profonde qu’on lui avait faite. Rien ne put la faire démordre de son erreur et sa bonne foi était évidente.

Une autre observation n’était pas moins concluante :

En 1541, à Pavie, un villageois qui prétendait être un loup assaillit plusieurs cultivateurs dans les champs et en tua quelques-uns. On finit, après de grandes difficultés, par s’assurer de sa personne. Longuement interrogé, il assura que, bien qu’il eût conservé une figure humaine, il était réellement loup, mais qu’on ne pouvait le voir parce qu’il avait la peau retournée et que son poil était en dedans.

Par quoy quelques uns... voulans expérimenter la vérité du fait, lui donnèrent plusieurs coups sur les bras et sur les jambes qu’ils lui coupèrent, puis, connaissans l’innocence du pauvre homme, le baillèrent aux chirurgiens pour le panser, entre les mains desquels il mourut quelques jours après.

De tout cela il fallait bien conclure que la transformation et le transport, que déniait aussi bien la philosophie que la science, étaient une illusion.

L’examen approfondi des lycanthropes que la justice parvenait à saisir, ouvrait un large champ expérimental pour l’étude de la formation du prestige.

L’inquisiteur Jean Boin instruisit, en décembre 1521, à Besançon, une affaire particulièrement typique. Pendant que se déroulait la foire de Pouligny, un orage éclata si violent que tout le monde fut chercher abri contre la pluie et que même des immeubles souffrirent et s’effondrèrent. Un berger, Pierre Burgot, dit le grand Pierre, qui gardait un troupeau dans les champs, ne put retenir ses bêtes effrayées : celles-ci s’égarèrent dans toutes les directions. Il cherchait en vain à rassembler son bétail lorsque trois cavaliers noirs se présentèrent à sa vue et lui promirent non seulement de lui rendre son troupeau, mais encore de n’avoir plus rien à craindre des loups s’il consentait seulement à leur obéir aveuglément.

Le grand Pierre accepta et rendez-vous fut pris pour quelques jours plus tard. À cette nouvelle rencontre, Pierre s’engagea à servir fidèlement celui qui se prétendit serviteur du grand Diable et, en signe de soumission, lui baisa la main gauche « qui étoit noire, comme morte et froide ».

Pendant deux ans, le berger tint sa promesse sans entrer aucunement dedans l’église, sinon vers la fin de la messe où à tout le moins après la consécration de l’eau bénite, « laquelle il luy défendit de recevoir ». Aucun accident ne survint aux bêtes pendant tout ce temps. Puis le grand Pierre, étant plus âgé, cessa d’être berger, passa à la culture et, en même temps, oublia son pacte et les engagements qu’il comportait. Il vécut enfin une existence normale et chrétienne.

Durant huit ou neuf ans, il n’entendit parler de rien, jusqu’au jour où un voisin, Michel Verdung, vint lui révéler qu’étant lui-même au service du diable il avait été chargé de lui rappeler son ancien serment et de le convoquer pour le prochain Sabbat qui devait se célébrer près de Chastel-Charlon. Le grand Pierre dut s’exécuter. Les deux hommes, au jour dit, se déshabillèrent, s’oignirent, se trouvèrent changés en loups et gagnèrent la fête diabolique plus vite que le vent. À partir de ce moment les deux hommes ne cessèrent de se changer périodiquement en bêtes pour commettre un nombre incroyable de crimes.

Une première fois, ils dévorèrent une femme qui cueillait des pois, une autre fois ils déchiquetèrent une fillette de quatre ans dont ils ne laissèrent qu’un bras et dont la chair leur parut délicieuse.

Ils ont encores confessé avoir estranglé une jeune fille, de laquelle ils succèrent le sang et luy mangèrent la gorge.

Item qu’ils ont encore tué une troisième et en ont mangé l’embouchure de l’estomach, d’autant que pour l’heure Pierre était affamé.

Item qu’une autre fois ils tuèrent en un jardin une fille âgée de huit à neuf ans, de laquelle Pierre rompit le col avecque les dents, pour autant que quelquefois elle ne luy avait pas voulu bailler l’aumosne, ce qu’ayant fait il demanda incontinent l’aumosne en l’honneur de Dieu.

Il a encores confessé avoir tué une chèvre près la ferme de maistre Pierre Bongré, laquelle premièrement il mordit, puis lui coupa la gorge avec un couteau.

Michel se transformait en loup estant vestu et Pierre estant nud : lequel Pierre a dit qu’il ne scavait que devenait son poil lorsqu’il se désistait d’estre loup.

Ils ont encore adjouté à leur confession qu’ils avoient eu à faire à des louves, avec aussi grand plaisir et volupté que s’ils eussent embrassé leurs femmes.

Ces aveux soigneusement notés furent plusieurs fois répétés, en présence de témoins, devant le prieur des frères prêcheurs de Pouligny, inquisiteur général de la foi.

Les déclarations étaient formelles. Cependant, on y trouvait quelques petites indications suspectes. C’est ainsi que les deux accusés, interrogés séparément, s’entendaient dans les grandes lignes, mais divergeaient sur les détails. Tout n’était pas absolument clair. Il fallait convenir cependant que, s’il s’agissait d’une simple illusion, elle était d’une très grande précision. Non seulement les accusés fournissaient des détails exacts sur des crimes réellement commis, mais encore de nombreux témoins avaient pu apercevoir les deux loups sur le lieu du crime et avaient aidé à les mettre en fuite. Il fallait donc, dans l’hypothèse d’une hallucination, qu’elle trompât une multitude de personnes, les unes en les portant à croire qu’elles faisaient des choses qu’elles ne faisaient pas, les autres en leur montrant des bêtes inexistantes. Ajoutons que, pour corser la difficulté, on devait constater que tout n’était pas illusion puisque les crimes étaient réellement commis et que les cadavres étaient retrouvés.

Un détail causait encore un grand étonnement. Les vêtements d’une victime des loups-garous n’étaient pas déchiquetés à coups de dents comme par de véritables loups. Au contraire, les victimes étaient déshabillées ; on retrouvait leurs guenilles intactes et les chairs seules étaient arrachées et dévorées. Cette constatation menait encore à soutenir que les sorciers n’étaient pas réellement transformés en bêtes, car ils n’auraient pu avec leurs griffes délier les vêtements et les déboutonner.

Le procès des sorcières de Saint-Claude, en 1598, contenait des précisions non moins importantes. Pendant qu’on procédait à l’interrogatoire de Françoise Secrétan, celle-ci entra tout à coup dans la voie de la dénonciation et révéla que des voisins et voisines avaient, comme elle, pactisé avec le démon. Ainsi put-on sans désemparer se saisir de Clauda Jamprost, à Orcières, et de Jacques Bocquet, dit gros Jacques, qui dénonça à son tour Claude Janguillaume et Thieuenne Paget.

Tous avouèrent et on apprit qu’ils se muaient habituellement en loups et qu’en cette forme ils avaient tué plusieurs enfants, savoir : un enfant d’Anatole Cochet, à Long-Chamois ; un autre de Thiévent-Bondieu, à Orcières ; un autre de Grand-Claude Godard, un autre de Claude, fils d’Antoine Gindre. En 1597, ils avaient attaqué les deux enfants de Claude Bault, qui cueillaient des fraises ; la fille fut dévorée, le garçon parvint à prendre la fuite.

Tous ces meurtres furent vérifiés tant par le rapport des pères et mères que de plusieurs autres des villages de Long-Chamois et d’Orcières, qui confirmèrent que les enfants avaient bien été victimes de loups dans les circonstances contenues dans les aveux.

Les descriptions étaient à peu près identiques à celles du procès de Besançon.

Au surplus, en se multipliant, les procédures se complétaient et permettaient de voir un peu clair. Toute la région du Doubs avait été infestée de loups-garous. Déjà, le 23 juillet 1551, on avait condamné Pierre Tornier et sa femme Marie Bernagoz, coupables de meurtres.

À Dôle, le 18 janvier 1573, on avait jugé le procès célèbre de Gille Garnier. Ce Garnier, natif de Lyon, avait tué et mangé, le jour de la Saint-Michel, près du bois de la Serre, dans le vignoble de Châtenay, à un quart de lieue de Dôle, une jeune fille de dix à douze ans. Il en avait rapporté les morceaux à sa femme. Huit jours après la Toussaint, il avait tué une autre jeune fille près du bois de la Ruppe, entre Antaume et Châtenay, mais avait été mis en fuite avant d’avoir pu la dévorer. Quinze jours plus tard, il avait étranglé un enfant de douze à treize ans, entre Gredisans et Menostey. Il lui avait mangé les cuisses et le ventre. La liste de ses crimes était longue. Il fut brûlé vif.

Un peu plus tard, une autre affaire, dans la même ville, eut un tel retentissement qu’un auteur put en dire : « Le procès fait à l’hermite de Dôle a tant couru par tous les cantons de la France, de l’Allemagne et des Flandres que ce seroit presque peine perdue d’en dire quelque chose. »

Le 25 mars 1605, deux soldats de passage, Claude Corderat, demeurant à Pesmes, et Hugues Barbier, en garnison à Dunkerque, se trouvèrent aux environs du village de Moissey en présence d’un gros loup qu’ils attaquèrent. Le loup s’étant caché dans un buisson, ils voulurent le forcer, mais leurs recherches furent vaines, la bête s’était tout à coup miraculeusement évanouie. Continuant leur chemin, ils rencontrèrent peu après un individu, qui portait un bâton ferré, une besace et une clochette et qui prit la fuite en les apercevant. Cette fuite leur parut suspecte, ils se mirent à la poursuite du fuyard qui était un ermite du nom de Jacques Valeur. Interrogé par les soldats, il allégua qu’il était un pauvre homme craintif et se recommanda d’un François Chalot, qui demeurait non loin. Les soldats, qui ne voulaient point le lâcher, l’y conduisirent. L’ermite sembla les suivre de bonne volonté, mais, arrivé à quelque distance de la maison, il se dégagea et se reprit à courir. Bientôt rejoint, il fut alors amené à Gaspard de la Croix, maire de Moissey, qui le livra à la justice.

Déjà sa double fuite le rendait extrêmement suspect. Sa prétention d’être ermite étonnait aussi. Il habitait depuis assez peu de temps dans le pays où il avait seulement exercé la profession de tourneur en boules de quilles. Interrogé sur sa singulière attitude, il répondit qu’il n’avait pas pris la fuite mais qu’il avait seulement couru, ce qui était pour lui un remède contre le mal de tête auquel il était sujet. S’il s’était mis ermite, mendiant pour vivre, c’était depuis peu, sur le conseil du curé d’Estreigney qui avait eu pitié de ses migraines.

Son premier interrogatoire devant les magistrats contint déjà un semblant d’aveu. Il déclara que, malade depuis la Noël, il perdait conscience et ne savait ce qu’il faisait pendant tout le temps de la crise, qui durait environ trois heures.

Jacques Valeur avait cinquante ans, il était né à Mailley, près de Vesoul, et avait successivement exercé les métiers de salpêtrier et de tourneur. Il avait été marié. Au dernier état, vivant seul, il s’était fait ermite près du bois de Chaulsin. Sa femme habitait Montalègre et venait presque chaque jour faire sa prière dans sa cahute, la nettoyer et s’occuper du jardin.

Jacques Valeur, après avoir vainement tenté de nier et dit qu’il ne pouvait être responsable des actes qu’il aurait pu commettre pendant ses pertes de connaissance, finit par reconnaître qu’il se changeait fréquemment en loup et qu’en cet état il avait tué et dévoré des petits enfants.

Il fut condamné, brûlé à Dôle, et un tableau placé dans l’église des Jacobins conserva le souvenir de la tragique arrestation.

Tant de précisions avaient permis de former une doctrine qui devint bientôt générale et qui n’améliora pas beaucoup le sort réservé aux lycanthropes. Sauf de rares exceptions, tout le monde était d’accord pour considérer que la transmutation elle-même était impossible.

On répétait communément :

Ce qu’on escrit des loups-garous est entièrement faus et fabuleux quoy que quelques-uns le croyent avenir aux peuples plus septentrionaux... Ce sont fariboles et fausses fantaisies qu’ils prennent de penser estre tels, ne l’estant pas toutefois.

Ou encore :

Pour moy, je n’estime pas que les démons ayent accoustumé ou puissent muer les hommes en cette façon... Il n’est pas croyable que les sorciers soient commués.

Del Rio allait plus loin encore. Considérant que les raisons théologiques étaient décisives, il écrivait :

...J’ay publiquement professé mon opinion touchant les lycanthropes, sçavoir est que ce sont toutes transformations illusoires et prestigieuses et que telle dégénération d’hommes en bestes repugne directement à la nature... et, puisque l’ordre de la dispute le requiert et qu’il importe au sujet que je traite, j’ajoute que l’anathème et les foudres de l’Église menacent celuy qui voudrait assurer ou retenir le contraire.

Pourtant, les témoignages et aveux recueillis aux procès, les preuves de toutes sortes qui ne pouvaient être niées conduisaient immédiatement à ajouter que, si la transformation est illusoire, les effets qui l’accompagnent sont très véritables et doivent être imputés au diable.

Il résultait à l’évidence que tous les loups-garous ou prétendus tels étaient des suppôts du démon, que c’était par l’intermédiaire du diable qu’ils se procuraient l’illusion d’être loups et la procuraient également aux témoins. Leur accord avec Satan les rendait à lui seul coupables des peines les plus graves. On pouvait les condamner sans scrupules. La seule question qui restait à éclaircir était celle de savoir comment procédait le diable pour provoquer de si extraordinaires hallucinations.

Sur ce point si important, les doctrines étaient diverses. Théologiens et magistrats finirent cependant par se mettre d’accord en considérant que le diable avait quatre manières d’opérer.

La première, de beaucoup la plus simple, supposait que le diable remettait au sorcier une peau de loup dont il s’affublait. Ainsi déguisé, il courait les champs et commettait des crimes sans pouvoir être reconnu. Ce moyen paraissait le moins employé. La difficulté de créer une illusion sérieuse sous le couvert d’une mascarade paraissait trop grande pour pouvoir être facilement surmontée.

La seconde consistait à endormir le sorcier dans quelque coin secret. Le diable profitait alors de l’absence du misérable pour se changer lui-même en loup, faire des mauvais coups et s’évanouir au moment du réveil du patient dont il troublait l’esprit en lui provoquant des rêves qui lui faisaient croire qu’il avait, pendant le temps où il avait dormi, été, sans s’en apercevoir, véritablement un loup. Ainsi, les témoins avaient bien vu une bête et pouvaient en témoigner, tandis que le sorcier avait réellement cru être bête et pouvait passer des aveux.

La troisième manière était du même ordre, bien qu’un peu différente. Le diable troublait les yeux des témoins et leur faisait voir un loup où il n’y avait véritablement qu’un homme. Assistant à un meurtre commis par le sorcier nullement différent de sa forme humaine, ils croyaient seulement apercevoir un loup dévorant. Le sorcier lui-même se voyait autrement qu’il n’était. On ne doutait pas qu’il fût au pouvoir des démons de provoquer de pareilles hallucinations. La preuve en était surabondamment fournie par les tentations de saint Antoine et aussi par ce fait que, lorsqu’on avait voulu couper la tête de Simon le Magicien, le diable avait remplacé, au moment de l’exécution, le sorcier par un fantôme de mouton.

Les exemples d’hallucinations que pouvait créer le diable étaient nombreux et ne faisaient l’objet d’aucune contestation. Une, bien typique, est rapportée par Nynauld.

Un gentilhomme de la Pierre, à Granson, en Suisse, était en relation constante avec le diable qui lui avait confié un petit tambour grâce au son duquel il pouvait provoquer les plus extraordinaires illusions.

Un jour qu’il était invité à une noce, il s’approcha d’une pièce où plusieurs dames et demoiselles dansaient entre elles. Il battit doucement son tambour et les danseuses virent un petit ruisseau sortir de la muraille et couler dans la pièce. Elles relevèrent leurs jupes pour ne pas se mouiller. Le ruisseau grossit.

Le voyant, les dames, comme ravies et ensorcelées, levaient peu à peu leurs robes et enfin, le ruisseau s’accroissant de plus en plus, elles furent contraintes de lever leurs robes et chemises jusques au nombril, de quoy, estant content, le dict de la Pierre et les spectateurs qui estoient dehors avec lui le fist diminuer peu à peu et à la fin disparaître entièrement.

La quatrième façon de créer l’illusion était celle à laquelle on croyait le plus. On supposait que le diable formait un nuage opaque en forme de loup dont il entourait le sorcier :

Quelquefois, selon les conventions du pacte, le diable entoure le sorcier d’une forme de bête faite avec un nuage et il enlace si étroitement les membres du fantôme aux membres du sorcier, la tête à la tête, la gueule à la gueule, le ventre au ventre, les pieds aux pieds, les bras aux bras, qu’il arrive à créer une illusion complète. On obtient ce résultat soit par des onctions, soit par des formules magiques. Et le corps ainsi forgé recouvre si bien le corps matériel que, comme il a été dit plus haut pour le loup-garou qui fut déchiqueté par des chiens, ce sont des traces de loups et non d’hommes qu’ils impriment sur la terre.

Ce dernier cas explique comment on retrouve ensuite leur corps humain blessé à l’endroit précisément où la bête paraissait avoir été atteinte. Le nuage qui les entoure est très pénétrable et cède très facilement, de sorte que le coup donné atteint directement le corps.

Au contraire, lorsque le corps n’est pas protégé par un nuage et, par conséquent, dans les autres cas, c’est le diable lui-même que blesse le sorcier à l’endroit même où la pure illusion vide de corps avait été atteinte 47.

Ces explications paraissaient au plus grand nombre les seules susceptibles de fournir une solution acceptable conciliant d’une part les aveux des sorciers et les témoignages recueillis et, d’autre part, l’impossibilité d’une transmutation des corps.

L’influence du diable demeurait ainsi établie. À supposer que le magicien ne se transformât pas réellement, son intention de se transformer, de servir le diable et de faire le mal était surabondamment rapportée. En conséquence, la poursuite et la condamnation du sorcier devenaient non seulement possibles, mais encore nécessaires et tous les scrupules, qui pouvaient provenir du doute où l’on était sur la réalité des aveux retenus par les magistrats pour ouvrir une information, se trouvaient levés.

Dès lors, des instructions précises furent données pour multiplier les poursuites et traquer les loups-garous. Jusqu’à une époque tardive on publia des édits extrêmement précis. Pour ne prendre que ceux de la région du Doubs, dont nous avons pu consulter le texte, une première décision du Parlement de Dôle en date du 1er septembre 1632 enjoignit aux habitants de chaque village du ressort d’entretenir, pendant trois mois, à gages raisonnables, deux ou trois chasseurs pour être continuellement aux champs et faire tout leur possible pour prendre, morts ou vifs, les loups-garous. Ces chasseurs, autorisés à porter l’arquebuse, recevaient une prime de vingt francs par prise et il leur était interdit de chasser autre chose que les loups-garous ; la recherche de toutes autres bêtes, fussent-elles des bêtes fauves, leur était défendue. Il était prescrit qu’aussitôt un lycanthrope aperçu ils devaient avertir le village le plus proche, où l’on sonnerait le tocsin pour assembler les habitants et les prévenir de prêter main-forte. Ceux des habitants qui ne répondraient pas à l’appel devraient immédiatement être interrogés sur la raison de leur absence. Cette absence pouvait donner quelque soupçon de sortilège ou de mauvaise renommée. Les individus arrêtés devaient être immédiatement conduits aux prisons de Sa Majesté, L’année suivante, l’édit fut réitéré avec quelques variantes le 25 août 1633. Les plaintes continuant à affluer, un édit du 15 août 1634 se montra encore plus pressant.

Sans doute, dut-il y avoir quelques abus dans les procès qui suivirent et qui étaient conduits par les inquisiteurs, car le 20 décembre 1659, le parlement rendit un nouvel édit pour rappeler que les officiers des bailliages ou des vassaux devaient ne pas manquer d’aider de leur présence, de leur autorité et de leur expérience, les magistrats ecclésiastiques. Aucun acte de procédure ne devait être fait hors la présence d’un des fiscaux de la Cour ou de l’un de ceux des bailliages sous peine que les juges de la province refusent de procéder au jugement. On enjoignit en même temps aux geôliers, sous menace de châtiments exemplaires, de n’exercer aucun mauvais traitement sur les prisonniers et de leur procurer un confesseur et un avocat.

Le moment approchait où allait enfin intervenir – mais combien tard ! – l’édit de 1682 par lequel Louis XIV, considérant les prétendus magiciens comme des imposteurs, interrompit enfin les poursuites contre tous ceux qui n’étaient pas exactement convaincus d’avoir commis un crime de droit commun.

Cependant, dès l’époque où florissaient les poursuites, quelques esprits chagrins continuaient à élever des doutes sur la valeur des doctrines enseignées et la réalité des interventions du démon. Ce fut surtout dans le corps médical qu’on se déclara insatisfait.

L’examen clinique de ceux qui étaient arrêtés sous l’inculpation de lycanthropie avait amené quelques médecins à supposer qu’on ne se trouvait pas en présence d’individus normaux. Physiquement, ils présentaient un aspect assez étrange :

Ils sont pasles. Ils ont les yeux enfoncez et hâves. Ils ne voyent que mal-aisément. Ils ont la langue fort seiche. ils ont soif et n’ont aucune salive en leur bouche. Ils ont tellement les os des jambes escorchés, à raison qu’ils s’y frappent souvent et que les chiens les y mordent, qu’à grand peine les en peut-on guérir.

Or, on avait remarqué que certains individus présentant des signes analogues étaient des malades, sujets à des fugues, sortant de préférence la nuit, errant comme des aliénés, et atteints de ce qu’on appelait, selon leur état de nervosité, la frénésie ou la mélancolie. De là à penser que les prétendus loups-garous étaient des aliénés il n’y avait qu’un pas raisonnable à franchir. Quelques-uns osèrent, contre la commune opinion, en formuler l’hypothèse et parlèrent non plus de lycanthropie, mais de « folie louvière ». C’était d’une grande audace en un temps où paraître seulement douter des affirmations des théologiens en matière de sortilège pouvait faire accuser de magie.

On ne doit pas oublier, en effet, que le fait de favoriser les sorciers ou de s’efforcer d’amoindrir leurs crimes, ou de soutenir qu’il ne faut pas donner Créance aux véritables récits que l’on fait où d’affirmer que ce sont choses vaines et toutes pleines de rêveries, constituait un indice plus que suffisant pour attirer sur soi les poursuites. C’est pourquoi, dès la publication de son ouvrage, Wier fut en butte aux pires menaces.

Wier, si nous en croyons Crespet au discours III de la hayne de Satan, entreprit ceste défense, d’autant qu’il étoit grand magicien et craignait d’encourir le supplice de mort pour ce crime.

Wier était seulement un médecin de Bâle, élève de Corneille Agrippa. Il avait très courageusement écrit un ouvrage où, l’un des premiers, il avait osé s’élever contre l’opinion générale et tenté d’introduire un peu de bon sens dans l’étude de prétendus phénomènes qui lui paraissaient absurdes en tant que manifestations surnaturelles.

Comme la prudence voulait cependant qu’on fît des concessions aux croyances et qu’on ne pouvait pas impunément nier tout le bric-à-brac de la démonologie, ceux qui voulaient élever des objections posaient d’abord une distinction assez subtile. Il fallait, disaient-ils, distinguer entre les démoniaques et les fous ou mélancoliques. Parfois, les démoniaques peuvent être en même temps des aliénés, mais ils estimaient que la rencontre était peu fréquente.

Admettant l’existence des sorciers, ils exigeaient, pour tenir un individu comme tel, tant de conditions et de preuves que pratiquement on n’en pouvait presque plus rencontrer. Et ils parvenaient ainsi à faire entrer dans la catégorie des fous tous les malheureux sur lesquels s’acharnaient l’Église et la Justice, sans nier les vérités enseignées par elles.

On avait observé avec soin certains délires et l’on avait été frappé de leurs ressemblances avec les récits des prétendus lycanthropes :

Quelques-uns imaginent qu’ils sont coupables de quelque crime tellement qu’ils tremblent et ont peur depuis qu’ils voyent quelqu’un venir à eux, pensans qu’il veuille mettre la main sur leur collet pour les mener prisonniers et les faire mourir par justice...

Il y en a d’autres si misérablement tourmentez par petits scrupules de conscience que, cherchant cinq pieds de mouton où il n’y en a que quatre, ils imaginent une faute où il n’y en a pas et, se défiant de la miséricorde divine, ils pleurent jours et nuits et ont opinion d’être damnés.

L’auteur énumérait ainsi toutes sortes de délires et concluait qu’on ne pouvait rien tirer des auto-accusations et des rêves extravagants racontés par les sorciers. Il mettait en garde contre les simulateurs et tentait par tous les moyens de prévenir contre les erreurs nombreuses qu’on lui paraissait devoir Commettre à tout instant.

Parmi ceux qui faisaient l’objet de poursuites, quelques-uns cependant ne paraissaient pas de véritables aliénés, et il fallait découvrir une autre explication à leurs déclarations. L’aveu, que l’on trouvait presque toujours dans les procès-verbaux, d’un oignement préalable à la transformation en bête, parut pouvoir donner un éclaircissement. La composition de l’onguent sembla révélatrice et une étude un peu approfondie permit de distinguer entre deux sortes de produits dont l’emploi était susceptible d’expliquer bien des choses.

Certaines drogues, pensait-on, avaient le pouvoir d’endormir très profondément et de provoquer des rêves si vifs qu’ils pouvaient, au réveil, être pris pour des réalités. D’autres avaient le privilège de procurer des hallucinations à l’état de veille.

Parmi les premières on rangeait un peu inconsidérément la racine de belladone, la morelle furieuse, le sang de chauve-souris et de huppe, l’aconit, l’ache, la suie, le pentaphilon, l’acorum vulgaire, le persil, les feuilles de peuplier, l’opium, la ciguë. On prétendait que le synochitidès faisait voir en songe les ombres de l’enfer et que l’anachytidès permettait d’apercevoir en dormant les images des saints.

Les onguents donnant des hallucinations à l’état de veille auraient eu pour base du sang de serpent, de crapaud, de hérisson, de loup ou de renard, mêlé à diverses racines pilées.

On disait qu’en se parfumant avec de la semence de lin et de psallium, avec des racines de violette et d’ache, on pouvait voir des choses futures. Un autre parfum composé de racine de bruyère, de suc de ciguë, de jusquiame et de semence de pavot faisait voir des figures fort étranges.

De même, lorsqu’on brûlait un mélange de fiel de seiche, de thymiamas, de roses et de bois d’aloès et qu’on voulait l’éteindre avec de l’eau ou du sang, la maison semblait être pleine d’eau et de sang ; si au contraire l’on y projetait de la terre, on avait l’illusion d’un tremblement de terre.

Les hallucinations ainsi provoquées étaient si violentes que les prétendus sorciers se prenant réellement pour des bêtes, couraient les bois, sous l’empire d’une crise furieuse, se jetaient sur les enfants. Ainsi se trouvaient expliquées les blessures qu’on observait si généralement aux jambes de ceux dont la justice se saisissait.

Une expérience faite par Porta était sur ce point concluante ; elle avait été provoquée par un emploi de la belladone.

J’avais un ami qui, toutes les fois qu’il le désirait, pouvait se procurer des hallucinations variées. Il pouvait à volonté devenir n’importe quel animal. Après avoir bu d’une certaine drogue, il se croyait transformé en poisson. Jetant ses bras en avant, il nageait sur le sol et paraissait tantôt sauter en arrière, tantôt submerger. D’autres fois encore, il se croyait transformé en oie, arrachait des herbes avec sa bouche et frappait la terre avec ses dents. Il chantait aussi et s’efforçait de remuer les ailes.

À cette théorie naturelle des songes et des hallucinations, on objectait que les onguents des sorcières contenaient, en outre, des ingrédients qu’on ne pouvait obtenir que criminellement, comme, par exemple, de la graisse de petit enfant de préférence baptisé. Les médecins n’étaient pas pris au dépourvu, mais leur réponse compromettait singulièrement les sorciers :

Le diable, ennemi juré du genre humain, persuade aux sorciers de ravir des petits enfants, d’en extraire la graisse et d’en faire un consommé pour mesler dans les onguents, non pas que telle graisse serve d’aucune chose en telles infernales et diaboliques compositions, mais seulement pour exercer les esclaves aux plus énormes péchés et haine du genre humain afin qu’estant plongez et accablez en l’abisme de leur iniquité ils ne puissent espérer repentance, ains périssent avec luy.

Ainsi les médecins eux-mêmes, qui pourtant tentaient l’impossible pour fournir des explications rationnelles, étaient obligés d’en revenir au diable et d’abandonner leurs patients. Ils avaient beau écrire :

La desbordée cupidité a tellement gaigné l’entendement des hommes que mesme ils abusent des choses que la nature leur a données pour leur commodité, si bien que les sorciers composent des onguents de plusieurs choses superstitieuses. Mais qui regardera de près verra que les effets procèdent de la vertu naturelle.

Il leur fallait reconnaître que la plupart de ceux qui usaient d’onguents étaient des sorciers, serviteurs du démon et partant justiciables du bûcher.

De plus, l’explication tirée des hallucinations procurées par les stupéfiants se heurtait à une grosse difficulté. Si elle permettait de justifier à la rigueur le sorcier, que fallait-il penser d’une hallucination qui aurait également troublé les spectateurs. Ceux-là n’avaient pris aucune drogue et pourtant avaient vu des loups. On n’en pouvait sortir qu’en supposant que le diable leur troublait la vue et il fallait en revenir alors aux explications des théologiens qui répondaient à tout, et qui n’admettaient pas les excuses que les hommes de science prétendaient introduire.

Il fallait donc abandonner l’hypothèse de l’emploi innocent des narcotiques ou des stupéfiants qui n’aboutissaient à rien et distinguer seulement entre les lycanthropes, si nombreux et si redoutés, et les aliénés ou mélancoliques atteints de folie louvière.

Il ne paraît pas utile de rappeler que la psychiatrie était alors inexistante. On distinguait les frénétiques, facilement reconnaissables à leurs crises furieuses, et les mélancoliques, plus difficiles à déceler et pour lesquels le diagnostic pouvait être hésitant.

La fureur mélancolique rend sa source principalement d’une noire humeur bilieuse, âcre, mordante, où plutôt d’un sang noir, semblable, dit Gallien, au bitume ou gouldron que produit la Judée et qui est bien plus clair que le pur sang... Ce sang est tellement froid et liquide qu’il ne se peut jamais figer ni cailler... Comme le sang mélancolique est encore plein de froideur intempérée, tout ainsi les hommes mélancoliques sont froids, qui faict qu’ils ont toujours peur. Les imaginations des mélancoliques sont diverses...

...Il s’en trouve entre eux qui se penseront estre de Verre, d’autres un pot de terre, comme celuy de Gallien et qui pour ceste cause se retirait à l’escart des personnes, de peur d’estre cassé. Quelques-uns se croyront sans teste, comme Hippocrate rapporte en avoir cogneu un de ceste humeur, auquel pour remède on appliqua du plomb sur la teste, afin qu’il pensast en avoir une. Les autres penseront être coqs, imiteront leur voix, leur chant et battements d’ailes ou se penseront avoir des cornes en la teste. Et brief les autres croiront estre changez en loups, sailliront de nuict hors de leurs licts, quitteront leurs maisons, hurleront comme loup et jusques à jour poignant demeureront près des sepulchres et cimetières des morts.

Des exemples assez nombreux permirent aux médecins de remporter quelques triomphes et d’arriver à faire distinguer la folie louvière d’avec le maléfice diabolique.

Notamment, le fameux procès de Jean Grenier jugé par le Parlement de Bordeaux, sous la présidence du premier président Daffis, eût pu paraître péremptoire.

L’action publique avait été mise en mouvement par le procureur qui avait averti le juge ordinaire de la chastellenie et baronnie de la Roche-Chalais qu’une bête qui ressemblait à un loup s’était attaquée en plein jour à une fille, Marguerite Poirier, et qu’un serviteur de Pierre Combaut se vantait d’être l’auteur du méfait, de même qu’il se targuait également d’avoir, d’autre part, dévoré déjà deux ou trois enfants. Trois témoins honnêtes et qui ne pouvaient être accusés d’aucun soupçon de tromperie étaient produits par l’accusation.

L’un d’eux, Marguerite Poirier, âgée de treize ans, expliquait qu’elle était employée à garder le bétail de Combaut avec Jean Grenier et que celui-ci lui avait souvent dit se transformer en loup à volonté, avoir tué des chiens et avoir goûté de leur chair et bu leur sang, mais qu’il préférait de beaucoup la viande humaine. Cette même Marguerite Poirier avait été attaquée par une bête sauvage qui lui avait déchiré sa robe, mais qu’elle avait pu mettre en fuite à coups de bâton. Elle ajoutait qu’il s’agissait assurément d’un loup-garou. La bête, en effet, était plus grosse et plus courte qu’un loup, avait le poil roux et la queue plus courte et sa tête était notablement plus petite que celle d’un loup. U

n second témoin, Jeanne Gaboriaut, âgée de dix-huit ans, également bergère, avait été, de la part de ce même Jean Grenier, l’objet d’une singulière proposition. Il s’était dit fils de prêtre et l’avait demandée en mariage. Elle avait ri et lui avait répondu que sa peau était trop noire. À quoi il avait exprimé que c’était à cause d’une peau de loup qu’il portait quelquefois et qui lui avait été donnée par un homme qui portait une chaîne de fer au cou et qui demeurait dans une maison où les lits flamboyaient et où l’on faisait rôtir des personnes en travers des chenets comme des bûches. Il avait ajouté que, quand il avait sa peau de loup, il donnait la chasse aux personnes, à la lune descendante, les lundi, vendredi et samedi, et qu’il recherchait surtout les enfants et les filles pour ce qu’ils étaient les plus plaisants et les plus délicats à manger.

Au troisième témoin, il avait dit non plus qu’il était enfant de prêtre, mais fils de Pierre Grenier, dit le Croquant, laboureur en la paroisse de Saint-Antoine-de-Pizon, juridiction de Coutras, et qu’il avait quitté sa famille trois mois auparavant.

Ces précisions furent suffisantes pour arrêter le suspect qui fut sans désemparer interrogé le 2 juin 1603. Dès les premiers mots, on fut édifié.

Après avoir quitté le domicile paternel, Jean Grenier s’était embauché de côtés et d’autres jusqu’au moment où il avait rencontré un certain Pierre du Tilhaire qui l’avait, dans un bois, présenté à un homme vêtu de noir, monté sur un cheval noir et qui s’appelait M. de la Firest. Celui-ci baisa les deux compagnons avec une bouche extrêmement froide et leur fit à tous deux, à la fesse, une marque ronde en forme de petit cachet.

Depuis ce jour, se muant fréquemment en loup avec son camarade, Grenier reconnut avoir commis tous les crimes révélés par les témoins, même il ajouta force détails et dit que son père était comme lui et avait couru trois fois la campagne avec lui pour tuer des enfants.

La Cour décréta aussitôt prise de corps contre le père et contre Pierre du Tilhaire. On ne put appréhender que le père.

Le 3 juin on entendit les parents des victimes désignées par Jean Grenier. Leurs déclarations furent sur les circonstances des meurtres entièrement conformes à celles de l’accusé. On ne se contenta pas de cela. Grenier fut conduit dans tous les lieux par lui désignés et on procéda à une reconstitution de ses crimes qui fut concluante.

Le père nia énergiquement toute participation aux forfaits de son fils, dont il prétendit tout ignorer, mais, au cours d’une confrontation, Jean Grenier, qui semblait nourrir contre l’auteur de ses jours une haine solide, répéta toutes ses accusations.

Le Parlement de Bordeaux rendit son arrêt le 6 septembre 1603. Après avoir, dans les motifs de sa décision, longuement exposé l’état de la question et débattu le problème de la lycanthropie sous toutes ses faces, la haute juridiction, sans prononcer le mot, semble avoir penché à admettre que le prétendu loup-garou était un aliéné. En conséquence, elle le condamna seulement à être mis et renfermé à perpétuité dans un couvent en lui faisant défense de s’évader sous peine d’être pendu et étranglé. En ce qui concernait le père, on ordonna un supplément d’information et on le remit en liberté. Il semble que, pour lui, on ait voulu surtout s’en débarrasser et ne plus en entendre parler.

Le Parlement avait été prudent et sa décision permit de bien étudier ensuite le sujet qui fut étroitement surveillé dans le monastère des Cordeliers où il avait été enfermé 61. On fit observer qu’il y avait là une prédestination, car les Cordeliers tenaient, de leur patron saint François, le pouvoir d’apprivoiser les loups.

Il avait environ vingt à vingt et un ans, de médiocre taille, petit pour son âge, les yeux hagards, ne regardant jamais en face. Il n’était pas hébété, mais avait une intelligence peu développée. Il faut dire que, complètement illettré, il n’avait jamais été que gardeur de troupeaux, ce qui n’avait évidemment pas contribué à lui délier l’esprit. Sa mâchoire était assez curieuse. Il avait les dents longues et particulièrement larges. Elles étaient bien alignées, mais cariées et très noires. Ses ongles étaient longs, quelques-uns notamment celui du pouce gauche que le diable lui avait, disait-il, défendu de rogner, étaient noirs depuis la racine jusqu’au bout.

Lorsqu’il était entré au monastère, Jean Grenier avait montré une grande aptitude à courir à quatre pattes et à sauter des fossés comme un chien.

Qui eust esté au-dessous du plancher où je le faisois courir, il eust creu que c’eust esté un grand chien qui alloit premièrement son pas, puis il cheminoit en façon qu’on pouvoit fort bien marquer que c’estoit une beste à quatre pieds, puis il alloit aussi vite qu’un chien qui va fuyant et au bout de la salle il se tournait aussi viste que quasi il m’en dérobait la veue. Puis, dans notre jardin, il sautoit si dextrement et bondissait si légèrement un petit fossé que sçauroit faire un levrier.

Il avait conservé contre son père une haine toujours aussi violente, lui imputait l’origine de tous ses malheurs et se cachait toutes les fois que le pauvre homme, bien peiné, voulait lui rendre visite. Il avait au contraire voué une véritable adoration au premier président Daffis qui lui avait, par son arrêt, sauvé la vie.

Jean Grenier resta dans le même état jusqu’à sa mort qui survint en novembre 1611. Il mourut en bon chrétien au couvent de la Grande Observance.

Quelque temps auparavant, un procès du même genre avait été jugé à Angers.

Le 4 août 1598 Symphorien Damon, archer des gardes du Grand Prévost à Angers, cheminant avec le prieur du couvent des Augustins, rencontra près d’une maison en ruine, au lieudit les Cinq-Chênes, à une lieue de Caude, un homme couché sur le ventre, hideux à voir. En les apercevant, l’inconnu se releva soudain et prit la fuite.

Or, le même jour, on apprit qu’un enfant avait été dévoré par un loup non loin de là dans les pâtis de Dautos, près du village de la Ronde Hallière, paroisse de Cornouailles. On rechercha l’individu bizarre que l’archer avait aperçu le matin et on le retrouva. Il prétendit s’appeler Jacques Roulet. On l’attacha au cul d’une charrette et on l’amena au couvent des Augustins où il fut mis en présence des restes de l’enfant. Il reconnut aussitôt qu’il était l’auteur du crime. On observa qu’il avait « le visage et les cheveux longs épouvantables et les mains sanglantes avec de grands ongles ».

De l’enfant qu’il avait tué, il avait dévoré les cuisses, la nature, le gros du corps et la moitié de la face. La chair était visiblement déchiquetée avec des dents et des ongles. Roulet reconnut encore divers attentats. Il fut mis en prison à Caude après avoir bu un seau d’eau.

L’accusé avait trente ans. Il était né à Traislaicre, paroisse de Maurillon en Bretagne. Il prétendit que toute sa famille avait l’habitude d’user d’un certain onguent qui les changeait en loups et qu’ils couraient tous ensemble les campagnes pour y commettre des crimes.

Il fut interrogé consciencieusement le 8 août 1598 par Pierre Airaut, lieutenant général criminel au siège d’Angers. Il répéta complaisamment tous ses aveux et fut condamné à mort. La sentence fit l’objet d’un appel devant le Parlement de Paris qui infirma et condamna seulement Roulet à être interné pendant deux ans à l’hôpital Saint-Germain-des-Prés qui servait alors d’asile d’aliénés.

Dans cet établissement, on surveilla de près le loup-garou dont l’état mental ne fit qu’empirer.

Il avait les cheveux pendant jusques sur les espaules, les ongles merveilleusement grands, voire de telle grandeur qu’il serait quasi impossible de le croire ; si puant et si infect que homme du monde ne pouvait approcher de luy, couvert de graisse de deux doigts d’espais par tout le corps, la veue fort esgarée, les sourcils renfrongnez et les yeux enfoncez en la teste, qui sont indices et pertinentes conjonctures, outre ses confessions, qu’ayant si longtemps mené ceste misérable vie il semblait avoir déjà despouillé toute ceste humanité. Et il ne sentoit ny ne représentoit plus rien de l’homme que les seuls linéaments du corps estant abastardi et assugecti par son maistre Sathan à la brutalité.

Le malheureux multiplia les extravagances. Pendant sa détention à l’asile, il demanda à faire des révélations nouvelles et déclara solennellement qu’il avait mangé des charrettes ferrées, des moulins à vent, des avocats, des procureurs et des sergents. Pour ces derniers, il ajoutait ce détail qu’il avait trouvé leur viande si dure que malgré l’assaisonnement il n’avait pu la digérer.

Il mourut, toujours interné, quelques années plus tard.

Même ceux qui ne voulaient rien abandonner traçaient des descriptions qui ne laissaient pourtant guère de doutes. Boguet, qui fit pourtant brûler toute la bande de Françoise Secrétan, raconta :

J’ay veu avec le sieur Claude Meynier, notre greffier, marcher ceux que j’ay nommez à quatre par une chambre en la mesme façon qu’ils faisaient quand ils étaient par les champs et disoient qu’il leur estait impossible de se mettre en loups pour ce qu’ils n’avoient plus de graisse.

J’ay de plus remarqué qu’ils estoient tous esgratignez par le visage, par les mains et par les jambes, jusques là que Pierre Gaudillon estoit tellement desfiguré qu’il n’avoit comme point de semblance d’homme et faisoit horreur à ceux qui le regardoient.

Non seulement les médecins posaient un diagnostic d’aliénation mentale, mais encore ils instituaient un traitement. Les ouvrages de médecine prétendaient le mal guérissable. Wier proposait la saignée jusqu’à l’évanouissement, les viandes de bon suc, les bains d’eau douce, le lait, la colocynte, la thériaque. Il recommandait aussi de leur frotter la tête aussitôt avant la crise avec de l’opium pour les endormir. Beauvoy de Chauvincourt racontait l’histoire d’un loup-garou sauvé par son maître qui avait pris l’engagement de le garder et de le soigner. Mis au régime de quatre œufs frais tous les matins et tous les soirs, de bon vin et de viandes délicates, il guérit : « Changeant de nourriture, il changea d’opinion. »

Dans des cas comme celui de Jean Grenier et de Jacques Roulet, les médecins triomphaient, mais ce serait une erreur de croire qu’ils désarmaient la crédule frénésie des juges. Nous avons vu comment, dans la seconde moitié du XVIIe siècle encore, des édits prescrivaient de poursuivre et condamner les loups-garous. Les archives sont pleines de dossiers témoignant que la croyance à la lycanthropie était si profondément enracinée qu’on continuait à brûler les accusés en dépit des plus sages avertissements. Aucune région ne fut épargnée. Si l’on consulte les liasses de l’ancien évêché de Bâle, on y voit que, le 13 juin 1614, on a contraint au suicide dans sa prison Jehan-Jenry Monnin de Reclere soupçonné d’avoir dévoré un tisserand ; que, le 28 août 1615, Agnès, veuve Jehan Perm, fut conduite au bûcher sur l’accusation de vingt témoins du village d’Aile qui l’avaient vue se changer en loup. Dans le Doubs, en Lorraine, dans les Flandres, au pays de Labour on multipliait les condamnations et les exécutions. L’esprit demeure confondu. Il faut arriver à la fin du XVIIe siècle pour qu’une sage réaction interrompît enfin l’horreur de poursuites absurdes.

Est-ce à dire que toute superstition est éteinte et que personne ne croit plus aux loups-garous ?

En 1804, un paysan vint déclarer qu’à Longueville, près de Méry-sur-Seine, un loup-garou avait déchargé sur lui, sans l’atteindre, un coup de fusil. En même temps il fournissait le nom de son agresseur qui fut arrêté. On ne s’arrêta pas à la description faite par le plaignant. On négligea la lycanthropie et on condamna l’agresseur aux galères. Sans doute n’ose-t-on plus avouer une crainte dont tout le monde rit. Il est pourtant des régions où l’on raconte encore de singulières histoires. On se transmet à la veillée des récits qu’on traite de légendes, mais qui font un peu frémir ceux qui les entendent et, bien qu’elles affectent de n’y pas croire, il est encore des femmes dans les campagnes qui se signent lorsque, la nuit venue, elles entendent un chien hurler à la lune.

Maurice GARÇON, Histoires curieuses, Libraire Arthème Fayard, 1959.
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